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La Dernière

Ce cheval dans ma tasse de café

Photo-roman

Une jeune fille en fleur attend tous les matins que sa mère farfouille dans le marc. Un jour son prince viendra ?

01/05/2017

Chaque matin, c'était le même supplice. Avant, jusqu'à ce que mes sœurs Farah et Zein aient enfilé des alliances à leurs annulaires gauches, nous étions toutes les trois convoquées à la cuisine. 7 heures pile, passage obligé avant d'aller au travail. Depuis, je me retrouve seule face à ma mère dans cette salle où les fourneaux ne s'allument plus que pour deux. Veuve à l'âge où l'on se marie, maman avait rejoint le moule des femmes laborieuses de sa génération, pratiquement analphabètes tant on considérait vain d'éduquer les jeunes filles à d'autres livres que ceux des recettes. Sans doute faute de nous avoir élevées toute seule, de n'avoir plus jamais fréquenté d'hommes si ce ne sont le légumier, le plombier ou l'électricien, elle n'avait plus qu'une obsession : nous trouver des maris. « Marier nos filles », comme elles se préconisent entre copines.

Madame Irma ou Françoise Dolto

À cette heure-ci, les murs suent déjà des effluves de ragoûts qui s'envolent. Dans les vapeurs confuses que l'aube peine à chasser, un arôme de terre acidulée se faufile jusqu'à mes narines. Ma mère est debout face au réchaud. Elle surveille la cafetière, rattrape le café lorsqu'il frétille et bondit, l'apaise en l'éloignant de la flamme bleuie. Elle en profite pour retirer ses lunettes, tourner lentement son visage vers cette lumière de printemps, histoire d'adoucir l'anxiété qui lui mange les joues, et manière sans doute d'imaginer celui qui viendra à moi sur son cheval blanc.
Lorsque sa recette est à point, il lui arrive parfois de réitérer toute cette affaire, elle fait méticuleusement couler le liquide brun en veillant à ne pas manquer la achwé. Ensuite, elle ramène à table nos deux petites tasses jumelles sur ce même plateau qui n'arrive plus à briller ses vieux motifs. S'installe en face de moi, et tous les matins j'ai l'impression qu'elle n'a jamais quitté cette place de madame Irma ou Françoise Dolto de pacotille. Qu'elle ne la quittera pas, à moins que je passe au statut de madame. Pousse un soupir. Elle aimerait me confier à la sainte patronne de notre village, aux saints qui fleurissent sur les murs de l'église du coin, à la Vierge en bois qui patiente depuis des lustres sur le meuble de l'office. Mais c'est plus fort qu'elle, car c'est dans le marc de leurs tasses qu'elle avait prédit les hommes à mes sœurs.

Petit trou noir

Je sais qu'elle aimerait me rappeler que j'ai bientôt 35 ans, me dire qu'il y a un âge pour tout. Qu'il serait peut-être temps de fonder une famille, penser à mon avenir, à ma vieillesse, au passage pour ne pas me retrouver seule, lui procurer la joie d'être grand-mère. Mais elle ne dit rien, mâche ses mots par peur d'en manquer et, de lassitude, préfère arracher quelques bouffées de sa cigarette qui lui noircit les lèvres. Cela dit, elle ne lâche pas mon café du regard. La mousse à la surface a dessiné un cercle parfait qui, comme chacun sait ici, signifie rentrées d'argent. Mais qu'importe à ce stade, maman est là pour fouailler, farfouiller et trouver mon mari dans ce petit trou noir où s'enchevêtrent mes chemins du hasard. Et bien qu'elle fasse silence, elle surveille ma tasse à mesure qu'elle se vide et compte mes gorgées, je le sais. Quatre, cinq à tout casser. Au-delà, elle m'arrache ma boisson de peur que je ne touche au marc qui attend sa lecture, ce qui signifierait altérer ma destinée.

Là, elle libère un Allah et fait culbuter la porcelaine ornée de roses dans un geste précis hérité de génération en génération et que jamais je ne saurai maîtriser. Il est temps de laisser le marc faire son travail, lézarder sur les parois fines qui se ripolinent progressivement comme tant de pages à venir. Du tac au tac, sans prévenir, à un moment charnière qu'elle seule sait décoder, elle retourne la tasse et fronce le regard. Parfois, elle me demande d'imprimer mon pouce dans la coulée brune pour que la fortune mémorise mon empreinte digitale, qu'elle lui livre un signe supplémentaire... Maman n'est pas une diseuse de bonne aventure, et à part sa frimousse qui se trace de mille méandres, elle ne pipe mot.

C'est qu'aujourd'hui encore, elle ne l'aura pas trouvé. Ce n'est pas bien grave, elle patientera jusqu'à demain ou sinon le jour où elle découvrira enfin un cheval dans ma petite soucoupe fleurie. Ce jour-là, je pourrai enfin passer au café blanc car plus besoin alors de chercher mon mari dans le marc.


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