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Idées

Football et politique au Liban : le poids des maux

Société
14/07/2018

«Les Russes seront expulsés de Syrie de la même manière qu’ils ont été éliminés de la Coupe du monde », se réjouissait samedi dernier un ami sur Facebook après la défaite en quart de finale de la sélection russe face à la Croatie, faisant ainsi écho à l’hostilité de nombreux membres de l’opposition syrienne vis-à-vis du pays hôte. Cette association entre football et politique n’est pas nouvelle, et nombreux sont les exemples d’utilisation du sport comme espace de négociation et d’expression politique, que ce soit via le boycottage d’événements sportifs internationaux comme les Jeux olympiques, leur ciblage par des groupes politiques souhaitant profiter de l’exposition médiatique offerte par ce type de manifestation, ou la mobilisation du sport comme instrument politique et diplomatique par les États-nations.

En sciences sociales, certains chercheurs ont, dans la foulée des travaux menés par Jean-Marie Brohm et Janet Lever sur le football dans les années 1960 et 1970, transposé la conception marxiste de la religion au monde du sport, associé de facto à « un opium du peuple » destiné à distraire les masses des enjeux politiques. Plus récemment, des chercheurs tels que Jeremy MacClancy, Gary Armstrong et Richard Giulianotti l’ont au contraire célébré comme moyen de protestation contre le pouvoir et espace pour la formation, la manifestation, voire la spectacularisation des identités sociales, spatiales et politiques. Tous convergent néanmoins sur un point : prétendre que le sport est ou peut être apolitique est inexact, voire mensonger.


(Lire aussi : Comment expliquer le meurtre de Hay el-Sellom ?)


Nejmeh, un cas d’école
Le Liban ne fait pas exception à cet égard, loin s’en faut. Que l’on songe au cas de Pierre Gemayel, qui a été l’un des fondateurs de la Fédération libanaise de football en 1933 puis son président en 1937, et a puisé en partie dans cette expérience son inspiration pour créer le Parti phalangiste (1936). Lorsque j’ai entamé mes recherches sur les relations entre sport et politique au Liban, entre 2008 et 2010, j’ai concentré mes travaux sur l’un des clubs les plus populaires et les plus controversés du Liban, le Nejmeh Sporting Club à Beyrouth. La scène footballistique locale semblait alors dans un état lugubre : la sélection nationale était classée au 154e rang sur 203 – sa pire performance depuis l’introduction de ce classement annuel par la FIFA –, et la plupart des matchs locaux se déroulaient sans la présence de supporters. Des mesures qui ont d’ailleurs été prises à la suite d’un match de Coupe d’Asie, peu après la guerre de 2006, où les supporters du Nejmeh guerroyaient entre eux pendant que les joueurs affrontaient leurs adversaires sur le terrain.
Sans doute parce qu’elle s’y prête plus facilement que d’autres, la scène sportive libanaise est souvent vue à travers un prisme caricatural, où tel club est étiqueté comme le favori de telle communauté, et est dirigé et sponsorisé par tel leader et les institutions qui lui sont affiliées. Cette simplification outrancière freine la compréhension de la complexité de l’enchevêtrement du sport et de la politique au Liban.

Le Nejmeh SC constitue à cet égard un cas d’école dans l’appréhension du lien entre communautarisme et politisation du football : d’abord, comme une résultante de changements économiques, politiques et démographiques plus larges ; ensuite, comme cause et palliatif à l’absence de politiques publiques de développement du sport ; et enfin comme exemple de sa récupération comme espace de mobilisation politicienne. Depuis sa création en 1945, le Nejmeh SC a réussi à rassembler autour de lui un éventail large et diversifié de supporters, permettant notamment aux populations issues des zones périphériques paupérisées du pays et installées à Beyrouth dans les années 1940 et 1950 d’y trouver une sorte de foyer identitaire. Sur le plan financier, le club pouvait s’appuyer sur les contributions des membres du conseil d’administration, les recettes des matchs et les droits télévisés.


(Lire aussi : Introduction à la géopolitique libanaise du Mondial)


Facteur d’exclusion
Mais dans la période post-Taëf, le club a commencé à affronter des difficultés financières liées en partie à la hausse des coûts due à la tendance mondiale vers la professionnalisation du football et à l’appauvrissement de la bourgeoisie manufacturière de Beyrouth dans le contexte de l’échec de la politique de « laisser-faire » du Premier ministre d’alors, Rafic Hariri. Le club sollicite alors le patronage de ce dernier, qui devient effectif en 2003, consacrant ainsi le changement de leadership politique dans la communauté sunnite. Alors que les zaïms de Beyrouth comptaient sur les dons de la bourgeoisie et des classes moyennes pour renforcer leurs réseaux de patronage, comme souligné par le chercheur Michael Johnson (Class & Client in Beirut, 1986), Hariri incarnait un nouveau modèle d’élite entrepreneuriale, s’appuyant sur son propre patrimoine et le soutien saoudien. Une mutation qui a entraîné celle du cœur du pouvoir au sein du club, situé désormais autour du patron – qui nomme désormais le conseil d’administration (et non plus l’inverse).
Cela s’est aussi traduit par de nouvelles attentes vis-à-vis des supporters, censés témoigner leur fidélité envers le mécène. Ainsi, en 2006, lorsque certains fans du Nejmeh critiquèrent ce dernier, ils furent vite désavoués par le conseil d’administration qui proclama son appartenance à la « famille du courant du Futur », provoquant une fracture au sein du club, et l’exclusion et la marginalisation de ses supporters – sunnites ou chiites – non alignés politiquement avec Hariri et se sentant désormais orphelins.

Observant l’engouement des Libanais autour du beau parcours de leur équipe nationale dans les matchs de qualification pour la Coupe du monde 2014, le politologue Jamil Mouawad a récemment envisagé, dans un article publié par la revue Middle East Critique, que le sport puisse être un vecteur de réconciliation nationale dans un Liban devenu « fier et uni ». Cependant, la déception liée à l’échec de cette campagne de qualification et l’implication de certains joueurs dans des affaires de matchs truqués semblent au contraire souligner la fragilité de telles aspirations. Au lieu d’espérer que le sport constitue un remède aux maux politiques libanais, il vaudrait mieux concentrer ses énergies à traiter ces derniers, ce qui profitera accessoirement à la santé du sport libanais.


Chercheuse à l’Orient-Institut de Beyrouth.


Pour mémoire

Ils sont d'origine libanaise et ils participent à la Coupe du monde



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Marionet

Je pense au contraire que le sport est un formidable creuset d'adhésion nationale. Cela suppose qu'un ministère et des fonds lui soient consacrés au lieu de l'abandonner au bon cœur des zaïms et autres chefs de clans. Et même, bien en amont, pourquoi ne pas créer des filières "sport-étude" à l'instar de ce qui existe dans d'autres pays? ça permettrait de ré-orienter des jeunes en situation d'échec scolaire au lieu qu'ils glandent dans la rue. Ce serait tout bénéf.

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