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La Dernière

Dis, quand reviendrons-nous ? (2/2)

Photo-roman

Le retour dans une maison squattée pendant la guerre, entre constat du désastre et réminiscence d’un passé pourtant si proche : second pan d’une histoire imaginée, comme sortie d’un journal intime datant de 1975...

17/09/2018

17 septembre 1975. Jusqu’à ce jour, ma tendresse restait intacte pour le terme inchallah qu’on emploie ici, à tout gré, en laissant au bon Dieu le soin de se charger de nos aubaines à notre place. « Si Dieu le veut », disait le commerçant qui attendait le passage d’un chaland. Si Dieu le veut, le gardénia malade sur le balcon refleurira, le soleil reviendra, il guérira, elle tombera sur l’homme idéal, il passera son bac, elle décrochera un emploi, la marchandise arrivera demain, le plombier passera cet après-midi, nous ferons un bon voyage. Si Dieu le veut, et comme Dieu finit immanquablement par le vouloir, tout ira bien, croyais-je.

Dans cette expression, pétrie par nous autres Arabes et arabophones, j’entendais notre optimisme, notre inépuisable espoir et notre humble résilience, jusqu’à il y a une semaine, quand le squatteur en chef, en charge de notre appartement occupé depuis je ne sais combien de temps, m’annonçait :

« Inchallah, bientôt vous aurez le droit de venir voir l’appartement. » Il n’avait même pas dit votre.


« Ali t’attendra... »

Toute la semaine qui a suivi, j’ai passé mes journées ligotée au combiné de ma chambre d’hôtel, parcourant le capital social tissé derrière le comptoir de ma boutique, dans les nuits des Caves du Roy ou autour de la piscine du Coral Beach. Les mains que j’avais serrées, les visages que j’avais fréquentés dans les dîners mondains, les noms que je connaissais et que je connaissais moins, et que j’avais couchés sur les pages d’un Moleskine bordeaux, à l’affût de celui qui pourrait m’aider à rentrer chez moi. Une connaissance proche du PSP avait fini par arranger le rendez-vous. « Ali t’attendra demain matin, à 6h, sous ton hôtel. C’est trop dangereux d’y aller seule. » Comme prévu, à l’aube, Ali m’avait accompagnée afin de traverser l’équateur fictif qui sectionnait désormais Beyrouth. J’avais regardé du coin de l’œil la kalachnikov qui pendait par-dessus son épaule, son corps marron de sable, son uniforme à poches, tout enduit de ce sable qui jaillissait, je crois, des sacs derrière lesquels il devait se planquer pendant les combats. À mesure que l’on arpentait les rues vieillies en quelques mois à peine, je découvrais une ville défigurée, piétinée par je ne sais quel monstre, ce sauve-qui-peut, les camions de fortune qui démarraient dans le néant, vers le néant, et où s’entassaient les pauvres résidus d’une vie. Les squelettes de voitures cramées, les poteaux couchés au sol, les queues pour de l’eau, du pain ou du carburant, et l’humiliation palpable d’avoir à demander, à quémander, de n’avoir rien à offrir en contrepartie. Odeur de suie et de mort. J’ai pensé à un tableau de Pompéi accroché dans notre salon. Bien des immeubles ont été desquamés de leurs façades. Des gens escaladent des escaliers suspendus dans le vide. À la recherche de quoi ? Du temps perdu. Constater le désastre ? Est-ce ce qui m’attend ?

Nina Ricci et Lucky Strike

À l’entrée de notre immeuble, alors que je cherche Abraham le concierge, une femme m’interrompt dans un accent rocailleux : « Il est parti. » À son passage, il me semble reconnaître mon propre parfum, L’Air du Temps de Nina Ricci. Dans la pénombre rendue davantage sordide par un tube en néon, je remarque qu’elle a noué sur la tête l’un de mes foulards en soie. Elle me sourit. Je suis prise d’un vertige. « Il n’y a pas de courant électrique, il va falloir emprunter l’escalier », me dit Ali. Aurai-je la force de redescendre par la même voie ? La porte de notre appartement a été retirée. Deux hommes encagoulés qui surveillent le va-et-vient posent sur moi un regard taquin. Ali m’escorte jusqu’au salon, dont il me reste aujourd’hui très peu d’images. D’ailleurs, je crois qu’il ne restait plus rien du tout. L’intégralité des meubles avait disparu et du béton avait été coulé dans tous les coins pour diviser l’espace entre les familles de trois combattants. Seule, la salle à manger, intacte, servait désormais de concile où se complotaient les attaques démarrées depuis les chambres à coucher auxquelles on m’avait refusé l’accès. Je me retiens de m’effondrer. Affalé sur l’un de nos canapés en velours vert, le squatteur en chef avait lâché sa Lucky Strike : « Comment puis-je vous aider ? Que voulez-vous? » Otage dans ce paysage affectif qui ne m’appartenait plus, je n’avais su lui répondre. D’ailleurs, je n’ai rien emporté, rien pris, rien sauvé. « J’ai besoin de prendre l’air », seulement. Étrangement, sur la terrasse, manifestement trop exposée pour s’y aventurer, rien n’avait bougé. Sauf peut-être le spectre du Holiday Inn qui finira le ventre ouvert, le cœur entaillé. Au cœur de ce naufrage, par magie, je me souviens que le gardénia malade avait refleuri. On finira aussi, un jour, par se relever, m’étais-je efforcée de penser. Inchallah…

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...



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