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Décryptage

Mohammad ben Salmane, un prince isolé mais puissant

À Riyad, l’affaire Khashoggi est loin d’être pliée. Les remous provoqués par la disparition puis l’annonce de la mort de l’éminent éditorialiste saoudien exilé depuis 2017 aux États-Unis ne se sont pas encore atténués, loin s’en faut.

Le prince Mohammad ben Salmane à son arrivée hier à la Future Investment Initiative à Riyad. Giuseppe Cacace/AFP

Le clan Saoud se serait bien passé de ce séisme médiatique, car il avait déjà été secoué par l’accession au pouvoir du clinquant prince héritier Mohammad ben Salmane. Ce dernier est en effet perçu comme celui qui a délibérément bousculé tous les codes de discrétion traditionnellement observés par la famille régnante. Il a initié des campagnes médiatiques internationales pour mettre son pays sur le devant de la scène, mais aussi des réformes puis des vagues d’arrestations sans précédent. Il est également à l’origine des crises politiques avec deux traditionnels alliés régionaux de Riyad, le Qatar et la Turquie, sur fond de lutte contre l’axe iranien. Et soudain, sans crier gare, l’affaire Khashoggi a donné une image sanglante de l’Arabie. Ce qui dérange aujourd’hui au sein du royaume, c’est que tout ce tapage, tant positif que négatif, ait été initié par le même homme : Mohammad ben Salmane. Protégé par son père, dont la présence lui donne pour le moment la légitimité nécessaire pour agir, MBS se pensait sans doute tout-puissant.

Le dauphin a méthodiquement cherché à faire le vide autour de lui pour s’assurer d’être en possession de tous les rouages du pouvoir. Tant et si bien qu’il s’est « entouré de personnalités peu puissantes, mais également peu instruites », affirme à cet égard une source familière de la cour saoudienne. « Il a nommé comme conseillers des individus qui, de par leur formation, sont incapables de lui prodiguer de bons conseils. » La source poursuit en précisant qu’en dépit du fait que le prince « a recours aux plus grandes boîtes internationales de consulting pour les différents projets qu’il envisage d’entreprendre, il en écoute très rarement les recommandations ». Ivresse du pouvoir, avant même d’en être arrivé au sommet ? Le prince est décrit comme un personnage paranoïaque et colérique – il a giflé l’un de ses proches conseillers durant l’été et s’est vu sommé par la famille de faire profil bas jusqu’aux traditionnelles célébrations de la fête de l’Adha, fin août. Faut-il également rappeler qu’il a assigné sa propre mère, Fahda, en résidence surveillée à Riyad dès 2015, car celle-ci ne partageait pas l’enthousiasme du roi Salmane quant à l’accession de son dauphin au trône. C’est également un homme qui semble obsédé par la mort, puisqu’il a déjà abordé la question par trois fois lors d’interviews. Dernière en date, hier soir à la Future Investment Initiative : « J’aimerais qu’à ma mort la région soit devenue prospère », a-t-il dit.


(Lire aussi : « Il suffit vraiment d’un rien pour que les rapports de force changent en défaveur de MBS »)


Trump et Erdogan
À l’intérieur du royaume, le prince héritier s’est ainsi tour à tour mis à dos sa famille directe et d’influents hommes d’affaires – avec les purges du 4 novembre 2017 – ainsi que toute une frange de la jeunesse saoudienne notamment féminine – avec les arrestations d’activistes surtout féminines en mai et août 2018 – qui l’avait perçu, un temps, comme le réformateur tant attendu depuis des décennies. Au passage, il s’est également fait de sérieux ennemis au sein du camp des ultraconservateurs, en ordonnant des arrestations dans leurs rangs et en autorisant les femmes à conduire, ou encore en instaurant un climat favorable pour que certains hommes de religion affirment publiquement et à des heures de grande audience que « la abaya n’est pas imposée par l’islam » puisque « 90 % des femmes musulmanes dans le monde ne la portent pas ».

Mohammad ben Salmane est aujourd’hui un homme seul, mais puissant. La garde royale est entre ses mains, après qu’il eut écarté Mutaib ben Abdallah (le fils de l’ancien roi Abdallah) au moment des purges, de même que les services de renseignements qui répondent, en théorie, au roi Salmane. Sans pressions internationales conséquentes, il paraît toujours inamovible à l’heure actuelle. Et cette puissance, il était déterminé à l’exhiber hier soir au Salon de la Future Investment Initiative à Riyad, certainement pour mettre un terme aux spéculations concernant son éventuelle mise au ban par son clan. Dans un message adressé de toute évidence à la communauté internationale, il a assuré que justice serait rendue dans l’affaire Khashoggi, avec à ses côtés, au centre de la tribune, le Premier ministre Saad Hariri qui, selon des informations récentes, aurait été malmené par Saoud al-Qahtani, le commanditaire présumé du meurtre de Jamal Khashoggi, qui a été limogé à la suite de cette affaire.



L’opération de charme de MBS a-t-elle fonctionné ? Sur le plan pratique, tant dans les médias locaux qu’internationaux, c’est la photo de Mohammad ben Salmane qui a remplacé hier soir celle de Jamal Khashoggi, jusque-là en une sur quasiment tous les supports médiatiques.

Mais sur le long terme, deux hommes détiennent entre leurs mains le dénouement de cette sordide affaire : tout d’abord le président américain Donald Trump, le plus puissant allié de l’Arabie, qui n’a pas exclu hier une possible implication de MBS lors d’une interview accordée au Wall Street Journal. Le locataire de la Maison-Blanche a le pouvoir de faire vaciller le royaume et de fragiliser la position du dauphin. Ensuite, le président turc Recep Tayyip Erdogan qui continue à l’heure qu’il est de souffler le chaud et le froid. Les informations qui ont donc filtré de la cour à Riyad, dès le 5 octobre, sur un éventuel deal secret qui aurait été trouvé avec Ankara n’étaient, semble-t-il, que de la propagande locale. M. Erdogan est-il en train de pousser MBS à l’erreur pour ensuite exposer au monde entier les preuves qu’il tient entre ses mains ? Ou bien est-il en train de négocier, le plus pragmatiquement du monde, le prix de son silence ? Une information parue hier soir dans The Guardian livre un indice sur ce que pourrait être la suite des événements. « Un conseiller d’Erdogan a affirmé hier que MBS a du sang sur les mains », écrit le quotidien britannique, alors que le président turc a eu le prince héritier au téléphone pour la première fois depuis le début de l’affaire. Ce dernier a-t-il capté les signaux en provenance d’Ankara ? À entendre sa plaisanterie à l’adresse de Saad Hariri – « Il est là pour deux jours, qu’on ne dise pas qu’il a été kidnappé » – rien n’est moins sûr.


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Le clan Saoud se serait bien passé de ce séisme médiatique, car il avait déjà été secoué par l’accession au pouvoir du clinquant prince héritier Mohammad ben Salmane. Ce dernier est en effet perçu comme celui qui a délibérément bousculé tous les codes de discrétion traditionnellement observés par la famille régnante. Il a initié des campagnes médiatiques internationales...

commentaires (8)

Diviser pour régner a longtemps été le modus opérande de l'occident et surtout des USA au Moyen Orient: entretenir la rivalité entre l'Iran Shiite et le Royaume Wahhabite! Cette politique a pris différentes formes et tournures sous différents présidents US. Mais la manière de s'y prendre de D. Trump est encore plus pernicieuse! Puisque la rivalité Iran/AS est en phase de tiédeur grâce au blocus que subit l’Iran actuellement, Trump laisse jouer un 3em acteur, la Turquie prospère, riche et toujours alliée de l'OTAN. L'accent serait à présent mis sur la rivalité entre l'Arabie Saoudite et la Turquie! L’assassinat du malheureux J. Khashoukji s'est-il fait en Turquie par hasard ? L’Europe et le Royaume Uni continuent de refuser les justifications de l’assassinat et en profitent pour laisser remonter la cote de l’Iran au bénéfice de leurs nouvelles manœuvres commerciales avec l’Iran en opposition aux sanctions américaines à son encontre. Suite à son grave dérapage en terre Turque le pauvre MBS devra se racheter à son corps défendant à coups de milliards qu’il doit verser à son seul défendeur et protecteur D. Trump ! Le Royaume sera-t-il prêt à continuer de payer le prix des bavures de MBS ?

Bibette

19 h 27, le 25 octobre 2018

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Commentaires (8)

  • Diviser pour régner a longtemps été le modus opérande de l'occident et surtout des USA au Moyen Orient: entretenir la rivalité entre l'Iran Shiite et le Royaume Wahhabite! Cette politique a pris différentes formes et tournures sous différents présidents US. Mais la manière de s'y prendre de D. Trump est encore plus pernicieuse! Puisque la rivalité Iran/AS est en phase de tiédeur grâce au blocus que subit l’Iran actuellement, Trump laisse jouer un 3em acteur, la Turquie prospère, riche et toujours alliée de l'OTAN. L'accent serait à présent mis sur la rivalité entre l'Arabie Saoudite et la Turquie! L’assassinat du malheureux J. Khashoukji s'est-il fait en Turquie par hasard ? L’Europe et le Royaume Uni continuent de refuser les justifications de l’assassinat et en profitent pour laisser remonter la cote de l’Iran au bénéfice de leurs nouvelles manœuvres commerciales avec l’Iran en opposition aux sanctions américaines à son encontre. Suite à son grave dérapage en terre Turque le pauvre MBS devra se racheter à son corps défendant à coups de milliards qu’il doit verser à son seul défendeur et protecteur D. Trump ! Le Royaume sera-t-il prêt à continuer de payer le prix des bavures de MBS ?

    Bibette

    19 h 27, le 25 octobre 2018

  • L'isolement est un facteur de faiblesse. Incontestablement. MBS est grillé ! --------------------------- Cet acte grave, beaucoup n'ont pas encore pris en considération sa vraie dimension et continue à le comparer à un simple "meurtre" comme ils peuvent voir chaque jour à la télé .... Les conséquences vont être terribles pour l'Arabie Saoudite dans les années à venir. Ce qui s'est passé est un coup de maître organisé par Erdogan, .. C'est précisément sur ce point que les investigations doivent se focaliser. La Turquie au plus mal politiquement, isolée de partout elle à commencé à libérer des otages occidentaux, journalistes francais, allemands puis le pasteur américain... Deux semaines après la Turquie nous fait découvrir un acte criminel abominable à l'intérieur de l'ambassade saoudien, dont elle avait filmé, enregistré les scènes .... Et depuis fait braquer toutes les caméras du monde Sur l'Arabie la "méchante" et son pays le "gentil"... Le pays genocidaire, négationniste, fondé sur les crimes et la prise de Constantinople, occupant Chypre, massacrant les kurdes, muselant toute opposition et média, se présente aujourd'hui comme CLEAN ? Ahhh les faux-culs !

    Sarkis Serge Tateossian

    12 h 11, le 25 octobre 2018

  • Comment même peut on parler de puissance ?? Savez vous ce que puissance veut dire ???

    FRIK-A-FRAK

    11 h 53, le 25 octobre 2018

  • On ne confond pas cruauté et puissance svp. Cet article est en contradiction TOTALE avec celui de David Nassar.

    FRIK-A-FRAK

    11 h 22, le 25 octobre 2018

  • Étonnant se brouhaha autour d'un acte serte répréhensible comme d'autres auparavant par ce régime mais aussi par ceux qui crient contre eux et en particulier la Turquie qui détient dans ses prisons plus d'opposants que l'Arabie Saoudite depuis 10 ans. Et je n'ai pas entendu beaucoup les médias hurler au scandale ! On assiste à une tempête dans un verre d'eau (politiquement bien sur) et je suis prêt à parier que tout reviendra en ordre et rien ne sera changé mis à part bien sur une tâche indélébile sur MBS Les intérêts du Moyen Orient sont plus grands que la mort d'un homme

    yves kerlidou

    08 h 38, le 25 octobre 2018

  • "...isolé, mais puissant..."...et incroyablement rustre ! Pour le moment, il se croit intouchable. Mais nous attendons la suite qui ne manquera pas d'arriver ! Irène Saïd

    Irene Said

    08 h 35, le 25 octobre 2018

  • A CE QU IL PARAIT IL VA PASSER LA TOURMENTE AVEC L,AIDE DE TRUMP ET D,ERDOGAN !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    08 h 23, le 25 octobre 2018

  • LE SAOUDIEN HARIRI EST FIER D'ÊTRE À COTÉ DE SON PRINCE.

    Gebran Eid

    02 h 57, le 25 octobre 2018