Liban

De la francophonie entre « je » et « l’autre »*

Les échos de l’agora
01/10/2018

Et pourtant « il ne suffit pas d’exister, dit Xavier Zubiri, encore faut-il ne pas être quelqu’un d’autre ». Ce rappel est pertinent en un monde où la double dilution de l’individu est commune. On le noie d’abord dans la miscibilité informe de la masse avant de laisser cette dernière s’évaporer dans la seule figure du chef.

« Je est un autre »… le titre du colloque rappelle Narcisse et Dorian Gray. Narcisse n’est probablement pas tout à fait amoureux de son propre ego, mais du reflet de ce qu’il croit être un autre. Oscar Wilde, repris par Paolo Coelho, l’avait bien compris. Il imagine une fin inédite au mythe de Narcisse. Les oréades, divinités des bois, s’approchent du lac après la mort de Narcisse et lui demandent :

– Pourquoi pleures-tu ?

– Je pleure pour Narcisse, dit le lac.

– Nous te comprenons car tu étais le seul qui pouvait le mieux approcher sa beauté.

– Je pleure pour Narcisse, mais je ne m’étais jamais aperçu qu’il était beau. Chaque fois qu’il se penchait sur mes rives, je pouvais voir, au fond de ses yeux, le reflet de ma propre beauté.

C’est en langue française, chez Pascal, que je trouve la meilleure définition de la singularité et de la finitude de chacun de nous. C’est le caractère universel du « Tout-Singulier qui est Un en tout lieu et tout-entier en chaque endroit », alors que son contraire miscible est un Tout mais qui est à la fois partout et nulle part. Je me demande ce que le lac pourrait dire à propos d’un Narcisse du futur encore plus beau que celui d’Ovide, car ce serait un Narcisse transhumaniste.

Le recul du français dans le monde est un fait indéniable. Son « universalité », évoquée par Rivarol, encore reconnue à la veille de la Première Guerre mondiale, a été, depuis, victime de l’hégémonie anglo-américaine. L’histoire nous apprend que, souvent, une langue conquérante apporte avec elle de profondes et définitives mutations culturelles. Il n’en va pas différemment en ce qui concerne, aujourd’hui, l’anglo-américain. À vouloir réduire la fonction de l’anglais à celle d’un véhicule technique de communication, privé de « message » culturel, on tombe dans une condescendance dangereuse et irréaliste.

Prétendre ignorer le poids d’une telle réalité, au nom d’une conception « normativiste » de la culture, c’est condamner à un combat d’arrière-garde la culture qu’on cherche à protéger. C’est l’héroïsme des causes perdues. Une autre tentation serait de s’aligner aveuglément sur la norme actuelle en renonçant de facto aux valeurs universelles et spécifiques de la culture française. Un troisième danger consisterait à « ignorer la crise intellectuelle et spirituelle que connaît aujourd’hui la culture française et qui se traduit par le reniement de la tradition qui a fondé et nourri depuis plus de dix siècles cette culture » (J. Salem).

La langue française, au même titre que l’arabe, l’araméen, le grec, le latin, etc., appartient au petit groupe des langues dites de civilisations. Au XVIIIe siècle, celui du prince de Ligne, de Rivarol, de Catherine II, toute l’Europe parlait la langue de Voltaire. C’est comme véhicule de cet universalisme que le français pénétra dans l’Orient ottoman (et le Liban), porté par les vagues des échanges en Méditerranée et non par la semelle d’armées conquérantes, et remplaça l’italien. C’est à partir du milieu du XIXe siècle, grâce à la création d’institutions éducatives prestigieuses, comme l’Université Saint-Joseph, que le français fut adopté comme deuxième langue au Liban.

Aux dangers de la « massification » que fait courir la globalisation actuelle, la culture française (francophonie) pourrait répondre par un message de civilisation, à condition de dépasser sa propre crise intellectuelle et de ne point oublier qu’elle est, à la fois, l’héritière de l’hellénisme antique, du génie du christianisme et des Lumières.

Il est impératif d’éviter trois pièges dans la définition de la francophonie :

– Le Musée. Nostalgie du passé qui consisterait à vouloir construire une sorte de Commonwealth francophone. Dans ce cas, la « culture » n’est plus qu’une riche momie dans un somptueux musée.

– L’Espace transactionnel. Certains sont tentés de faire de la francophonie un réseau global, un espace transactionnel, lieu d’un libre-échangisme culturel. La « culture » serait alors réduite à un produit de consommation, une animation, aumône du capitalisme sauvage aux orphelinats de l’humanisme.

– L’Enclos communautaire. Pour d’autres, la francophonie pourrait être une « communauté englobée » au sein des réseaux de la mondialisation. Dans ce cas, ce serait la mort de toute l’échelle de valeurs que cette civilisation a apportées au monde. La culture serait instrumentalisée comme stigmate identitaire. Ce serait la mort de l’esprit universel. En tant que francophones, arabophones, lusophones, anglophones etc., nous ne sommes pas « une » communauté parce que nous sommes « des » communautés et nous ne nous situons pas « englobés » parce que nous considérons chacun de nous comme une globalité singulière porteuse d’universalisme.

Ni musée, ni espace transactionnel et encore moins enclos communautaire, la francophonie est avant tout un « territoire patrimonial », et ce patrimoine est celui de toute culture de civilisation faite d’humanisme et de citoyenneté, seules réponses valables à la globalisation. « L’homme libre s’honore d’une citoyenneté fondée sur la Loi et non sur l’Identité » (F. Thual).

On pourra espérer que le mot francophonie puisse un jour être un des meilleurs indicateurs d’une bonne culture citoyenne, espace de dialogue de toutes les altérités. Ainsi, elle contribuerait, en termes de civilisation, à maintenir vivante ce que, jadis, on appelait « la douceur exquise de l’hellénisme ».

*Extraits de la communication d’A. Courban au colloque « Je est un autre » de la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse (SIHPP).


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Salim Dahdah

Merci cher ami pour cette analyse recherchée et cette parfaite composition entre la liberté, la citoyenneté, la loi et cet esprit spécifique de la francophonie face au chaos de la globalization...!

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