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Liban

Dans le camp de Mar Élias, les Palestiniens veulent encore croire au retour

Reportage

Face à l’inauguration hier de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem, les réfugiés constatent leur impuissance, mais assurent que « Jérusalem est et restera toujours la capitale de la Palestine ».

15/05/2018

Dans le paisible camp palestinien de Mar Élias aux étroits dédales, chacun vaque à ses occupations quotidiennes. Les membres d’une équipe féminine de basket-ball attendent sagement leur entraîneur, contre la porte close d’un club. Un épicier sert des enfants qui choisissent leur goûter. Plus loin, une commerçante trie et rafraîchit son étalage de légumes. Il est 16 heures en ce lundi 14 mai, dans ce camp de réfugiés qui abrite quelque 2 500 âmes, parmi lesquelles des Libanais et des travailleurs migrants. De jeunes motards désœuvrés sillonnent le labyrinthe, sous le regard de leurs aînés.

Des enfants courent dans tous les sens, surveillés de près par leurs mères. Au son d’une musique tonitruante, des hommes jouent aux cartes devant un café, entre les bâtisses fatiguées. Mais le camp semble vide. Les étudiants ne sont pas encore rentrés, pas plus que les travailleurs exerçant une activité professionnelle à l’extérieur. Certains habitants sont aussi partis vivre en ville ou à l’étranger, fuyant la trop grande promiscuité des lieux. Au même moment, à Jérusalem, c’est en grande pompe que les États-Unis inaugurent leur ambassade, alors qu’à Gaza, le nombre de tués grimpe, le nombre de blessés aussi. Tous Palestiniens.

La Nakba a aujourd’hui 70 ans. Toutes les ruelles de Mar Élias le rappellent, affiches à l’appui, invitant chaque Palestinien à ne pas faire de compromis. Une manifestation aura d’ailleurs lieu ce soir, à 16 heures, en direction du Château de Beaufort, à Nabatiyé, sur le thème « Nous reviendrons ». Également placardées à chaque coin de rue, des photos de « martyrs », tombés pour la cause palestinienne, pour le droit au retour.




La grande fatigue des Palestiniens
« Nous rejetons catégoriquement cette initiative américaine », lance Jamal, un garagiste de 20 ans, qui martèle que « Jérusalem est et restera à jamais la capitale de la Palestine ». Mais il lève les épaules, en signe d’impuissance. « Que Dieu vienne en aide au peuple palestinien », implore-t-il, évoquant l’extrême fatigue des siens, mais aussi les conditions déplorables de vie dans lesquelles ils se débattent. « Ils ont réussi à nous occuper ailleurs. Nous luttons pour gagner notre pain », résume-t-il. La guerre ? Jamal n’en veut pas. « Nous voulons juste vivre », lance-t-il, invitant les pays arabes à bouger, utiliser le pétrole comme arme, mais « pacifiquement ». « Or, même les Arabes soutiennent Israël », dit-il.
Nombreux sont ceux qui pensent comme Jamal. Désabusés, fatigués, ils ne peuvent que rejeter l’initiative américaine de tout leur être, criant haut et fort que Jérusalem est non seulement la capitale de la Palestine, mais celle de tous les Arabes, musulmans, chrétiens « et même juifs », qu’ils « n’abandonneront surtout jamais leur cause ». Ils font toutefois un constat d’impuissance. « Nous n’y pouvons rien, lance Amina, une dame âgée qui vient rendre visite à ses proches, depuis le camp voisin de Chatila. Personne ne reconnaît nos droits. Personne ne les a jamais reconnus. »

Même constat de la part de Mohammad, 22 ans. « La Palestine est perdue. Et nous ne pouvons que manifester pour condamner. Cela fait 70 ans que nous condamnons », regrette-t-il, faisant déjà le décompte des victimes, à Gaza, agitant aussi un doigt accusateur en direction de « la nation arabe, qui laisse faire ». Carrément dégoûté, Wafik Sleiman, ancien militant, constate tristement le taux élevé de chômage des jeunes Palestiniens et leur désir de partir. « Regardez ce jeune homme à mobylette, il passe sa journée au café, parce qu’il n’a pas le droit de travailler au Liban. C’est pourtant un excellent photographe », dit-il. Et d’ajouter que son propre fils a émigré en Australie pour une vie meilleure. « Mon second fils partira très certainement, dès qu’il aura terminé ses études universitaires. Je l’encourage à le faire », dit-il.


(Pour mémoire : Le traitement humanitaire de la Nakba ou le sacrifice du droit au retour)


Lutter encore et toujours
D’autres refusent de se laisser aller au découragement. L’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem n’est pas une surprise. Ils s’y attendaient, d’autant que les USA ont toujours été « proches de leur ennemi » juré. « Nous n’avons rien à perdre », affirme Maher el-Yamani, membre du FPLP. « Nous allons lutter de toutes nos forces pour libérer la Palestine, pour notre peuple et sa cause, même si la lutte est longue, même si l’ennemi n’est pas uniquement le sionisme mais le capitalisme », dit-il.

Jeunes et moins jeunes sont tout aussi catégoriques. « Ce qui a été pris par la force ne peut être repris que par la force », martèle Ali Maarouf, employé d’un commerce de 31 ans, qui assure qu’« Israël, État occupant, est voué à la disparition ». Ce sympathisant du Hezbollah, qui loue « la résistance, sayyed Hassan et tous ses alliés », comme bon nombre de réfugiés du camp, envisage de participer à la manifestation pacifique du Château de Beaufort, avec ses proches et voisins. Mais il est conscient qu’il existe « une ligne rouge à ne pas franchir, car l’État libanais ne veut pas d’une situation de crise ».

Une passante, Hayat Issa, a tout juste 70 ans, l’âge de la Nakba. « J’ai quitté la Palestine à un an », raconte-t-elle. Malgré son âge avancé, elle assure, tout sourire, qu’elle sera aux premières lignes de la manifestation, comme elle l’a toujours été. « Ils célèbrent l’ambassade américaine à Jérusalem. Moi je dis qu’il faut la faire exploser », lance-t-elle, implorant Dieu pour que les Palestiniens retrouvent leur terre, très bientôt.

Certes, même les plus engagés sont réalistes. Parmi les joueurs de cartes, quelques militants qui ont porté les armes discutent ferme et font part ouvertement de leurs sympathies pour le Hezbollah. L’un veut garder espoir que ses enfants verront un jour la Palestine. Mais son voisin de table lui répond avec humour : « À la fête des abricots ! Que les Palestiniens s’unissent d’abord ! » lance-t-il, dénonçant la corruption et le clivage au sein de la résistance palestinienne.
Plus politiques, les propos de Youssef Ahmad, responsable du Mouvement de la jeunesse du FDLP, se veulent rassurants. Le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem « n’a rien de surprenant, vu le parti pris américain envers l’occupant israélien ». Il promet que l’initiative américaine « ne changera pas grand-chose », car les Palestiniens refusent cette décision et demeurent attachés à leur droit au retour. Sans oublier que « de nombreux pays se sont désolidarisés des États-Unis ». « La détermination des Palestiniens n’a pas baissé, car notre cause est juste », martèle-t-il, assurant que, « même les jeunes réfugiés qui n’ont jamais connu la Palestine sont élevés dans l’objectif de défendre leur cause ». Mais il ne peut s’empêcher de reconnaître que les Palestiniens sont fatigués d’être sans cesse victimes de complots.



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Wlek Sanferlou

Malheureusement la politique a réduit la situation des palestiniens envers les Israéliens,, enne guerre de chiffres où ont avantage ceux:
Qui ont le plus dollars à travers le monde
Qui ont le plus de médias à leur côté
Qui ont la plus grande puissance à leur côté
Qui ont la plus longue mémoire de leur côté avec une histoire écrite de 2700 ans
Qui ont eu un grand nombre de tués durant la 2eme guerre
Qui ont le plus grand nombre de films de leur côté

Mais surtout une enorme patience qui les a fait patienter durant 2000 ans...

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

PAUVRE PEUPLE QUI REVE ENCORE ET QUI MANQUE DE LEADERS DE TREMPE INTERNATIONALE !

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