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Rula Jebreal, une main de «faire » dans un gant de velours

Rencontre

Émergeant d’une enfance brumeuse dans un orphelinat de Jérusalem-Est pour aller briller à la télé italienne et américaine, cette journaliste, auteure et scénariste vient d’être récompensée du prix de la personnalité médiatique la plus influente aux BIAF.

16/07/2018

Notes à la volée, au début de l’entretien : un sourire en guise de masque de prudence, épinglé à un visage qu’on penserait tenu par les ficelles d’une beauté imperturbable. Regard au rimmel écarquillé, échappé d’un conte des Mille et une nuits. Discours-fleuve, parfaitement maîtrisé, qui trompette avec allégresse et informe de sa détermination. Tant et si bien qu’on ne soupçonnerait pas un instant que le tissu de sa vie a été tramé d’un quelconque trauma ou que son passé est encombré de fêlures. Puis soudain, au moment où l’on aborde la petite enfance, elle tranche, comme la montée d’une bourrasque au cœur d’une mer calme : « Lorsque je revois mes photos, avant même que toutes ces choses m’arrivent, je réalise que j’étais déjà inquiète et mélancolique. Je n’ai jamais eu le regard d’une enfant. » 


La haine de l’injustice
À l’âge de 5 ans, Rula Jebreal est recueillie avec sa sœur à Dar al-Tifel al-arabi. Un orphelinat à Jérusalem-Est devenu au fil du temps un centre éducatif créé par la Palestinienne Hind Husseini, une figure d’identification dont elle fera le personnage central de son film Miral en 2010. De cette période entre 1978 et 1991, la future journaliste se souvient d’« avoir été catapultée du jour au lendemain dans une autre réalité, dure et impitoyable, en rêvant sans cesse à l’idée d’un retour impossible, un retour à la maison, symbole d’insouciance et de réconfort, à laquelle j’ai été arrachée ». Et de rajouter, d’une voix qui se perd encore parfois dans les graves : « Je ne supportais déjà pas l’injustice. Lorsque ma sœur avait été punie pour avoir tenté de s’échapper, je l’avais vécu comme une expérience physique. Mes veines allaient exploser, je n’avais pas pu m’empêcher de réagir à sa place. » Elle évoque également, dans une forme de résolution à renverser son destin, les livres dans lesquels elle se jetait tout entière, « comme une échappatoire à l’emprisonnement auquel j’étais assujettie ». Elle célèbre l’intarissable dévouement de ses professeurs, « immense source d’inspiration », et cite à répétition des auteurs tels Franz Kafka, Nizar Kabbani, Charlotte Brontë ou Margaret Atwood, « qui m’ont autorisée, d’une certaine manière, à réécrire ma propre histoire ». De fait, même si l’on devine des angoisses sourdes chez Rula Jebreal, des peurs enfouies que sa force incisive ne réussit pas à complètement contrôler, elle n’est manifestement pas de celles qui se laisseront immoler par le feu autour. Plutôt du genre « à faire de cette flamme mon propre carburant », assène-t-elle. 


The American Colony Hotel
Elle a 14 ans lorsque la première intifada a lieu en Palestine, et admet qu’en dépit de la mort qui rôdait, elle décèle des lueurs d’espoir dans les cris des opprimés qui lui insufflent « ce que c’est que de se battre pour son identité et sa liberté, l’envie de construire un autre monde ». À quelques rues de l’orphelinat où Jebreal grandit, l’American Colony Hotel de Jérusalem-Est, où se tiennent les pourparlers secrets pour la paix ainsi que les conférences de presse, joue un rôle marquant dans la carrière de la jeune Palestinienne qui raconte : « Je m’initiais alors à la fonction d’un journaliste qui est, comme le disait si bien Finley Peter Dunne, d’importuner les confortables et de réconforter les importunés. Je trouvais cela passionnant. » Si Rula Jebreal fait plutôt des études de physiothérapie à l’Université de Bologne où elle décroche une bourse, cet appétit pour le journalisme viendra la tirer par la manche, au hasard, quand un ami journaliste lui demande de traduire l’un de ses articles en arabe. Son sens aiguisé de l’analyse cambriole l’attention. Et trois semaines plus tard, cette femme de couleur, âgée de 27 ans seulement, moyen-orientale de surcroît, surgit comme de nulle part à la télé italienne (LA7) dont on sait pourtant les penchants nationalistes. Elle devient ainsi la première femme d’origine étrangère à présenter le journal télévisé sur une chaîne de la RAI. 


Pas froid aux yeux
Jonglant aisément entre sa casquette d’auteure, avec L’Épouse d’Assouan (2005) et La Route des fleurs de Miral (2004) – adapté au cinéma sous le titre de Miral (réalisé par Julian Schnabel et dont elle est elle-même scénariste) –, et celle de journaliste dont les interventions enflammées, bien que souvent controversées, se propulsent au faîte des audiences, Jebreal admet que c’est son interview, très remarquée, de Silvio Berlusconi qui la conduira à la chaîne nationale Rai 2 où elle animera son émission AnnoZero puis, aux États-Unis, à la MSNBC. Sans retenue aucune, avec une virulence qui n’a pas froid aux yeux, ne soignant ni sa réputation ni ses intérêts, la journaliste soutient « les minorités, quelles qu’elles soient, pour leur inaliénable droit à l’égalité », et se jette au cou des causes qui « me mettent hors de moi », répète-t-elle. Celle de son pays natal, particulièrement, en se fichant de la neutralité comme de son premier bavoir, car « la neutralité devient non-assistance à personne en danger en cas d’injustice ». 

« J’ai refusé les concessions, surtout quand les droits fondamentaux sont mis en danger. Je refuse de me taire, que ce soit dans les articles que je rédige, ou à travers mes interventions télévisées, cela n’a jamais changé », affirme-t-elle lors de son passage à Beyrouth où lui a été décerné le prix de la personnalité médiatique la plus influente aux BIAF (Beirut International Awards Festivals). Quitte à contrarier ses patrons de la 

MSNBC où elle sert d’expert en politique étrangère et dont elle a dû claquer la porte. Mais seulement pour pouvoir pousser davantage les limites de sa liberté d’expression, mieux brûler les langues de bois et même rejoindre l’enseignement à l’Université de Miami où elle vit désormais, sur les pas de ses « héros de professeurs ». Pour devenir, en somme, son propre héros.


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