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Liban

Comment expliquer le meurtre de Hay el-Sellom ?

Société

Football doit-il nécessairement rimer avec violence ?

30/06/2018

Si le lien entre le football et la violence n’est pas méconnu dans le monde du sport, il n’en reste pas moins que le meurtre mercredi soir à Hay el-Sellom de Mohammad Zahr à la suite d’une dispute liée aux festivités en rapport avec le Mondial a surpris par son extrémisme. Passionnés de football, peut-être pour ce qu’il représente en termes de recherche identitaire, les Libanais ont de tout temps manifesté une exubérance particulière face à ce sport, le plus populaire au monde. En Europe, en Angleterre surtout, les débordements et agressions de toutes sortes commises dans les stades ont souvent fait la une des journaux et intéressé les sociologues, qui ont cherché à comprendre ce phénomène récurrent en le disséquant. Très médiatisé, le football exacerbe les allégeances et suscite une cascade de sentiments parfois incontrôlables. Mais rarement a-t-on vu un acte aussi violent que celui qui a endeuillé le quartier pauvre de Hay el-Sellom. Poignardé par ses voisins, Mohammad Zahr, un fan de l’équipe brésilienne, aurait semble-t-il irrité les deux tueurs – des supporters de l’Allemagne qui venait d’être éliminée de la compétition – en lançant des pétards. Les tueurs, dont l’un âgé de 17 ans, a été aussitôt arrêté, auraient ainsi agi parce qu’ils étaient furieux après les résultats des rencontres de la soirée. Si l’enquête devait confirmer ce motif, à savoir un excès de violence directement lié à une rivalité entre fans, on serait alors devant un cas de figure des plus absurdes, du jamais-vu dans le genre.


(Lire aussi : Pour un pétard de trop, un jeune homme poignardé à mort dans la banlieue sud de Beyrouth)


Hier, un nouvel incident a également failli faire des victimes après qu’un supporter a tiré des coups de feu en direction du domicile d’un habitant, dans la région de Mar Maroun, sur fond de rivalité liée à la Coupe du monde. Si l’on en croit le témoignage d’un féru de football de longue date, au Liban, les matches serrés ont de tout temps provoqué des déchaînements et une certaine agressivité qui n’a toutefois jamais atteint le stade du meurtre. « Dans les années 80, on se disputait souvent entre fans d’équipes adverses, on s’insultait, on cassait parfois les vitres des voitures qui portaient le fanion honni, mais sans plus », raconte ce fan, en évoquant notamment les matches opposant les équipes Nejmeh et Ansar. Il estime toutefois que le crime de Hay el-Sellom reste « un cas isolé », radicalement « distinct des actes commis par les hooligans en Angleterre ou en France », des bandes formées dans le but d’intimider et d’agresser physiquement les supporters des autres équipes. « De mémoire, ajoute ce fan, à part quelques rares cas de suicide commis à l’étranger par des supporters déçus après la perte de leur équipe favorite, aucun cas de meurtre n’a été relevé. »

Identités
Considérée comme une saison particulièrement favorable à un stress émotionnel cumulatif, la période de la Coupe du monde de football est souvent associée à une recrudescence d’accidents cardiaques, de suicides, de dépressions, d’accidents de la route ou d’alcoolisation excessive. Mais si l’on peut comprendre l’attitude d’un Anglais ou d’un Français qui se bat pour défendre l’honneur de son équipe nationale ou régionale, on peine à saisir la raison pour laquelle le Libanais se passionne pour une équipe étrangère qui ne le concerne, théoriquement du moins, ni de près ni de loin. L’enthousiasme qu’expriment les Libanais pour les équipes italienne, française, argentine, allemande ou brésilienne dénoterait quelque part une recherche d’identité jamais assouvie.
Pour Muzna Masri, anthropologue à l’Institut d’Orient à Beyrouth et spécialiste du hooliganisme et de la violence liée au football, du fait que l’équipe libanaise n’a jamais réussi à être qualifiée, les Libanais se sont rabattus sur les équipes étrangères. « Outre le fait que leur préférence pour la Seleção ou la Mannschaft est justifiée par le fait qu’il s’agit des deux équipes les plus fortes de l’histoire de la Coupe du monde, une majorité de Libanais soutiennent l’Allemagne et le Brésil à cause de la présence d’une forte communauté libanaise dans ces deux pays », rappelle Mme Masri, interrogée par L’Orient-Le Jour. « La logique veut que l’on encourage une équipe qui est proche de nous soit géographiquement, soit émotionnellement », dit-elle. Et pour certains experts, le fait de soutenir une équipe donnée au sein d’un groupe social relève de l’ordre de la famille, de la communauté. Pour les supporters les plus engagés, l’attachement à un club de fans par exemple fait partie de leur identité. Pour l’ethnologue Christian Bromberger, le football met en exergue une certaine culture qui est celle de « la rivalité entre quartiers, le sens de l’honneur et le passage à l’acte si la coupe est pleine ».

Tapage ?
Il serait toutefois réducteur de rechercher l’explication du meurtre de Hay el-Sellom dans la seule dynamique émotionnelle propre à ce sport. Dans ce quartier pauvre des confins de la banlieue sud où les incidents sécuritaires s’enchaînent au jour le jour, « l’usage de la drogue y est répandu, surtout parmi les jeunes désœuvrés, et le recours aux armes est une pratique commune », comme le souligne un habitant d’un quartier limitrophe. D’ailleurs, selon une autre version des faits, livrée par la chaîne al-Jadeed, les motifs seraient liés à une question de tapage nocturne. Un voisin aurait demandé auparavant aux jeunes qui regardaient le match dans un café, situé au rez-de-chaussée de l’immeuble dans lequel ils habitent, d’arrêter de lancer des pétards pour ne plus perturber le sommeil de son fils nouveau-né. Mais au moment où l’équipe brésilienne marquait un second but face à la Serbie, les supporters auraient récidivé. Enragé, l’oncle du nouveau-né se serait alors rendu au café et aurait poignardé Mohammad Zahr à mort. Qu’elle soit liée au football comme mercredi ou à d’autres phénomènes, la recrudescence de la violence au Liban au cours des dernières années est notoire et devrait être placée dans un contexte généralisé de décrépitude marqué par le recours systématique aux armes, l’impunité grandissante dans les milieux criminels et une crise économique à son apogée qui exacerbe les clivages et les tensions internes.


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