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Moyen Orient et Monde

Les houthis, Hezbollah du Yémen, mais autrement...

Focus

En une décennie, les rebelles marginalisés de la société yéménite sont passés des montagnes du Nord au contrôle de la capitale, Sanaa.

Julie KEBBI | OLJ
15/12/2017

La ressemblance est troublante. La mise en scène est quasi identique : fond bleu, logo à gauche, sujet au centre de l'image et aucun journaliste pour poser des questions. Lors de ses interventions télévisées, le jeune leader enchaîne les envolées lyriques, ponctuées de brèves accalmies, en mélangeant les références religieuses et les annonces politiques. Abdel Malek al-Houthi a clairement intériorisé son personnage. Celui-là même qu'il a construit, au cours de ces dernières années, sur le modèle du maître en la matière : le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah. Le chef yéménite n'a ni le charisme ni l'influence de son aîné.

Mais c'est pourtant bien son mouvement qui domine actuellement le nord de son pays, dont la capitale Sanaa, et a obligé l'Arabie saoudite à intervenir en urgence au printemps 2015 pour stopper sa marche vers le Sud. Ce même mouvement qui résiste depuis plus de deux ans à l'intervention saoudienne vient d'éliminer son moins fidèle allié, l'ex-président Ali Abdallah Saleh, l'homme qui a incarné le Yémen pendant presque quarante ans. Deux décennies plus tôt, alors que les houthis étaient un mouvement d'opprimés cantonnés dans les montagnes du Nord yéménite, personne n'aurait pu imaginer un tel scénario.

Les houthis, également appelés Ansarullah (les partisans de Dieu), se réclament du zaydisme. Émanant d'une branche du chiisme, les zaydites sont minoritaires dans un pays à majorité sunnite. Considérés comme une secte hétérodoxe par les sunnites, les zaydites n'adhèrent pas pour autant à la wilayet al-faqih développée par l'ayatollah Khomeyni et Mohammad Sadeq al-Sadr, qui ne concerne que les chiites duodécimains. La communauté est principalement installée dans la province de Saada dont la ville éponyme est le chef-lieu des houthis, à une centaine de kilomètres de la frontière avec l'Arabie saoudite. Cette frange de la population yéménite est marginalisée et réclame depuis longtemps le rétablissement du statut d'autonomie de l'imamat zaydite établi en 898 à Saada puis renversé en 1962, date du coup d'État contre le roi Mohammad al-Badr, auquel participe par ailleurs le jeune Ali Abdallah Saleh.

C'est en 1990 que les prémices de la rébellion houthiste émergent discrètement. Un mouvement collectif se met en place par le biais du parti zaydite Hizb el-Haqq (le Parti de la justice, ou vérité selon les traductions) pour réunir les éléments de l'héritage de la communauté. Des camps d'été sont également organisés par le groupe al-Shabab al-mu'minin (Les jeunes croyants), groupe fondé par six leaders de la communauté zaydite, afin de diffuser des vidéos et des cassettes à destination de la jeunesse pour raviver la culture zaydite alors quelque peu oubliée. Le groupe suit alors l'influence de Hussein Badreddine al-Houthi à partir de 1997, ce même Hussein qui fondera plus tard le mouvement houthi.

 

(Lire aussi : Après Saleh, la course s’accélère entre Riyad et les houthis)

 

Slogans confessionnels
Le passage du mouvement culturel aux revendications politiques se fait concrètement sous sa direction en juin 2004, cristallisant ainsi les tensions sous-jacentes avec Saleh et marquant le début d'une longue confrontation armée avec les forces du régime. Le discours des houthis n'est pas, à l'origine, celui d'un mouvement communautaire. La devise des rebelles est claire : « Dieu est grand, mort à l'Amérique, mort à Israël, la malédiction sur les Juifs, l'islam vaincra. » Le mouvement est fondamentalement anti-impérialiste – alors que le Yémen est engagé dans la lutte antiterroriste depuis 2001 aux côtés de Washington – et s'oppose au gouvernement de Ali Abdallah Saleh. Hussein Badreddine al-Houthi est tué en septembre de cette même année par les forces loyalistes. Suite à sa mort, son frère Abdel Malek est amené à prendre sa relève et devient ainsi la nouvelle figure de proue de l'insurrection houthiste. « Malgré l'assassinat de Hussein, le culte autour de sa personnalité est cependant resté très vivant », précise Safa al-Ahmad, journaliste et réalisatrice du documentaire La montée des houthis (The Rise of the Houthis), contactée par L'Orient-Le Jour. Les houthis resteront, par la suite, nourris d'un farouche désir de revanche sur Saleh. Quitte à manger le plat très froid.

En six ans, les rebelles font face à six offensives lancées à leur encontre par le régime, tout en guerroyant parallèlement contre les jihadistes d'el-Qaëda. Le conflit contre Saleh, appelé « guerre de Saada », est cependant marqué par de brèves pauses de médiation, mais en vain. Les heurts avec le régime mettent en exergue un affrontement entre deux zaydismes : celui seulement considéré comme une origine, dont est issu Ali Abdallah Saleh, contre celui qui implique une identification politique et religieuse dont les houthis sont partisans. Le président yéménite use de cette dissension pour changer le narratif du conflit en réduisant les revendications houthistes à des slogans confessionnels. Les houthis sont dès lors assimilés à des instruments de l'influence iranienne, ce qui emmènera le mouvement à se radicaliser au cours des années. Le régime n'hésite pas à faire de la propagande sur les chaînes nationales et bloque l'accès aux journalistes sur le terrain pour empêcher une couverture médiatique du conflit exposant la version des houthis. Des ressources en ligne et sur papier permettent cependant de donner un aperçu du conflit, contournant l'interdiction imposée par Saleh.

Dans le même temps, les liens avec l'Iran se tissent en coulisses. « Au moins des centaines de houthis ont été entraînés en Iran et également par le Hezbollah à Téhéran dans les années 2000 », explique à L'OLJ Nadwa Dawsari, spécialiste du Yémen et chercheuse au sein de l'organisation Projet sur la démocratie au Moyen-Orient basé à Washington D.C. Hussein al-Houthi a, en outre, « vécu et étudié en Iran » pendant cette période, rapporte-t-elle. Les années suivantes, les houthis calquent leur discours sur la rhétorique de la République islamique en utilisant des éléments de la martyrologie chiite, poursuivant ainsi un peu plus le rapprochement avec Téhéran.

 

(Lire aussi : El-Qaëda progresse dans l'ombre du conflit yéménite)

 

« Marionnettes de l'Iran »
Entre 2009 et 2010, les combats s'enchaînent entre les houthis et le régime, appuyé par l'aviation saoudienne qui bombarde sans relâche les positions des rebelles. Riyad s'inquiète de la montée en puissance des houthis à ses portes alors que la frontière entre le Yémen et l'Arabie saoudite est particulièrement poreuse. Les tensions montent jusqu'à l'éclatement du printemps arabe qui aboutit, après des mois de résistance, à la démission forcée de Saleh.
Ironie du sort, c'est avec leur pire ennemi, avide de revanche, que les houthis vont s'allier à partir de 2014. Grâce au réseau resté fidèle à l'ancien président yéménite, ils occupent la capitale avant de contrôler, quelques mois plus tard, la ville de Aden, qui ouvre la porte au détroit ultrastratégique de Bab el-Mandeb sur la mer Rouge.

L'alliance à contrecœur entre les houthis et Saleh ne cache pas les divergences d'objectifs entre les deux acteurs : les rebelles ont un projet d'expansion régionale, quelque part révolutionnaire, tandis que Saleh se veut le chantre de la contre-révolution. « Lorsque j'interrogeais des houthis ou des partisans de Saleh en 2014, aucun n'admettait ouvertement l'alliance entre les deux. Ils refaisaient par contre l'histoire des années 2000 en attribuant les guerres de Saada à Ali Mohsen el-Ahmar, le commandant de la première division blindée et du district militaire du Nord-Ouest en charge des opérations contre les houthis de 2004 », rapporte Safa el-Ahmad.

L'évolution narrative permet de justifier lentement la nouvelle alliance de convenance face au gouvernement de Abed Rabbo Mansour Hadi, qui tient les rênes du pouvoir depuis 2012. Le soutien diplomatique et militaire de Téhéran permet aux houthis de prendre une autre envergure. « Les houthis ont besoin d'alliés et représentent un faible coût pour l'Iran contre l'Arabie saoudite », observe pour L'OLJ Adam Baron, chercheur au Conseil européen des relations internationales (ECFR) et cofondateur du Centre de Sanaa pour les études stratégiques. Téhéran aurait déjà commencé à fournir de petites quantités d'armes dès 2009 selon un rapport de l'ONU, mais 2014 marque un réel tournant dans leur coopération, rapporte Washington. Dès cette année-là, « des éducateurs et des stratégistes du Hezbollah ainsi que des Iraniens ont travaillé avec les houthis et les ont supervisés, ce qui les a aidés à prendre Sanaa (en 2015), à affaiblir Saleh, et puis à l'éliminer ainsi que le Congrès général du peuple (le parti de Saleh) », affirme Nadwa Dawsari. « L'Iran a également aidé les houthis à développer la technologie de fabrication d'armes, y compris des missiles », ajoute la chercheuse. Un rapport publié en 2016 par des enquêteurs internationaux démontre également que l'Iran armerait les houthis par la Somalie. Le trafic d'armes n'est cependant pas un phénomène nouveau au Yémen, puisque le pays héberge le plus grand marché d'armes au monde à Souk el-Thal.

 

(Lire aussi : Les houthis renforcent leur emprise sur Sanaa)

 

Dynamiques locales
Dans un énième coup du sort, Saleh retourne subitement sa veste le 2 décembre en se joignant aux forces loyalistes de Hadi soutenues par la coalition menée par l'Arabie saoudite alors que le conflit est totalement enlisé depuis 2015. Il le paye au prix de sa vie, puisqu'il est tué par les rebelles deux jours après son changement de camp officiel. Des cris de vengeance, faisant référence à Hussein, auraient été entendus après l'assassinat de celui qui « dansait sur la tête des serpents » selon plusieurs sources, même si personne n'a pu confirmer l'information.

Qualifiés de « marionnettes » au service de l'Iran par le président Hadi et Riyad, ou encore comparés au Hezbollah par certains observateurs, les houthis entretiennent une relation complexe avec l'Iran. Ils en sont de plus en plus dépendants, sans pour autant en être les obligés. Ils sont influencés par le modèle de la wilayet el-Faqih, sans pour autant le reproduire à l'identique. La différence fondamentale entre les deux mouvements est là : l'Iran peut être considéré comme un parrain pour les houthis, mais sur le plan religieux, ils ne lui doivent pas une totale obéissance.

« L'Iran n'a pas créé la rébellion houthiste et ne la contrôle pas. Les houthis seraient tout de même assez puissants sans eux », insiste Adam Baron. Au Yémen, la logique des axes régionaux, qui voit s'affronter Riyad et Téhéran, s'est superposé aux dynamiques locales sans pour autant parvenir à les effacer. « Il y a eu des cas où l'Iran a dépassé les limites et les houthis les ont repoussées », précise M. Baron. Le conflit a clairement poussé un peu plus les houthis dans les bras de l'Iran. « Nous allons probablement voir l'Iran intensifier son soutien et sa participation aux houthis maintenant qu'ils ont fait des progrès militaires majeurs dans le Nord en éliminant Saleh et son parti », estime Nadwa Dawsari.

Une nouvelle étape dans la « hezbollahisation » de ce mouvement d'insurrection issu des montagnes du nord du Yémen ?

 

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Fredy Hakim

En 1962 Le president égyptien Nasser avait envoyé son armée
au Yémen et a dû affronter les tribus dont les houthis
soutenus a l’époque par les saoudiens! Nasser et ses 70000
soldats se sont enlisés exactement comme le sont aujourd’hui
les al Saoud et leurs mercenaires!

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