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Liban

Introduction à la géopolitique libanaise du Mondial

Sport / Société

Il y a « cette volonté libanaise de toujours chercher une appartenance, voire une identité, à travers un choix d’équipe », explique le politologue et grand fan de football Ziad Majed à « L’OLJ ».

25/06/2018

Le ballon rond réunit ceux que la politique sépare. Depuis le coup d’envoi du Mondial le 14 juin, les Libanais férus de foot ne lâchent plus leurs écrans, et leurs politiques n’échappent pas – pour la plupart – au phénomène football. Le président de la République Michel Aoun et le Premier ministre Saad Hariri ont ainsi trouvé un (nouveau) terrain d’entente. Tous deux fans de l’équipe du Brésil, ils en profitent pour oublier le casse-tête lié à la formation du gouvernement. « Le Brésil a vaincu le Costa Rica 2-0, et c’est le plus important », a lancé il y a quelques jours Saad Hariri à l’adresse des journalistes venus s’enquérir des tractations en cours pour la formation du cabinet. Le Liban officiel serait donc apparemment en faveur du Brésil. Mais la sphère politique gravitant autour de M. Hariri est-elle dans l’ensemble de cet avis ?

Bassil et ses choix multiples
Premier dissident, le ministre des Affaires étrangères et chef du Courant patriotique libre (CPL), Gebran Bassil, qui pratique le foot chaque semaine. Sans surprise, le ministre, qui ne manque pas d’afficher son désaccord avec ses confrères dans tous les dossiers, affirme soutenir l’équipe de France d’abord, suivie par l’Argentine, et enfin l’équipe des Pays-Bas – aujourd’hui disqualifiée, couleur orange oblige !

Au sein du CPL, les avis sont partagés. Ainsi, le député Nicolas Sehnaoui fait part à L’Orient-Le Jour de sa stratégie des plus insolites. « À chaque Coupe du monde, mon fils choisit les équipes qu’il désire soutenir, qui sont généralement des équipes faibles représentant des pays peu populaires, et je le suis dans ses choix, explique-t-il. Cela rend les choses beaucoup plus intéressantes au cas où l’une de ces équipes gagnerait, mais cela n’arrive pas généralement. » Le député du CPL ne cache pas avoir été agréablement surpris cette année par la Croatie, mais aussi par des équipes arabes comme celles du Maroc et de Tunisie. « Ces pays ont besoin de meilleures stratégies, dit-il. La chance joue aussi un rôle en tout cas. Nous ne sommes pas près d’oublier la défaite du Brésil contre l’Allemagne qui a marqué 7 buts, il y a quatre ans. »

S’il ne suit pas systématiquement tous les matches et ne commence réellement à accorder de l’intérêt à la compétition qu’à partir des 16es de finale, le ministre d’État à la Planification, Michel Pharaon, est aussi un fan de foot. Sa première joute de ce Mondial, c’était dimanche soir : l’affrontement épique entre l’Allemagne et la Suède, vaillamment remporté par la Mannschaft dans les arrêts de jeu. « On m’a dit que l’Allemagne risquait d’être éliminée prématurément : c’était donc incontournable comme match », dit-il. Ses équipes favorites ? Le Brésil et la France. « C’est un choix de cœur et de raison », explique-t-il à L’OLJ, en évoquant plusieurs souvenirs impérissables des Coupes du monde précédentes, notamment la victoire de la France de Zidane en 1998, celle du Brésil de Romario contre l’Italie de Baggio en 1994, ou encore le quart de finale épique entre les Bleus de Platini et la Seleçao de Zico en 1986…

De son côté, le député Samy Gemayel affirme n’encourager aucune équipe en particulier. « Je suis un supporter du Paris Saint-Germain, et de ce fait, j’apprécie plusieurs joueurs qui représentent différentes équipes, explique-t-il à L’OLJ. Comme Mbappé et Kurzawa dans l’équipe de France, Neymar et Thiago Silva dans celle du Brésil. » Le chef des Kataëb ajoute que la performance des équipes arabes est « peut-être décevante, mais est loin d’être déshonorante ».
Ne se sentant pas concernés par le Mondial, le leader des Forces libanaises Samir Geagea et le chef du Parti socialiste progressiste Walid Joumblatt affirment, quant à eux, ne pas être fans de football. Des propos repris par le chef des Marada Sleiman Frangié, qui affiche pourtant une « légère préférence pour l’Allemagne ».


(Lire aussi : Sport et politique au Liban à travers l’histoire trouble du Nejmeh)


Chiites et Brésiliens, frères dans l’oppression ?
Rejoignant MM. Hariri et Aoun, le chef du législatif Nabih Berry est un supporter du Brésil depuis qu’il est enfant. « C’est le peuple qui a gagné le plus de fois le Mondial, et j’aime les voir jouer », confie-t-il. Et d’ajouter : « C’est un peuple pauvre qui n’a que ce ballon pour se distraire, je compatis avec eux. Même si je soutiens l’Égypte également cette saison; Mohammad Salah est le pied qui a uni les Arabes. »

Même son de cloche chez le Hezbollah. Le ministre de la Jeunesse et des Sports, Mohammad Fneich, assure ainsi à L’OLJ que le secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah, qui jouait quotidiennement au foot durant son enfance, encourage le Brésil. « Je soutiens l’équipe du Brésil également, dit-il. Voyez-vous, les classes sociales un peu pauvres comme nous s’identifient aux joueurs de ce pays. » À la question de savoir s’il soutenait l’équipe iranienne, le ministre Fneich ne cache pas sa déception. « Il existe sûrement un lien sentimental avec l’Iran, mais le niveau de l’équipe, comment dire, laisse à désirer! Quant aux pays arabes, le niveau s’est relativement amélioré, mais ces équipes devraient jouer davantage au lieu de rester sur la défensive sans tenter de marquer des buts. »

Si Mohammad Fneich estime que la communauté chiite rassemble de nombreux supporters brésiliens, Ziad Majed, politologue et expert en football, note le fait que de nombreux Libanais chiites soutiennent aussi l’équipe allemande, l’Allemagne ayant été une destination d’émigration importante pour eux. « Après 1982, cette communauté a également tissé des liens sentimentaux avec l’Italie grâce à la Finul et au contingent italien présent au Liban-Sud, explique M. Majed. Mais le Brésil reste effectivement très populaire parmi les membres de cette communauté. Il ne faut pas oublier que les fans de l’équipe locale Nejmeh acclament le Brésil durant les matches opposant celle-ci aux autres équipes locales. » « Nous avons même aperçu à la télévision un drapeau de Nejmeh parmi les rangs des supporters du Brésil, lors du match contre le Costa Rica il y a quelques jours », ajoute Ziad Majed, abasourdi.


(Lire aussi : Goaaaaaaaaal !, l'édito de Ziyad Makhoul)


L’Allemagne et le Brésil, rivaux au Liban seulement
Si le politologue affirme que les divisions liées au football ne peuvent pas toujours être expliquées par des appartenances confessionnelles ou communautaires, il explique que les Libanais soutiennent généralement les équipes qui ont connu la gloire alors que le football faisait son entrée dans leur vie. Dans leur imaginaire, les Libanais ont été marqués par exemple par la participation de Pelé à l’équipe Nejmeh à Beyrouth, en 1974.

Des propos confirmés par le journaliste Youssef Bazzi, qui s’explique : « Le football est un sport populaire partout dans le monde depuis la fin du XIXe siècle, et au Liban naturellement, dit-il. Si ce sport a été exporté par les marins anglais dans le monde et sur le continent latino-américain, l’Égypte a été le premier pays arabe à être touché par cette vague et à participer à la Coupe du monde en 1934. Au Liban, ce n’est qu’avec l’arrivée de la télévision dans toutes les maisons, dans les années 60, que le football s’est vraiment fait connaître. Au début des années 70, sous le mandat Frangié, une station à Arbaniyé a été installée avec un capteur satellite géant qui a permis aux Libanais de suivre le Mondial. La culture du foot s’est renforcée avec les résumés de la Ligue européenne que diffusait Télé-Liban, et les documentaires Transtel offerts par l’Allemagne et qui résumaient la Ligue allemande. Le succès du Brésil avec Pelé et celui de l’Allemagne en 1974 ont alors créé une base de fans pour ces deux pays au Liban, et une rivalité qu’on ne voit nulle part ailleurs dans le monde. »


(Lire aussi : Issam al-Chaouali : En termes d’ambiance, le Mondial en Russie est un des plus beaux)


Les fans du Brésil et de l’Allemagne s’étripent d’ailleurs joyeusement au Liban durant la Coupe du monde. Emblème de cet affrontement, Youssef Bazzi, un fanatique de la Mannschaft, mène depuis le début de la compétition une guerre sans merci contre son grand ami pro-Seleçao, le comédien Yehia Jaber, que l’on peut suivre sur les réseaux sociaux. Les gags sont ininterrompus et les rires garantis ! 

« Cette rivalité Allemagne-Brésil est assez spécifique au Liban, ajoute Ziad Majed, car le Brésil se dispute généralement avec l’Argentine le leadership de l’Amérique latine, et a généralement un problème avec la France qui l’a battu à maintes reprises, pas l’Allemagne. On voit même les Libanais ressortir des clichés hideux quand il s’agit de l’Allemagne, comme invoquer Adolf Hitler pour la soutenir, ou la qualifier de machine pour sa discipline et son organisation, ce qui est loin d’être un compliment. » À Amioun, village à coloration politique marquée en faveur du Parti syrien national social, les drapeaux allemands marqués de l’aigle du IIIe Reich ou même du swastika flottent chaque quatre ans aux balcons de certaines maisons…

Ziad Majed ne peut d’ailleurs s’empêcher de commenter la profusion de drapeaux au pays du Cèdre lors du Mondial. « Comme le Liban en est absent, c’est une sorte de compensation, mais qui est sûrement liée à la volonté libanaise de toujours chercher une appartenance, voire une identité à travers un choix d’équipe. » Un choix difficile à comprendre parfois, et qui peut être fondé sur toute sorte d’arguments. « Oui, on comprend que certains Libanais soutiennent aujourd’hui l’Iran par affiliation politique, conclut Youssef Bazzi. Ou mêmes les équipes arabes. Ou même que certains Libanais refusent de soutenir les équipes arabes comme refus politique de l’arabité. Ou que les francophones soutiennent la France. Ou que certaines Libanaises encouragent les Italiens, parce qu’ils sont beaux garçons… »



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aliosha

Toujours cette même mentalité débile et irresponsable : apres moi le deluge , je m'en fou...

Le Faucon Pèlerin

Nassif Majdalani (suite). Excusez-moi d'avoir oublié Antoine Bassoul dans la nage libre...

Le Faucon Pèlerin

Il est loin le temps où j'écoutais les commentaires sportifs de Nassif Majdalani avec son accent 100% de Moussaytbé qui est aussi loin de mon dialecte kesrouanais que la distance enttre la planète Terre et la planète Mars. Il connaissait par coeur les performances de Muhieddine Natour dans les tirs aux pigeons, aussi bien que celles de Salim Accaoui dans les courses, que les victoires d'Edmond Zéhenni dans la lutte, qu'un certain Amiouni, j'ai oublié son prénom, dans le billard...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

S,ILS S,OCCUPAIENT DES PROBLEMES DU PAYS AVEC LA MEME FERVEUR QU,ILS MONTRENT POUR LES EQUIPES DU MONDIAL ON NE SERAIT POINT LA OU ON EST ! FERVEUR POUR LE MONDIAL... HEBETUDE POUR LES PROBLEMES DU PAYS !

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