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Liban

Zad Moultaka et la pérennité de l’œuvre artistique

La psychanalyse, ni ange ni démon
14/06/2018

À l’occasion de l’exposition de Zad Moultaka, SAMAS (Soleil noir), la direction de l’hôpital Mont-Liban qui a sponsorisé l’événement m’a demandé un mot d’ouverture. Le voici.

L’art lui-même est déjà une interprétation du désir inconscient de l’artiste, comme le rêve l’est déjà pour chaque rêveur. Oui, nous tous rêveurs, nous sommes des artistes. À une différence majeure que l’artiste prend le risque, énorme, d’exposer ses rêves au public, même s’il les esthétise grâce à son talent.
Les quelques mots qui suivent sont ma façon de rendre hommage à Zad Moultaka et à son œuvre.

Freud refuse une interprétation possible de la création artistique : « D’où vient à l’artiste la capacité de créer, cela n’est pas une question relevant de la psychanalyse. » Ou bien : « Force nous est d’avouer que l’essence de la réalisation artistique nous est psychanalytiquement inaccessible. » Ou alors : « Sur le beau la psychanalyse n’a rien à dire. »
Le Tartuffe de Molière n’aurait pas dit mieux « Madame, couvrez ce sein que je ne saurais voir. » Vous l’aurez compris, Freud était jaloux de l’artiste, il l’enviait.



Parce que l’art et la psychanalyse ont le même objet, le sein précisément.
Le sein, objet de la psychanalyse est le sein des origines, le sein de la mère qui nourrit le nourrisson. Mais le nourrisson a aussi un rapport destructeur avec ce sein, car, comme en témoigne l’expression « daba7o l’jou3 », la douleur de la faim qu’il éprouve est incommensurable.
Le nourrisson hurle de faim, la mère a un peu de retard et quand elle est là, il prend le sein mais détourne son regard d’elle : il la boude. Il la détruit elle et son sein, mais il se détruit lui-même puisqu’il ne fait encore qu’un avec elle, jusqu’à ce que son ventre commence à se remplir. Là, il se délecte de son odeur, de sa voix, de son regard, de sa peau. Il se retourne vers elle et lui sourit. C’est une relation d’amour et de haine. Et dans ces moments archaïques commence l’éternel combat entre la vie et la mort.
Le sein objet de l’artiste est un sein sublimé, beau. Le sein de l’artiste est un sein qui nous réconcilie avec nos origines tumultueuses. L’œuvre de l’artiste est ainsi contenante, « thérapeutique » pour lui et pour nous. Comme l’a rappelé Alya Chéhab, « cette quête musicale et plastique de Zad Moultaka va chercher aux tréfonds de soi les débris d’un archaïsme qu’il qualifie de salutaire, et qui permet de se recentrer sur une intériorité violentée… »
Quant à Freud, il finira par reconnaître l’importance de l’art et Lacan surenchérit en affirmant qu’il faut en tirer une leçon : « L’art n’a pas son pareil pour opérer une réconciliation avec les sacrifices consentis » par l’enfant pour entrer dans le social et la culture. C’est le temps du Babil, non encore le langage du sens, mais un langage secret entre la mère et le nourrisson. Ce temps du Babil est le temps d’où l’artiste tire son principal souffle.
Les sacrifices consentis permettent aux pulsions de vie de vaincre les pulsions de mort, à Éros de vaincre Thanatos. Mais cette lutte n’est jamais gagnée une fois pour toutes, c’est ce que nous rappelle l’œuvre de Zad Moultaka.

Par ailleurs, au-delà des guerres collectives qui nous ravagent, un autre exemple, d’ordre individuel cette fois, témoigne de cette guerre infinie entre Éros et Thanatos : les maladies qui nous frappent et qui peuvent nous conduire vers la mort. Là, la présence et le regard bienveillant de nos infirmières et de nos aides-soignantes accompagnent le malade en permanence, 24/24 h, et réveillent en lui la mère originelle, contenante de toutes nos agressions d’enfants.
Cette contenance des agressions, par la mère, par le psychanalyste ou l’infirmière permet à l’enfant en nous de réaliser que ce qu’il détruit, ce sont des images internes, non pas le monde extérieur. Quant à l’artiste, il fait cela à merveille. Son œuvre permet de contenir les pulsions de mort intérieures à chacun de nous en les esthétisant. L’œuvre de Zad Moultaka reste là. On peut la contempler sans cesse. Elle est contenante.

Et comme l’histoire de l’artiste avec son œuvre est aussi une histoire d’amour et de haine, je pense ici à ce que Georges Bataille appelle « la vision souveraine », ou à Charles Bachat qui, parlant de son amour à Annie écrivait : « Annie vivait en moi comme si son regard avait chassé le mien. »

 Zad Moultaka nous propose ainsi, à nous les contemplateurs de son œuvre, que notre regard devienne un « regard- substance » qui chasse le sien.


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