Liban

Deux phrases qui résument le retard dans la formation du gouvernement

Décryptage
02/08/2018

« Un gouvernement équilibré » et « un gouvernement qui reflète les résultats des élections législatives ». Ces deux phrases en apparence anodines résument à merveille les contradictions dans la formation du gouvernement. La première est sans cesse répétée par le chargé d’affaires saoudien au Liban, mais aussi par la plupart des instances internationales, dont le Conseil de sécurité de l’ONU, alors que la seconde est considérée comme la clé de la formation du gouvernement par le chef de l’État et par son camp politique. Dans les deux cas, nul ne parle d’exclure une composante du paysage politique ou confessionnel libanais, mais le problème réside dans le poids accordé à chacune des deux phrases. Depuis que le commandant des forces al-Qods, le général iranien Kassem Souleimani, a déclaré que le Hezbollah et ses alliés ont remporté les élections législatives au Liban, les ennemis et les adversaires de l’Iran au Liban et dans le monde ne veulent plus d’un gouvernement qui puisse refléter la nouvelle majorité. Selon des sources parlementaires, c’est là que réside le véritable maillon qui entrave la formation du gouvernement, et tout ce qui se dit sur tel ou tel autre nœud ne serait destiné qu’à dissimuler le véritable problème.

Face à cette équation insoluble jusqu’à nouvel ordre, le Premier ministre désigné essaie désespérément de trouver des parades et des justifications, mais il lui est difficile d’aboutir à des compromis dans ce contexte de tensions régionales et internationales extrêmes. Même l’idée lancée par le Hezbollah d’adopter un critère scientifique (qu’il s’agisse de 4, de 5 ou encore de trois députés pour un ministre) ne peut pas être retenue dans un tel climat puisqu’elle aboutit à donner forcément l’avantage au Hezbollah et à ses alliés, notamment les six députés sunnites regroupés dans un bloc et qui ne sont pas sous la bannière du courant du Futur (il y en a en fait dix, mais seulement six sont considérés comme proches du Hezbollah).

C’est d’ailleurs justement pour ces six députés que le Hezbollah avait accepté la nouvelle loi électorale basée sur le mode proportionnel, qui devait permettre à des candidats sunnites hors de la mouvance du courant du Futur d’obtenir des sièges de députés. Le parti chiite estimait ainsi que le risque de perdre un ou deux sièges chiites avec le mode proportionnel valait la peine d’être pris, pour pouvoir élargir son champ d’alliances politiques au Parlement à des forces non chiites et même sunnites. C’était son projet pour à la fois mettre en échec les plans de discorde interne entre sunnites et chiites, et pour éviter son isolement communautaire. Cette idée rejoignait celle du chef de l’État, qui voulait par le biais du mode proportionnel assurer une représentativité plus équitable des différentes forces politiques au sein du Parlement. Pour Michel Aoun, c’était le moyen adéquat de renforcer la paix civile, selon le principe qui veut que l’exclusion renforce la radicalisation et favorise les excès et les extrêmes. Le chef de l’État était donc convaincu de la nécessité d’adopter le mode proportionnel pour que la diversité sociale et communautaire soit équitablement représentée au Parlement et afin de jeter les bases d’une concrétisation du pluralisme politique au sein de chaque communauté. De la sorte, il ne devrait plus y avoir un leader absolu au sein d’une communauté qui peut ainsi l’entraîner tout entière selon ses options politiques. Ce concept ne vise pas une personnalité ou une communauté en particulier, mais il cherche tout simplement à faire entrer le système politique libanais dans un processus de modernisation.


(Lire aussi : Gouvernement : Aoun rectifie le tir et s’en tient à une formule élargie)



Cette initiative n’a sans doute pas été entièrement couronnée de succès, mais les résultats des élections ont constitué un début de changement dans plus d’une région et plus d’une circonscription. Dans cette optique, il devient normal de chercher à consolider ce début de changement dans la formation du gouvernement. Et il est tout aussi normal de se heurter dans ce projet aux forces traditionnelles qui sont habituées à monopoliser le pouvoir au sein de leurs communautés respectives. La situation s’est toutefois compliquée avec la victoire de l’alliance entre Amal et le Hezbollah aux élections qui a permis à ces deux formations chiites de remporter les 27 sièges chiites du Parlement. En principe, le mode de scrutin proportionnel devait arracher aux deux formations chiites au moins trois sièges sur les 27 et jeter ainsi les bases d’une « opposition chiite ». Beaucoup de spéculations ont surgi à ce sujet, notamment après les élections municipales de 2016 qui avaient permis à certains de croire que le vent chiite était en train de tourner. Mais l’alliance solide et précoce conclue entre Amal et le Hezbollah, ainsi que la campagne électorale menée directement par Hassan Nasrallah ont poussé l’électorat chiite à se mobiliser en faveur des listes conjointes formées par les deux partis. Finalement, le mode de scrutin proportionnel destiné à affaiblir les grandes formations pour neutraliser les effets des « autobus électoraux » et redonner une place aux minorités politiques n’a pas eu les résultats escomptés sur la scène chiite et il a même été en faveur du Hezbollah et de ses alliés. D’où le refus actuel de former un gouvernement qui reflète les résultats des élections législatives.

Comme il est difficile d’organiser de nouvelles élections, dont le résultat pourrait d’ailleurs ressembler à celui du scrutin du 6 mai, il faudra donc attendre que les deux phrases se complètent. Ce qui ne semble pas imminent, alors que les possibilités de former un gouvernement composé de la majorité parlementaire avec à sa tête une autre personnalité sunnite que Saad Hariri se heurtent à un obstacle de taille : le refus de rééditer un scénario de division et d’exclusion alors que les législatives étaient justement destinées à assurer une représentation équitable...


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Irene Said

"...un processus de modernisation...???"

Tout ce qui est relaté dans cet article prouve qu'il faudra pour y arriver:

ou renouveler tout notre système politique datant d'un autre âge et périmé en notre 21ème siècle

ou attendre que tous les responsables politiques actuels qui ont prouvé depuis des années leur incapacité cèdent leur place à une nouvelle génération qui sait ce que démocratie signifie, capables et dévoués à leur pays

Sinon, toutes les belles phrases et formules que nos soi-disant responsables débitent à longueur d'années et de gouvernements, continueront juste à faire diversion et masquer leur manque de conscience et d'honneur patriotique
Irène Saïd



gaby sioufi

seule solution au vu des echecs successifs de TOUS les cabinets -ou presque - depuis 1990 ?
systeme presidentiel a la Macron.
+ de ministres qui se croient maitres chez eux
+ de ministres qui s'accusent les uns les autres de ttes sortes de corruption et/ou d'echecs
UN president de la republique qui lui fera la loi & son application.
car n'oublions pas, nos presidents surtout depuis 1990 ont tous prouve de facon exemplaire leur devouement a la patrie.

Bustros Mitri

Le seul moyen pour trouver encore une solution à la crise de formation du gouvernement, serait à l’instar du système très ‘ intelligent’ des législatives, de former des listes de gouvernement et de les proposer au vote des députés...

Zovighian Michel

C’est pas clair! Vous faite tantôt allusion à une polarité Sunnite-Chiite et tantôt à une polarité 8-Mars et 14-Mars? En réalité aucunes d’elles ne représente le nouveau paysage politique qui a amené les FL et le Futur a voter Michel Aoun au parlement… alors qu’une bonne partie des composantes Chiites et du 8-Mars ceux sont abstenues.

Les communautés du pays sont politiquement diversifiées et par conséquent elles se rapprochent de plus en plus de la “démocratie”, alors que la communauté Chiite accuse du retard étant unipolaire. Il y aura probablement une nouvelle donne aux prochaines elections.

Pour donner une troisième composante à votre analyse, permettez moi de vous poser deux questions:
1. Est-ce qu’il y a eu un accord clair et précis a Meerab ou non?
2. Est-ce que le CPL entend le respecter?

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