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Moyen Orient et Monde

De la difficulté de recenser la pléthore d’exactions

Yémen, an III La guerre du Yémen entre dimanche dans sa quatrième année, sans pour le moment d’espoir de règlement. Le conflit qui a fait 10 000 morts a laissé le parent pauvre de la péninsule Arabique exsangue : huit millions de Yéménites sont au bord de la famine, deux millions sont déplacés, le choléra fait des ravages, sans compter les nombreuses exactions commises dans les deux camps… La recomposition des alliances sur le terrain, après l’assassinat du président Ali Abdallah Saleh, tout comme les intérêts divergents des deux parrains de la coalition arabe, Riyad et Abou Dhabi, ne devraient pas permettre d’accélérer le processus de paix, malgré la nomination d’un nouvel envoyé spécial de l’ONU, Martin Griffiths. Et encore moins de contribuer à résorber une des plus terrifiantes catastrophes humanitaires de ce XXIe siècle. Décryptage...
24/03/2018

Depuis que la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite a lancé l’opération « Tempête décisive » au Yémen il y a trois ans, des violences sans précédent ont ravagé le pays le plus pauvre de la région. Exactions et crimes de guerre en tout genre, de la part de tous les belligérants, sont légion.

Le conflit, qui a fait près de 10 000 morts – dont la moitié sont des civils – et plus de 52 000 blessés, empêche un recensement clair de ces violations, qui vont des simples menaces aux enlèvements/disparitions forcées, en passant par les arrestations – entre 2015 et 2017, près de 5 000 personnes auraient été arrêtées par les houthis –, la torture, les pillages, les assassinats et l’enrôlement, par les rebelles comme par les forces progouvernementales, d’enfants soldats.
Selon nombre de rapports publiés par des ONG internationales – comme Human Rights Watch (HRW), Amnesty International (AI), Save the Children – et l’ONU, les opérations de la coalition arabe restent la principale cause de la mort de civils. Selon ces mêmes rapports, un grand nombre de frappes menées par la coalition étaient destinées à des cibles militaires, mais certaines étaient aveugles, touchant des cibles civiles, à l’instar d’écoles, d’hôpitaux, de marchés et de zones résidentielles. La moitié des 3 500 établissements de santé sont aujourd’hui hors service et le choléra a réapparu dans le pays, touchant un million de personnes. L’utilisation de bombes à fragmentation et à sous-munitions, fabriquées au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Brésil, représente un autre genre de crime de guerre : ces munitions sont en effet formellement interdites par la loi internationale pour leur imprécision.


(Lire aussi : Entre Riyad et Abou Dhabi, une alliance aux intérêts divergents)


« Des deux côtés, les violations au Yémen sont sans précédent de par leur nature ou leur taux », affirme à L’Orient-Le Jour Radhya Almutawakel, présidente de Mwatana pour les droits de l’homme, une ONG yéménite basée à Sanaa et selon laquelle les partisans des houthis ou du président Abd Rabbo Mansour Hadi « imposent de nombreuses restrictions aux ONG locales et internationales » comme HRW et AI. « La société civile yéménite est extrêmement faible et souffre d’une division politique difficile à vivre. Il n’y a que très peu d’ONG qui travaillent réellement sur le terrain et qui documentent les violations commises par toutes les parties au conflit », affirme l’activiste. Des difficultés que confirme à L’OLJ Racha Mouawié, du bureau Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International, empêchée par la coalition arabe d’enquêter au Yémen depuis la fin 2016. « Nous sommes aujourd’hui obligés de mener nos recherches à distance. Afin de documenter les violations par toutes les parties au conflit, nous utilisons une méthodologie rigoureuse où nous menons des entretiens avec des témoins, des victimes, utilisons des logiciels open source, des vidéos, des images et des images satellite pour corroborer les rapports que nous recevons », explique-t-elle.

Les ONG locales ont elles-mêmes de grandes difficultés à obtenir des réponses précises, souligne à L’OLJ Will Picard, directeur exécutif de l’ONG américaine Yemen Peace Project (YPP). « Nous ne savons pas exactement combien de personnes ont été détenues par les houthis et combien ont été tuées ou ont disparu. Il en va de même pour les personnes détenues par les forces gouvernementales et les forces de sécurité soutenues par la coalition. Par exemple, les forces alliées aux Émirats dans le sud du pays ont rassemblé des centaines de civils, et nous savons que certains d’entre eux ont été torturés et même tués en détention, mais nous ne savons tout simplement pas où se retrouvent ces personnes », déplore-t-il.


(Lire aussi : Mattis demande à MBS des efforts de paix "urgents" au Yémen)


Justice internationale
Dans un tel contexte, il semble presque impossible de collecter les informations qui pourraient s’avérer cruciales pour une justice post-conflit au Yémen. Les instances internationales essaient depuis le début de l’offensive de la coalition de faire pression sur les belligérants pour permettre d’enquêter sur les violations commises par tous les partis, sans grand résultat. Ce n’est qu’en septembre 2017 que le Conseil des droits de l’homme de l’ONU fait passer une résolution pour mettre en place deux procédures pour les investigations : l’une à travers le Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU, et l’autre à travers la coalition. « Il y a bien une commission nationale yéménite d’investigation, mais, à HRW, on estime qu’elle n’est ni indépendante ni impartiale.

Ils se focalisent quasi exclusivement sur les violations du côté houthi et non celles de la coalition », explique à L’OLJ Ahmad Benchemsi, responsable de la communication pour le bureau Moyen-Orient et Afrique du Nord à HRW. Faute de mieux, pour l’instant du moins, la communauté internationale semble s’être rabattue sur les violations des droits des enfants et a placé l’Arabie saoudite sur la liste des pays qui violent ces droits. « Il y a deux ans, l’Arabie avait été mise sur “la liste de la honte” avant d’en être retirée. (L’ancien secrétaire général de l’ONU) Ban Ki-moon avait alors ouvertement admis des pressions saoudiennes, le royaume ayant menacé de retirer son financement à l’ONU s’il n’était pas retiré de la liste. Mais, l’année suivante, le royaume n’a pas été enlevé de la liste », indique le responsable.


(Lire aussi : Qu’impliquent des pourparlers entre les houthis et Riyad ?)


Pour l’instant, aucune des parties au conflit n’a mené d’enquête crédible sur les allégations de violations des lois de la guerre par leurs forces au Yémen. L’équipe d’évaluation conjointe des incidents (Joint Incidents Assessment Team, ou JIAT), nommée par la coalition, a publié des conclusions qui diffèrent radicalement de celles de l’ONU et d’autres. Les États-Unis et le Royaume-Uni, qui vendent des armes à la coalition, ne semblent pas avoir enquêté sur des frappes prétendument illégales qui auraient pu impliquer leurs matériels. « Selon la loi, le gouvernement des États-Unis et les officiers militaires et politiques américains ont chacun une responsabilité pénale pour avoir aidé et encouragé ces violations. Il en va de même pour les autres pays qui soutiennent les différentes parties au conflit », souligne Will Picard.

La fin éventuelle du conflit ne signifiera pas pour autant la poursuite de criminels de guerre, étatiques ou individuels. Conclure de longues enquêtes, instituer des tribunaux internationaux et parvenir à un jugement quelconque restent très aléatoires, quel que soit le conflit. Mais Radhya Almutawakel se veut optimiste. « À Mwatana, nous documentons les violations commises par toutes les parties et croyons qu’elles seront tenues responsables un jour. Nous avons travaillé trop dur, de tels crimes ne doivent pas, ne peuvent pas devenir obsolètes », veut-elle espérer.



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