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Moyen Orient et Monde

Entre Riyad et Abou Dhabi, une alliance aux intérêts divergents

Yémen, an III

La guerre du Yémen entre dimanche dans sa quatrième année, sans pour le moment d’espoir de règlement. Le conflit qui a fait 10 000 morts a laissé le parent pauvre de la péninsule Arabique exsangue : huit millions de Yéménites sont au bord de la famine, deux millions sont déplacés, le choléra fait des ravages, sans compter les nombreuses exactions commises dans les deux camps… La recomposition des alliances sur le terrain, après l’assassinat du président Ali Abdallah Saleh, tout comme les intérêts divergents des deux parrains de la coalition arabe, Riyad et Abou Dhabi, ne devraient pas permettre d’accélérer le processus de paix, malgré la nomination d’un nouvel envoyé spécial de l’ONU, Martin Griffiths. Et encore moins de contribuer à résorber une des plus terrifiantes catastrophes humanitaires de ce XXIe siècle. Décryptage...

Julie KEBBI | OLJ
24/03/2018

Même guerre, même ennemi, deux agendas différents. Voilà comment l’alliance entre l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sur le terrain yéménite pourrait être résumée. Car malgré de nombreuses lignes de convergence, Riyad et Abou Dhabi ne sont pas tout à fait sur la même longueur d’onde. Les deux alliés naturels sont engagés ensemble dans la coalition internationale menée par Riyad depuis 2015 aux côtés des partisans du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi, exilé en Arabie saoudite, face aux rebelles houthis. Ces derniers sont soutenus en coulisses par l’Iran, ennemi juré des frères du Golfe, et ont fait alliance avec l’ancien président Ali Abdallah Saleh... avant de le tuer en décembre dernier, lorsque ce dernier s’est rapproché de Riyad. Même limité, l’appui de Téhéran aux houthis est perçu par les puissances sunnites du Golfe comme une énième tentative d’interférer dans la politique des pays arabes. L’Iran a été accusé à plusieurs reprises, notamment par Washington, allié de Riyad, d’avoir fourni aux rebelles les missiles qu’ils lancent sur l’Arabie saoudite.

Riyad et Abou Dhabi cherchent à contrer Téhéran coûte que coûte, quitte à se retrouver de plus en plus enlisés dans le conflit ; quitte à aggraver aussi la crise humanitaire la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale, selon l’ONU. Mais Riyad ne peut tolérer, pour des raisons de sécurité, une zone contrôlée par les houthis dans ce qu’il considère être son « arrière-cour ».


(Lire aussi : De la difficulté de recenser la pléthore d’exactions)


Chacun son rôle
La coopération entre les deux pays est supervisée par les deux princes héritiers : Mohammad ben Salmane, qui a été le fer de lance de cette guerre, et Mohammed ben Zayed al-Nahyane, que le dauphin saoudien considère comme son grand frère. À eux deux, MBS et MBZ forment un duo de choc à l’ambition dévorante, ayant chacun un rôle bien défini sur le terrain. Riyad se charge d’injecter des milliards de dollars dans le conflit, tout en transférant des aides de plusieurs milliards de dollars à la Banque centrale yéménite pour « la poursuite du soutien du royaume au peuple yéménite ». Des sommes qui contribuent un peu plus au gouffre économique que représente cette guerre pour l’Arabie saoudite, qui affiche par ailleurs un déficit de 52 milliards de dollars pour le budget de cette année.

Au-delà de l’aspect financier, le royaume wahhabite table sur son aviation pour remporter la partie alors qu’il dispose d’un faible nombre d’hommes expérimentés. Pour ce qui est du terrain, « les Saoudiens préfèrent déléguer aux élites yéménites, à savoir Hachem al-Ahmar (commandant de la première brigade d’infanterie de l’armée yéménite) et Ali Muhsen al-Ahmar (le vice-président yéménite) », souligne à L’Orient-Le Jour Charles Schmitz, vice-président de l’Institut américain des études yéménites et professeur à l’Université Towson.

Les EAU sont quant à eux activement présents sur le sol yéménite, envoyant leur prestigieuse garde présidentielle dirigée par Mike Hindmarsh, un retraité expérimenté de l’armée australienne. La garde s’est révélée particulièrement efficace avec près de 1 500 hommes sur le terrain, selon les estimations. Une centaine de mercenaires étrangers, notamment colombiens et australiens, y seraient également employés par les EAU. L’émirat appuie activement différentes factions dans le sud du pays : le groupe Ceinture de sécurité, notamment composé de combattants salafistes, et les forces de sécurité d’Aden. Abou Dhabi a également soutenu la création de forces tribales dans le Sud, l’élite d’Hadramaout et l’élite de Chabwa, suite à la reprise en 2016 de la ville d’al-Moukalla, capitale de l’émirat autoproclamé d’el-Qaëda dans la péninsule Arabique (AQPA).


(Lire aussi : Mattis demande à MBS des efforts de paix "urgents" au Yémen)


« Un État indépendant, dominé par les Émirats »
La coopération entre l’émirat et le royaume wahhabite n’est toutefois pas sans remous, compte tenu des rivalités entre leurs alliés respectifs sur la scène yéménite. Les tensions ont éclaté dans la ville portuaire d’Aden en janvier dernier entre les forces indépendantistes du Conseil de transition du Sud (CTS) dirigé par l’ancien gouverneur de la ville, Aïdarous al-Zoubaïdi, et les Saoudiens et leurs alliés pro-Hadi. Une médiation émirato-saoudienne a permis de calmer le jeu, mettant fin à des combats qui ont fait au moins 38 morts et 222 blessés dans la capitale provisoire du Yémen.
Les EAU sont cependant soupçonnés d’avoir appuyé la Ceinture de sécurité en lui fournissant un appui aérien et des munitions pendant la bataille. Des rumeurs qui mettent à mal la solidité affichée de l’axe Riyad-Abou Dhabi au Yémen. Bien que le président Hadi soit fermement opposé au CTS et que le Conseil de coopération du Golfe ait condamné sa formation en 2017, le groupe est soutenu par les EAU. Une position contradictoire qui mène « de nombreux partisans de Hadi à accuser les Émirats d’avoir mis en place un plan de sécession du Sud pour créer un État indépendant yéménite, dominé par Abou Dhabi », explique M. Schmitz.


(Lire aussi : Qu’impliquent des pourparlers entre les houthis et Riyad ?)


Atout de taille
La zone est stratégique pour Abou Dhabi, pour ses activités militaires et commerciales. L’émirat dispose déjà de bases navales dans les ports d’Assab en Érythrée et de Berbera au Somaliland, qui lui servent de bases arrière pour ses opérations au Yémen. Les ports yéménites de Aden et de Hodeïda seraient quant à eux des points-clés pour renforcer son influence au sud alors qu’ils servent de portes d’entrée commerciales stratégiques dans la région. « Les EAU ont l’air de suivre une politique différente de celle de l’Arabie saoudite, bien qu’il reste difficile de savoir ce qu’ils envisagent sur la question d’une sécession au sud », observe pour L’OLJ une source diplomatique arabe sous couvert d’anonymat. « Il faudra voir s’ils sont prêts à aller jusqu’au bout si le rapport de force leur devient favorable » dans la région, ajoute-t-elle. Selon cette même source, l’idée n’est pas « surréaliste », puisqu’il « existe une influence indépendantiste au sud ainsi qu’une demande sociale ».

L’émirat dispose par ailleurs d’un atout de taille : la présence d’Ahmad  Saleh, le fils de Ali Abdallah Saleh, en résidence surveillée à Abou Dhabi. Selon plusieurs rumeurs, Abou Dhabi aurait cherché à convaincre Riyad d’abandonner Hadi au profit du clan Saleh pour former un nouveau gouvernement. À noter que « les EAU travaillent déjà avec Ahmad et Tarek Saleh (le neveu de l’ancien président assassiné) », précise à L’OLJ Farea al-Muslimi, chercheur associé au sein du programme sur l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient à Chatham House .

Mais des éléments viennent contredire cette version. MBS et MBZ ont rencontré en décembre dernier des représentants du parti yéménite al-Islah, à savoir son président Mohammad Abdallah el-Yidoumi et son secrétaire général Abdel Wahab Ahmad el-Anisi, à Riyad. Principal opposant sous Saleh, le parti est affilié aux Frères musulmans. Cette entrevue aurait pu signaler ainsi un potentiel changement de direction stratégique pour trouver une issue au conflit après la mort de l’ancien président yéménite, mais également un rapprochement des vues de MBS et MBZ. Al-Islah, qui fait partie de la coalition, était resté en retrait jusqu’alors. Et pour cause, les EAU ont pour bête noire les Frères musulmans et refusaient catégoriquement de collaborer avec le parti, trop proche du Qatar, leur frère ennemi. « La rencontre aura été un coup d’un soir, puisqu’elle n’a pas semblé donner de suite, elle n’a pas modifié la vision d’al-Islah à l’égard des EAU et vice versa », nuance M. al-Muslimi.


(Lire aussi : Washington approuve des ventes d'armement pour un milliard de dollars à Riyad)


« Un intermédiaire sérieux »
« Riyad cherche à sortir honorablement du bourbier yéménite », précise la source diplomatique. L’ère post-Saleh est d’autant plus délicate que les alliances sont instables et les objectifs finaux sont difficiles à cerner chez les acteurs directement concernés. Si « Abou Dhabi et les houthis sont prêts à trouver un terrain d’entente, cela ne dérangerait pas Riyad, mais il attend plus de garanties des houthis au Yémen », note pour sa part M. al-Muslimi.

« Ce qui manque pour le moment au Yémen est un intermédiaire sérieux et crédible », ajoute-t-il. Selon l’expert, la solution requiert « un compromis entre Riyad qui accepterait de laisser tomber Hadi, et les houthis qui remettraient leurs armes à une partie tierce ». La nomination en février du nouvel envoyé spécial de l’ONU pour le Yémen, Martin Griffiths, pourrait peut-être faire avancer les négociations. « Nous devons travailler ensemble pour mettre fin à ce conflit brutal qui dure depuis trop longtemps », a-t-il dernièrement déclaré.



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