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Moyen Orient et Monde

II – De Abdallah Ier à David Ben Gourion, les principaux acteurs de la Nakba

Les 70 ans de la Nakba

La Nakba. Certains associent cette date à la genèse du malheur arabe. D’autres considèrent qu’elle n’est qu’un évènement parmi d’autres dans une histoire contemporaine essentiellement façonnée par les conflits au Proche et au Moyen-Orient. L’histoire de la région aurait-elle été marquée par la paix et la stabilité si la Nakba n’avait pas eu lieu ? Probablement pas. Mais il est peu dire que l’évènement, qui fait référence à la création d’Israël le 15 mai 1948, a bouleversé toute une région, a traumatisé plusieurs générations et a fait germer une multitude de conflits au cours de ces sept dernières décennies. Il y a 70 ans, la création d’Israël devenait le symbole de l’humiliation arabe. C’est cette histoire, ce qu’il en reste mais aussi son évolution côté palestinien comme côté israélien que «L’Orient-Le Jour » a voulu faire revivre à l’occasion de cet anniversaire malheureux qui va être commémoré dans un contexte explosif. Deuxième épisode aujourd’hui...

15/05/2018

10 mai 1948. Le ciel de Amman est sombre. Ballotté par les vents, un hélicoptère a des difficultés à se poser. Le temps est particulièrement mauvais cette nuit-là. Dès que l’appareil touche le sol, deux personnes en jaillissent et se dirigent rapidement vers des véhicules qui les attendent non loin de là. Quelques minutes plus tard, les voitures s’arrêtent en face d’une résidence luxueuse. Claquements de portières, murmures indistincts, bruits de pas. Le couple finit par arriver dans une pièce bien éclairée, où est assis le roi Abdallah Ier de Transjordanie, en compagnie de ses aides. Une silhouette s’avance, enveloppée dans une tenue bédouine, qu’elle finit par écarter pour être reconnue du souverain. Ce n’est autre que Golda Meir, dépêchée par David Ben Gourion et accompagnée d’Ezra Danin, un membre du réseau d’espionnage de la Haganah, l’organisation paramilitaire sioniste. Le temps presse, la proclamation de l’État d’Israël est imminente. Il s’agit, pour Golda Meir, de convaincre le souverain hachémite de ne pas participer à la campagne arabe, organisée par l’Irak, le Liban, la Syrie et l’Égypte, et destinée à « sauver » la Palestine. Menée par le Britannique John Bagot Glubb, alias Glubb Pacha, la Légion arabe du royaume transjordanien est alors la plus redoutée de la région et compte plus de 6 000 hommes. Un recul de Abdallah compliquerait la tâche de l’armée irakienne pour entrer en Palestine en passant par la Transjordanie. « Mais pourquoi n’attendez-vous pas quelques années ? » demande alors le souverain à son interlocutrice. « Déposez vos demandes d’immigration gratuite. Je vais prendre en charge tout le pays et vous serez représentés dans mon Parlement. Je vous traiterai très bien, et il n’y aura pas de guerre. Ne vous empressez pas de proclamer un État », plaide-t-il. Ce à quoi Meir répond : « Nous attendons depuis 2 000 ans. Est-ce s’empresser ? » En rapportant son entrevue à Ben Gourion, Meir dira du souverain qu’il était « angoissé », « inquiet ». Il y a de quoi. La pression des pays arabes sur Abdallah Ier est trop forte. Ils le soupçonnent, à juste titre, de velléités expansionnistes et d’accords tacites avec les sionistes.


(Lire ici, le premier épisode de cette série : I – Les archives orales, pour raconter la Nakba)


C’est la seconde rencontre entre la chef du département politique de l’Agence juive et le roi de Transjordanie, après une première entrevue le 17 novembre 1947, à Naharayim, sur la rive du Jourdain. Abdallah Ier profite alors de l’occasion pour exposer clairement ses désirs d’expansion territoriale à ses interlocuteurs. Moins de deux semaines plus tard, le 29 novembre 1947, l’ONU adopte la résolution 181, qui prévoit le partage officiel de la Palestine en un État juif et un État arabe, et de faire de Jérusalem une ville internationale. La majorité des dirigeants arabes rejettent la décision, la Ligue arabe s’indigne. Officiellement, Abdallah Ier fait mine de protester. Mais il ne veut pas voir le mufti de Jérusalem, Hajj Amine el-Husseini, instigateur d’un mouvement de révolte contre l’occupant britannique et connu pour ses ambitions politiques, mettre la main sur « ses » territoires.

Dès le lendemain du vote de l’ONU, les communautés juive et arabe s’affrontent. Par les mots d’abord, par les armes ensuite. Le neveu du mufti, Abdel Kader el-Husseini, revient de son exil en Égypte, où il a reconstitué son Armée du jihad, poussée à la clandestinité par les Britanniques au début des années 1940. Les faits d’armes de ce leader issu d’une grande famille de notables de Jérusalem, nationaliste chevronné, sont notoires. Il a, après tout, acheté son premier revolver à dix ans, avec son propre argent de poche. Très vite, il se fait connaître pour ses diatribes contre l’« occupant » britannique. Il est si dédié à sa cause que le jour de son mariage, il transporte des armes d’un endroit à l’autre avec Wajiha, sa toute jeune femme qui sera un soutien sans faille. Il organise des manifestations de grande envergure. Son père sera grièvement blessé au cours de l’une d’entre elles et en mourra quelques mois plus tard. Abdel Kader fuit alors Jérusalem, traverse les frontières. Il vit en Arabie saoudite, en Égypte, fait de la prison en Irak – dont il ne sera libéré que grâce aux efforts de sa femme qui fait jouer ses relations pour le faire sortir du territoire irakien. Avant son retour en Palestine, il apprend à manipuler les explosifs et à construire des bombes artisanales en Allemagne, où son oncle a des relations étroites avec le Reich d’Hitler. Il met à profit ses nouvelles connaissances et commet des attentats, comme celui de la rue Ben Yehuda, à Jérusalem, en février 1948, qui fait près de 90 morts et des centaines de blessés. Deux mois plus tard, Abdel Kader se rend à Damas pour plaider sa cause auprès du conseil militaire de la Ligue arabe. Il a désespérément besoin d’armes. La Haganah profite de son absence pour lancer l’opération Nakhchoun, destinée à rouvrir la route entre Jérusalem et Tel-Aviv. Pour ce faire, il faut prendre Qastel, position palestinienne stratégiquement située entre les deux villes. Non seulement les sionistes prennent Qastel sans difficulté, mais décident, pour la première fois, de s’y implanter durablement. Pendant ce temps, Abdel Kader multiplie les réunions pour tenter de convaincre le conseil militaire de l’aider. Mais ils l’accueillent avec dédain et refusent d’accéder à sa requête. Fou de rage, il leur lance : « Vous êtes des traîtres, et l’histoire retiendra que vous avez abandonné la Palestine ! Je mourrai à Qastel. » Écœuré, il rentre en Palestine les mains vides. Il lance quand même une offensive désespérée pour reprendre Qastel. Il y meurt en héros, selon les différents récits. Démoralisés, ses hommes abandonnent leurs positions pour assister à son enterrement. Cette défaite sera un tournant dans l’histoire du conflit.

Moment de gloire
Un mois plus tard, David Ben Gourion proclame l’État d’Israël. Le 15 mai 1948, au lendemain de la fin du mandat britannique en Palestine, les membres du gouvernement provisoire se retrouvent au musée de Tel-Aviv, aujourd’hui appelé Independence Hall, juste avant 16h. Appelés au secret, ils ont la surprise d’être accueillis par la moitié de la ville à l’entrée du bâtiment. L’heure est grave. Si grave que David Ben Gourion porte, fait rare, un costume et une cravate, tenue qu’il a habituellement en horreur. Il considère, comme beaucoup de ses congénères, que c’est un symbole de « dégénérescence bourgeoise », tout comme le cigare et le champagne, qu’il exècre tout autant. Il lui faut 16 minutes pour lire le texte, d’une voix aiguë et d’un ton jubilatoire. Cet homme court de taille, au grand front, aux sourcils épais et à la crinière blanche de savant fou, sans grâce et sans charisme mais capable de donner un discours en grec ancien au ministre britannique des Affaires étrangères, vient de réussir un coup de maître. Il vit là son moment de gloire, l’aboutissement de longues années de combat. Il est le premier de la trentaine de membres du gouvernement à signer le document. Dès le lendemain, le fondateur du Mapaï, ancêtre du Parti travailliste israélien, devient Premier ministre et ministre de la Défense.

Les jours suivants, des soldats égyptiens, irakiens, syriens, transjordaniens et libanais entrent en Palestine. Une nouvelle phase du conflit, qui fait rage depuis maintenant six mois, commence alors. Si, en nombre, les armées arabes comptent plusieurs dizaines de milliers d’hommes, tout comme les forces juives de la Haganah, les divisions au niveau du commandement arabe, non unifié, s’avéreront mortelles. Une première trêve d’un mois, en juin, puis une seconde en juillet, de trois mois cette fois-ci, offrent un répit. Entre l’automne 1948 et l’été 1949, la victoire israélienne sur des troupes arabes décousues est consacrée. L’échec est ressenti comme cuisant dans le monde arabe. La plupart des dirigeants à l’origine de l’offensive arabe en Palestine seront écartés peu après. Le mufti Hajj Amine el-Husseini sera désavoué par Abdallah Ier, qui le remplace par son rival de toujours, Houssameddine Jarallah. Il meurt à Beyrouth en 1974, vivement critiqué dans son camp comme dans l’autre. L’auteur libanais Gilbert Achkar le qualifiera même d’« architecte de la Nakba ». Le premier ministre égyptien Nokrachi Pacha est assassiné fin décembre 1948 par un Frère musulman, et le roi Farouk Ier remplacé par son fils Fouad en 1952. Le président syrien Choukri Kouatli est renversé en mars 1949 par un coup d’État militaire. Abdallah Ier de Jordanie est tué par un Palestinien le 20 juillet 1951.
Et en Israël, le Mapaï de Ben Gourion crie victoire. Il restera au pouvoir plus de trente ans. Sur le plan territorial, le jeune État hébreu annexe Jérusalem-Ouest et presque 80 % de l’ancienne Palestine mandataire, soit 50 % de plus que ce qui était prévu par le plan de partage de l’ONU de novembre 1947. L’Égypte administre la bande de Gaza. Comme prévu dans son accord tacite avec les dirigeants sionistes, la Transjordanie annexe de son côté, en 1950, Jérusalem-Est et la Cisjordanie. Elle devient dans la foulée le royaume hachémite de Jordanie.

Entre le 30 novembre 1947 et juin 1949, le conflit a poussé plus de 720 000 personnes à l’exode. Soit 80 % de la population arabe de ce qui fut la Palestine. Les réfugiés n’ont d’autre choix que de se diriger vers l’actuelle Cisjordanie, la bande de Gaza, la Jordanie, le Liban et la Syrie. Cet exode massif, et la destruction de centaines de villages arabes sont commémorés aujourd’hui en tant que Nakba. La catastrophe, en arabe.

* Prochains articles : De la cause arabe à la résistance palestinienne/ Israël : De Ben Gourion à Netanyahu.


Chronologie 47-49


17 novembre 1947 : rencontre secrète entre Abdallah 1er de Transjordanie et Golda Meïr à Naharayim, sur la rive du Jourdain
29 novembre 1947 : adoption du plan de partage de la Palestine par l’ONU
22 février 1948 : triple attentat à Jérusalem. Bilan : 88 morts et des centaines de blessés
8 avril 1948 : mort d’Abdel Kader el-Husseini à Qastel
9 avril 1948 : massacre de Deir Yassine
10 mai 1948 : rencontre à Amman entre Golda Meïr et Abdallah 1er
14 mai 1948 : fin officielle du mandat britannique en Palestine
15 mai 1948 : proclamation de l’État d’Israël par David Ben Gourion à Tel-Aviv ; entrée des armées arabes en Palestine
28 mai 1948 : officialisation de la création de Tsahal, l’armée d’Israël
11 juin – 8 juillet 1948 : première trêve du conflit israélo-arabe
18 juillet – 15 octobre 1948 : seconde trêve du conflit israélo-arabe
30 mars 1949 : signature d’un armistice entre la Transjordanie et Israël
1er juin 1949 : dessin des frontières israéliennes pré-1967.



Lire aussi

« Nous revivons le temps de la Nakba. Il y a eu 1948, il y a eu 1967 et il y a aujourd’hui »


Pour mémoire

Le traitement humanitaire de la Nakba ou le sacrifice du droit au retour



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Antoine Sabbagha

Acte de vente d 'arabes corrompus pour une Palestine corrompue .

RE-MARK-ABLE

Les ancêtres des usrpateurs actuels et de leurs collabos.

Avec la bensaoudie rien n'a changé en Palestine sunnite et chrétienne usurpee.

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