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Idées

Aborder autrement la crise des réfugiés dans la région

Point de vue
21/07/2018

Le tribut humain de la violence au Moyen-Orient et en Afrique du Nord atteint des proportions historiques. Depuis 2000, on estime que 60 % des personnes tuées dans des conflits l’ont été dans cette région, tandis que la violence en Irak, en Libye, en Syrie et au Yémen contraint chaque année des millions de gens à se déplacer.
Pour les pays accueillant les réfugiés, les difficultés sont extrêmes. Selon un rapport du Fonds monétaire international publié en 2016, les États bordant les zones de conflits de haute intensité dans la zone MENA ont connu une baisse moyenne annuelle du PIB de 1,9 point de pourcentage au cours des dernières années, et l’inflation y a augmenté en moyenne de 2,8 points. L’afflux de réfugiés pousse à la baisse les salaires dans les pays d’accueil, aggravant la pauvreté et renforçant les tensions sociales, économiques et politiques. Pourtant, la plupart des plans d’aide actuels privilégient l’assistance à court terme sur l’intégration à long terme. Étant donné l’ampleur et la durée de la crise des réfugiés dans la zone MENA, il est clair qu’elle doit être abordée autrement, de façon à dégager des solutions non plus temporaires mais semi-permanentes.


(Lire aussi : Mouïn Merhebi : Le Hezbollah et le CPL veulent court-circuiter la Sûreté générale)


Accès à l’emploi et protection des identités
Pour y parvenir, il faut accorder d’urgence une attention particulière à trois domaines inséparables du soutien aux réfugiés. Tout d’abord, les pays donateurs doivent faire plus pour renforcer les économies des pays d’accueil. En achetant, par exemple, en plus grande quantité les marchandises qu’exportent ces derniers ou en contribuant au financement des secteurs des soins de santé et de l’éducation, les pays donateurs pourraient aider considérablement les pays voisins des zones de conflit et, dans le même mouvement, donner aux réfugiés des chances d’obtenir un emploi.
Pour qu’une telle politique porte ses fruits, les pays d’accueil devront d’abord lever les restrictions qui obèrent la capacité des réfugiés à travailler légalement. Ouvrir les marchés officiels du travail aux personnes déplacées, c’est leur permettre d’avoir un revenu, de payer des impôts et de devenir moins dépendants à l’avenir des aides financières, parce qu’ils développeront des compétences qui pourront ensuite servir à la reconstruction de leurs pays ravagés par la guerre.
L’accès à l’emploi semble une évidence, mais la plupart des pays d’accueil de la zone MENA interdisent actuellement aux réfugiés d’obtenir un emploi dans le secteur officiel (à l’exception de la Jordanie, qui a accordé quelque 87 000 permis de travail à des réfugiés syriens depuis 2016). Il en résulte que nombre de réfugiés sont contraints de s’employer dans l’économie informelle, où ils sont vulnérables à l’exploitation et aux abus. Les expériences en dehors de la région montrent pourtant que, lorsqu’ils sont convenablement intégrés, les réfugiés sont plus un avantage qu’une charge sur les marchés du travail des pays d’accueil. Ainsi, une analyse récente du Centre d’étude des réfugiés de lUuniversité d’Oxford a révélé qu’en Ouganda, les entreprises dirigées par des réfugiés accroissent en réalité les opportunités d’emploi des ressortissants nationaux dans des proportions significatives.


(Lire aussi : Moscou propose à Washington de coopérer pour le retour des réfugiés qui ont fui au Liban et en Jordanie)


Un second problème doit être résolu : la protection de l’« identité » des réfugiés, tant pour ce qui concerne les documents qui justifient de cette identité que pour les droits culturels associés. Raison pour laquelle des efforts doivent être consentis afin d’améliorer la connexion numérique des réfugiés et de leur garantir l’accès à leurs propres données ainsi qu’à leurs communautés. Une façon d’y parvenir serait d’utiliser la technologie « blockchain », qui permettrait de sécuriser le système d’enregistrement des réfugiés des Nation unies. Cela renforcerait les dispositifs de distribution d’aide alimentaire, augmenterait la mobilité des personnes déplacées, mais aussi faciliterait leur recours aux services de paiement en ligne et de surcroît leur capacité à gagner de l’argent et à en épargner.
Un meilleur accès aux réseaux de communication aiderait également les réfugiés à demeurer connectés avec leur famille et leurs amis. En apportant internet aux réfugiés, les pays donateurs soutiendraient des programmes comme les « classes numériques » et les cliniques de soins de santé en ligne, services qu’il est difficile de fournir aux communautés de personnes déplacées, et plus particulièrement aux femmes – souvent les plus isolées dans les conditions de réinstallation – qui compteraient parmi leurs principaux bénéficiaires.

Préparer l’après-guerre
Enfin, lorsque cesseront les conflits – ils auront eux aussi un terme –, la communauté internationale devra se tenir prête pour l’aide à la reconstruction. Après des années de combats, les opportunités d’investissement surgiront dans des pays comme l’Irak, la Syrie ou le Soudan ; pour les personnes qui avaient fui ces pays, la reconstruction dynamisera la croissance et créera des emplois. Des programmes régionaux de construction pourraient en réduire le coût global, accroître leur efficacité et augmenter les économies d’échelle.
En fait, les fondements de l’après-guerre dans la zone MENA doivent dès à présent être mis en place. Ainsi la fondation d’une nouvelle Banque arabe pour la reconstruction et le développement garantirait que les financements seront disponibles lorsqu’ils seront nécessaires. Cette institution financière – que j’ai déjà évoquée dans une tribune publiée le 12 avril dans le quotidien émirien The National – pourrait aisément être alimentée et dirigée par le Conseil de coopération du Golfe, avec la participation de l’Union européenne, de la Chine, du Japon, des États-Unis, de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures et d’autres acteurs internationaux du développement.
Il est possible, par cette démarche en trois volets, de gérer la pire crise de réfugiés qu’ait connue le monde depuis des décennies. Si l’on garantit l’accès à l’emploi, si l’on renforce l’accès au numérique et aux communications et si l’on pose les fondements de la reconstruction pour l’après-guerre, les populations d’une région dévastée peuvent commencer à envisager un avenir plus prospère. L’autre solution – une aide à court terme distribuée sans logique stratégique – ne produira que plus de désillusion et d’amertume.


Traduit de l’anglais par François Boisivon.Copyright Project Syndicate, 2018.

Nasser Saïdi est un ancien ministre de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie (1998-2000) et vice-gouverneur de la Banque du Liban (1993-2003). Il est également ancien chef économiste au Centre international financier de Dubaï.


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gaby sioufi

NON SLT MR SAIIDI planche ds l'irrealisme,
ses calculs financiers le sont encore +.
ceux sociaux? n'en parlons meme pas !

et dire qu'il fut vice president de la BL.

Le Liban éternel

Pardon Monsieur de vous dire que les solutions que vous proposez nécessitent des milliards de dollars que le Liban n'a pas; pour connecter...et pour faire travailler méthodiquement les réfugiés, alors que 700 mille libanais sont au chômage. Soyons réaliste, les syriens sont en train de devenir un pilier principal de la vie économique du pays, ce qui jette des milliers de libanais dans la misère, qui est la fille légitime du chômage. Le plus vite ils rentrent chez eux plus rapide serait la relance de l'économie au Liban.

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