Liban

Mouïn Merhebi : Le Hezbollah et le CPL veulent court-circuiter la Sûreté générale

Rencontre

Le ministre d’État sortant en charge des Réfugiés syriens dénonce un plan visant à contrôler les retours en vue d’opérer un changement démographique en Syrie, voulu par l’Iran.

21/07/2018

Depuis que le dossier des déplacés syriens est devenu à la pointe de l’actualité interne, le ministre d’État sortant qui en a la charge est le seul à ne pas en parler publiquement. Mouïn Merhebi continue à mener sa petite équipe, à partir de son bureau officiel dans l’immeuble qui fait face au Grand Sérail, mais il ne cache pas sa hâte d’en finir avec sa participation au gouvernement. Il dénonce violemment les commissions partisanes récemment mises en place et destinées à faciliter le retour des déplacés, accusant le Hezbollah et le CPL de court-circuiter la Sûreté générale.
 Mouïn Merhebi affirme donc avoir hâte de partir. Non pas qu’il y ait un conflit entre lui et le Premier ministre, Saad Hariri, mais, selon lui, cette expérience gouvernementale a montré qu’il est difficile de faire changer les choses dans le contexte actuel. C’est d’ailleurs pour cette même raison qu’il a renoncé à se présenter aux élections législatives.
Le ministre d’État affirme à cet égard qu’il avait fait savoir très tôt au Premier ministre et chef du courant du Futur qu’il ne comptait pas se présenter aux élections. D’ailleurs, il révèle qu’il avait l’intention de présenter sa démission du Parlement en 2013, à la suite de la première prorogation de la législature. Mais il a renoncé à le faire pour ne pas priver le Akkar d’une voix au Parlement. En 2014, il a de nouveau préparé sa démission, mais le chef du bloc du Futur, à l’époque Fouad Siniora, la lui a prise des mains, lui promettant en contrepartie de pousser le Parlement à adopter le projet de création d’un conseil de développement du Akkar. Le jour où le Parlement devait examiner ce projet, le président de la Chambre a levé la séance lorsque ce point de l’ordre du jour a été atteint. Depuis, M. Merhebi affirme avoir compris que même en étant à des postes de responsabilité, il ne pourra pas servir la région dont il est originaire et qu’il aime tant.
Il précise d’ailleurs que lorsque Saad Hariri lui avait proposé un ministère, il avait autre chose en tête, mais finalement son choix s’est porté sur le dossier des déplacés syriens qui lui tient à cœur. Le ministre, qui est un fervent opposant au régime syrien, en raison de ce qu’il considère comme son « comportement barbare » lorsque ses troupes étaient au Liban, précise avoir mis de côté ses sentiments personnels lorsqu’il a vu les centaines de femmes et d’enfants le long de la frontière à Wadi Khaled, fuyant la guerre vers le Liban, tomber les uns après les autres sous les tirs des soldats de l’armée du régime.
Il a pourtant rapidement découvert les limites de l’action dans le cadre du gouvernement. D’abord, il n’y a pas de ministère. Il y a seulement un ministre d’État chargé de ce dossier et son équipe que l’on appelle son bureau. Le budget accordé par le gouvernement à ce bureau est de 2,5 millions de livres libanaises par mois. Autant dire qu’il est plus que symbolique, d’autant qu’il n’y a même pas un compte bancaire au nom du ministère. Malgré cela, M. Merhebi estime avoir réussi à effectuer une partie importante du travail sur le terrain et en matière de coordination entre les différents ministères impliqués dans ce dossier... Jusqu’à ce que, selon ses dires, le ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil, décide de ne plus assister aux réunions de la commission ministérielle chargée de ce dossier (cette commission, présidée par Saad Hariri, regroupe les ministres de la Santé, des AE, de l’Intérieur, des Affaires sociales, de l’Économie, du Travail, de l’Éducation et de l’Environnement). Son équipe, dit-il, avait préparé un « policy paper » qui avait été adopté, avant que M. Bassil ne se rétracte. Le travail collectif s’en est ressenti et le « policy paper a été gelé », mais, selon lui, son équipe a poursuivi son action sur le terrain, dans un seul objectif : préparer le retour volontaire des déplacés syriens chez eux, dans la dignité et la sécurité. Mouïn Merhebi est aussi convaincu que ce retour devrait se faire par le biais de négociations menées par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) « avec les groupes terroristes et avec le régime terroriste », car son équipe n’a pas les moyens de vérifier les conditions du retour. Il révèle ainsi avoir facilité le retour de nombreux déplacés arrêtés à la frontière par la Sûreté générale parce qu’ils n’avaient pas payé les frais de la carte de séjour et autres formalités.


(Lire aussi : Aborder autrement la crise des réfugiés dans la région)



« Ils ne réussiront pas... »
Le ministre Merhebi rejette toute accusation de vouloir entraver le retour des déplacés chez eux. Il précise d’ailleurs ne pas s’être opposé à l’action de la Sûreté générale et de son directeur Abbas Ibrahim qui organise régulièrement « des caravanes de retour » par petits groupes à partir de Ersal ou de Chebaa. Mais ce qui le met hors de lui, c’est la création de commissions pour enregistrer les noms de ceux qui veulent rentrer en Syrie, de la part du Hezbollah et du CPL. Selon lui, il s’agit d’une tentative de doubler la Sûreté générale et de confisquer le rôle de l’État. « Le plan est clair, dit-il, et il a été mis au point par le régime d’Assad, le Hezbollah, le camp (du président Michel) Aoun et le parti Baas. Pourquoi veulent-ils enregistrer les noms des déplacés qui veulent rentrer chez eux ? Pour pouvoir contrôler le retour et procéder à une sélection qui finira par aboutir à un changement démographique en Syrie, selon les désirs de l’Iran. Preuve en est qu’à Ersal, 3 000 avaient inscrit leurs noms sur les listes de la Sûreté, et seulement 477 ont pu retourner en Syrie. » Mais ne devrait-il pas être satisfait de voir les déplacés prorégime retourner en Syrie ? Merhebi répond que « tous les déplacés doivent pouvoir rentrer chez eux ». Il précise à cet égard que le régime syrien est en train d’agir comme le faisait le pouvoir au Liban pendant la période de tutelle syrienne en refusant le droit au retour du général Aoun, contraint à l’exil. Il n’est pas convaincu par l’idée qu’il s’agit d’un processus destiné à faciliter le retour total, en attendant une solution politique à la crise syrienne, dans lequel le Hezbollah utilise son influence auprès du régime syrien pour permettre l’exécution de cette opération par étapes.


(Lire aussi : Moscou propose à Washington de coopérer pour le retour des réfugiés qui ont fui au Liban et en Jordanie)


Lorsqu’on lui dit que la situation en Syrie évolue en faveur du régime de l’aveu même des responsables américains et, par conséquent, il serait utile d’utiliser l’influence du Hezbollah pour faire pression sur ce régime syrien et obtenir ainsi le retour des déplacés syriens chez eux, le ministre d’État répond que c’est au HCR de mener les négociations et d’obtenir les garanties nécessaires, et non pas au Hezbollah. « D’ailleurs, dit-il, comment celui-ci pourrait-il fournir des garanties aux déplacés de retour en Syrie alors que, dans de nombreux cas, il est responsable de leur fuite ? » M. Merhebi est ainsi convaincu que la plupart des déplacés ont fui leur pays, la Syrie, en raison des exactions commises par le régime et ses alliés, dont le Hezbollah. De plus, selon lui, les commissions partisanes ne doivent pas se substituer à l’État. « Ma position, dit-il, est dictée par mes principes (je n’ai jamais caché ma position au sujet du conflit syrien, précise-t-il) et par le respect de la Constitution et des institutions de l’État. » Il refuse donc catégoriquement tout rôle du Hezbollah ou du CPL dans ce dossier. Il ajoute que le nombre de déplacés syriens recensés a considérablement baissé au cours des derniers mois. « Il est désormais de moins d’un million au Liban, déclare-t-il. Ce qui signifie que beaucoup sont rentrés sans avoir besoin ni du Hezbollah ni du CPL. De plus, 1 800 000 Syriens se déplacent entre le Liban et la Syrie chaque année », ce qui montre que le dossier est amplifié pour des raisons qui lui paraissent suspectes.Le processus actuel lui semble donc louche, d’autant qu’il se déroule à un moment où le gouvernement démissionnaire ne peut pas se réunir. « Mais ils ne réussiront pas à réaliser leur objectif d’imposer un dialogue avec le régime syrien, que ce soit pour régler le dossier des déplacés ou pour des raisons économiques. Cela nécessite une décision du gouvernement, tout comme l’exige aussi celle d’enregistrer au Liban les enfants syriens nés sur place. Toutes leurs manœuvres n’y changeront rien. »


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Saliba Nouhad

Incroyable mais vrai: auriez-vous un changement d'état d’âme ou des remords de conscience, Mme Haddad?
Depuis des années que nous lisons vos décryptages totalement biaisés en faveur du Hezbollah et du CPL, vous attirant des commentaires sarcastiques des lecteurs, que lisons-nous aujourd’hui?
Vous interviewez un Ministre opposant totalement à vos favoris et qui dénonce le cynisme du boucher de Damas et le jeu mesquin du CPL et du Hezbollah dans le dossier des réfugiés syriens, rapportant en détail ses arguments nationalistes et honnêtes sans même critiquer ses propos, ni apporter des dénis et autres justifications bidon de vos sources sûres habituelles!
Bravo, et nous espérons que dans l’avenir vous aurez des articles aussi objectifs et balancés car, finalement, vous avez une belle plume!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

BIZARRE ! DONNER LA PAROLE A MERHEBI UN OPPOSANT DU HEZBOLLAH ET DU CPL ET REPORTER SES DIRES EST UNE PREMIERE TRES CHERE MADAME SCARLETT HADDAD !

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