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Moyen Orient et Monde

La Francophonie, une aubaine pour l’Arménie afin de briser l’hégémonie russe ?

Éclairage

La décision d’organiser le sommet de l’OIF à Erevan est sans doute motivée par un choix politique.


13/10/2018

Il est bien connu que le soft power n’est pas l’arme favorite de la Russie. À chaque tentative des anciennes républiques soviétiques de couper le cordon ombilical avec Moscou, le Kremlin utilise la manière forte pour faire respecter ses intérêts avec les pays qu’il considère comme « ses étrangers proches ». Moscou n’a pas hésité à faire intervenir son armée en Géorgie en août 2008 et plus récemment en Ukraine à partir de février 2014.

L’Arménie semble avoir bien compris la leçon. Surtout le nouveau Premier ministre Nikol Pachinian, qui est arrivé au pouvoir en mai 2018 grâce à une révolution de velours. Depuis, M. Pachinian a rencontré le président russe Vladimir Poutine à trois reprises. Il espère ainsi montrer à son puissant voisin que sa volonté de réformes démocratiques ne remettra pas en question les liens privilégiés avec Moscou ni la politique étrangère d’Erevan. Le nouveau Premier ministre a toutefois participé au sommet de l’OTAN en juillet dernier à Bruxelles où il a rencontré pour la première fois le président français Emmanuel Macron. Depuis, les menaces à peine voilées contre Erevan fusent : le ministre russe des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, a évoqué, début septembre, le « caractère explosif » de la situation dans le pays, faisant une allusion indirecte à des ingérences américaines dans les événements en Arménie, alors que M. Poutine a rappelé à M. Pachinian lors de leur rencontre, toujours en septembre, que l’Arménie reçoit le gaz naturel russe aux prix les plus bas vendus par Gazprom.

Suite à cette rencontre, le Premier ministre arménien a publié sur sa page Facebook un communiqué affirmant que « nous serons guidés par le respect de nos relations entre alliés, (…) le respect de la souveraineté de nos pays et le principe de non-ingérence mutuelle », une précision qui met justement le doigt sur une relation pas si saine qu’on voudrait le montrer…

Parallèlement, la presse arménienne se fait l’écho du gouvernement à Erevan qui attend en vain de la part de l’Europe des gestes concrets. « Le Premier ministre arménien, impatient, ne cache pas sa frustration et sa colère face à une Europe qui tarde, comme d’ailleurs l’Amérique, à encourager financièrement ses efforts » démocratiques, écrit Nouvelles d’Arménie Magazine dans son édition d’octobre.


(Lire aussi : Francophonie : Macron « tirerait-il les ficelles » pour faire élire Mushikiwabo ?)


« Un coup de projecteur »
D’où l’intérêt diplomatique de l’Arménie pour le sommet de la Francophonie organisé les 11 et 12 octobre, qui est la plus grande réunion jamais organisée par Erevan mais aussi dans un pays de l’ex-Union soviétique. D’ailleurs, le choix d’accueillir ce XVIIe sommet en Arménie n’est pas anodin. La dimension politique a probablement plus pesé sur la décision des États membres que l’aspect linguistique. Le pays qui a intégré l’OIF en 2004 en est à ses premiers balbutiements concernant la pratique du français, le nombre de francophones dépassant à peine les 200 000 pour une population de près de 3 millions. Selon les Arméniens eux-mêmes, ce choix vise à récompenser la volonté d’Erevan d’intégrer l’espace francophone.

L’organisation de ce sommet vise ainsi à attirer l’attention internationale sur ce petit pays enclavé et entouré par des voisins puissants et hostiles, comme la Turquie, l’Azerbaïdjan et évidemment la Russie. À travers l’OIF, une organisation qui a le français en partage, Erevan espère accroître ses échanges culturels, politiques et économiques avec le monde. En effet, parmi les 84 pays membres de la Francophonie, 70 n’ont pas d’ambassade à Erevan. Ce sera, affirme une source diplomatique française, « un coup de projecteur absolument phénoménal pour l’Arménie », qui lui ouvrira une nouvelle dimension diplomatique.

Un observateur étranger présent au sommet fait remarquer que la venue de milliers de francophones des cinq continents, avec une forte participation de pays occidentaux comme le Canada, la Suisse et la Belgique, sans oublier la France mais aussi tous les pays d’Afrique francophone ainsi que les pays du Maghreb arabe, est une manière pour les autorités arméniennes de faire découvrir à leur population un monde autre que les modèles russe et soviétique, assez envahissants en Arménie. La langue française et les valeurs de liberté et de démocratie qu’elle véhicule sont ainsi un moyen discret mais efficace pour briser l’hégémonie russe sur le pays.


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Sarkis Serge Tateossian

Une francophonie qui fera passer d'une culture russe trop privilégié, à une culture diversifiée et plus conforme à la réalité de la nation arménienne.

Je rappelle ici que la nation arménienne est (scindée) éparpillée dans le monde c'est suite à son histoire contemporaine tragique de 1915. Elle est plurielle, mais unie et se considère (100% plurielle, et 100% unie) exactement à l'image d'Aznavour quand il annonçait qu'il est 100% français et 100% arménien, (voir le discours du président français aux invalides en hommage au chanteur). Il en est de même dans d'autres pays comme l'Amérique ou la Russie.

70 ans au sein de l'union soviétique ...
Cette parenthèse de son histoire laisse des traces indélébiles d'amitiés et de fraternité avec la Russie.

Avoir à l'esprit que l'Arménie n'est pas une petite nation quelconque ...

Rappel de ses trois piliers majeurs :
- 600 000 français d'origine arménienne
- 3 millions en Russie
- 2 millions aux états unis

Ces 600 000 français et l'histoire séculaire entre les deux pays qui remonte à fort bien longtemps (le dernier roi d'Arménie Levon VI (fils de Jean de Lusignan) qui repose à la Basilique Saint-Denis) en est un exemple vivant de ces liens (mariage mixte) et plein d'autres "jonctions" entre nos deux peuples français et arménien, en font de l'Arménie un pays d'avant garde pour la francophonie qui peu de pays dans le monde peuvent l'égaler.

Honneur à cette belle francophonie en marche partout dans le monde.

Stes David

Très bonne analyse et excellent article. En lisant qu'il y avait un sommet de la francophonie je me demandais exactement pourquoi on considerait l'Arménie francophone. Pourtant quand on écrit "la langue française et les valeurs de liberté et de démocratie qu’elle véhicule" il faut prendre cela avec un grain de sel. Inhérent à la langue il n'y a rien de spécial qui fait par exemple le latin, l'arabe, le grecque ou le français ou l'anglais et l'allemand "véhicule" de liberté et démocratie ... On peut utiliser le français ou l'allemand ou l'anglais ou l'arabe ou l'arménien ou le turque comme langue pour exprimer des idées démocratiques mais évidemment on peut aussi exprimer des idées totalitaires et antidémocratiques en français ou en turque; certains diraient que le français c'est la langue d'un opprimeur ... Ici je pense ce qui compte c'est l'histoire des arméniens et les turques qu'on associe le français avec un allié contre les turques. Peut-être ça remonte même plus loin vers l'époque des états d'orient "latins" des croisés.

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