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Moyen Orient et Monde

El-Qaëda progresse dans l’ombre du conflit yéménite

Éclairage

L'organisation a appris de ses revers et mise dorénavant sur une insertion locale progressive et modérée.

15/12/2017

C'est une mort qui donne naissance à un nouveau cycle de violences. Après l'assassinat de Ali Abdallah Saleh lundi 4 décembre, Sanaa a été le théâtre de plusieurs affrontements entre les rebelles houthis et les fidèles de l'ancien président.

Dans le reste du pays, d'autres acteurs pourraient profiter de ce chaos, comme les différents groupes jihadistes. « La gestion conjointe de la capitale par les houthis et les pro-Saleh permettait de limiter considérablement l'emprise des jihadistes, bien peu actifs dans et autour de Sanaa depuis le début de la guerre », note Laurent Bonnefoy, spécialiste du Yémen et auteur de Yémen : de l'Arabie heureuse à la guerre (Fayard, 2017), interrogé par L'Orient-Le Jour. « Aujourd'hui, dans la mesure où il ouvre un nouveau front militaire dans la capitale et produit davantage de violence, le décès de Saleh risque bien d'apporter quelques subsides à l'ensemble des groupes armés », ajoute-t-il. Au premier rang de ces groupes armés figure el-Qaëda dans la péninsule Arabique (AQPA). L'organisation est aujourd'hui considérée par beaucoup d'observateurs comme l'une des branches les plus puissantes du réseau qaëdiste. Le mouvement a profité de l'affrontement entre pro-Hadi et houthis, ainsi que l'opposition par procuration entre l'Arabie saoudite et l'Iran pour gagner en influence. Les revendications sécessionnistes du Sud et la grave crise humanitaire en cours constituent eux aussi des facteurs de recrutement très favorables pour les jihadistes. Le choléra aurait tué entre deux et trois mille personnes, tandis que l'ONU estime à 17 millions le nombre de personnes ayant besoin d'une aide alimentaire. En s'appuyant sur ce terreau ultrafertile et en se substituant parfois à un État en voie de déliquescence, AQPA a étendu son emprise sur le territoire yéménite. En 2011, l'organisation avait réussi à s'infiltrer aux alentours de Aden, dans la province d'Abyan. Plus récemment et jusqu'en avril 2016, AQPA administrait la ville de Mukalla, cinquième plus grande ville du Yémen avec environ 300 000 habitants.

 

(Lire aussi : Les houthis, Hezbollah du Yémen, mais autrement...)

 

Réalisme
Délogés par les forces spéciales des Émirats arabes unis, de l'armée américaine et des unités yéménites, les jihadistes se sont éparpillés dans le Sud-Est yéménite, notamment dans la province de Hadramout. De ses revers, AQPA a su tirer des leçons. « Le groupe a veillé à être moins exposé car la territorialisation a été coûteuse pour l'organisation qui a en plus vu ses principaux leaders tués par les drones américains », analyse Laurent Bonnefoy. Pour s'assurer une plus grande discrétion, AQPA a mis sur pied dès 2011 Ansar al-Charia. Un changement de nom pour un changement de stratégie où le pragmatisme devient le maître mot. Finie l'époque des « hudud », ces châtiments corporels souvent infligés en place publique. Finies l'intransigeance et la brutalité envers les coutumes locales. L'organisation tolère la consommation de khat. Et en décembre 2013, après plusieurs exactions, le chef militaire d'AQPA publie une vidéo où il présente ses excuses à la population yéménite. De fait, l'organisation suit les recommandations d'Ayman el-Zawahiri, le leader de la nébuleuse qaëdiste, qui en septembre 2013 appelait à se différencier de l'État islamique en épargnant les populations civiles. AQPA veut avancer masqué et ne veut pas aller trop vite. De la gestion de l'eau à celle de la justice, en passant par la construction d'organisations de bienfaisance, l'organisation se banalise et soigne son image auprès de populations locales souvent écœurées par des décennies de corruption et de clientélisme. « L'agenda d'el-Qaëda s'est reconstruit autour de la gestion prioritaire de l'arène politique locale. Il y a eu des expériences réalistes d'interaction avec le tissu politique local, notamment avec les tribus », note pour L'OLJ François Burgat, spécialiste des mouvements islamistes dans le monde arabe. Pour endiguer ce développement, les États-Unis ont intensifié les frappes de drones, déjà très prisées par Barack Obama qui, en succédant à George W. Bush, avait multiplié par dix le nombre de frappes. Des succès notoires ont été enregistrés comme en 2011 lors de l'élimination d'Anwar al-Awlaqi, un idéologue influent qui avait créé Inspire, l'un des tout premiers magazines en langue anglaise de l'organisation.

 

(Lire aussi : Qui sont les acteurs de la guerre au Yémen ?)

 

Allié objectif
Mais ces succès sont ternis par le ressentiment généré chez les populations locales du fait des dommages collatéraux. Parmi les dizaines de frappes ordonnées par le président Donald Trump, celle du 28 janvier aurait fait au moins 57 morts dont 16 civils. Si elles ont eu tendance à décapiter la tête de l'organisation, les frappes ont renforcé les assises locales de l'organisation ainsi que ses capacités de recrutement sur le terrain. En nourrissant la colère des tribus, elles ont aussi renforcé les jihadistes dans leur travail de rapprochement avec des alliés locaux. Loin de s'imposer de manière brutale, AQPA parie sur une insertion progressive et modérée. Pour preuve, l'organisation paie le prix du sang (une compensation financière expiatoire) lorsque l'un de ses membres tue par erreur le membre d'une tribu. L'image de respectabilité construite par l'organisation lui a permis, face à l'avancée militaire du front houthiste-Saleh, de se fondre dans une « opposition sunnite » vaste et hétéroclite. De fait, AQPA a pu se présenter comme un allié objectif au service de la lutte contre les forces houthistes, assimilées à l'expansionnisme iranien et vigoureusement combattues par la coalition emmenée par l'Arabie saoudite. Bien décidé à apprendre de ses erreurs, el-Qaëda progresse aujourd'hui dans l'ombre et le silence. Reste à savoir si à terme l'organisation parviendra à bâtir son nouveau sanctuaire dans le Sud-Est yéménite.

 

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