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La Dernière

Ma jeunesse fout l’camp...

Photo-roman
18/02/2017

Vous avez dit : « le verre à moitié plein » ? La crise des déchets d'aujourd'hui et la non-gestion du ramassage des ordures, celle de toute éternité, auront au moins eu le « mérite » de transformer les rues de Beyrouth en des cavernes d'Ali Baba à ciel ouvert. Elles se font radeaux médusés et chamarrés où s'échouent quotidiennement un tas de choses aussi incongrues que captivantes. De fait, il ne serait absolument pas surprenant de voir siester le velours usé et dévoré d'un fauteuil à l'ombre d'un feu de circulation, parfois une machine à laver qui fait claquer son hublot aux nez des pots d'échappement. Coller à sa botte des photos passeport tachetées où l'on reconnaît les années 70 à ses hommes moustachus dont la frange transpire la laque emblématique de cette époque. Un faux bouquet de chrysanthèmes dans un pot en argile rouge où tournicote une horde de moucherons. Souvent, même, un poste de télévision terminé par des antennes redressées, congelant la dernière image d'un feuilleton gominé sur Télé-Liban. J'ai toujours imaginé ce décor comme celui d'une curieuse galerie du macadam où des vieux fantômes à la Münch viennent s'installer et invoquer le passé en poussant des soupirs à la naphtaline.

 

La poupée de mes bouquins d'arabe
L'autre jour, alors que je jouais au chat et à la souris avec le carton jaune d'une contravention, que je le pourchassais le long du trottoir de la rue Makdessi, pluie battante, je me suis vu trébucher de but en blanc. Vol plané. La chose qui m'avait fait chavirer était d'une consistance molle mais pas vraiment, cotonneuse et pourtant tendue. J'ai pensé : crotte de chien tenu en laisse par une pauvre employée de maison ? Peau de banane balancée par la fenêtre de nos incivilités ? Sac à poubelles abandonné par l'un de ces camions de la torpeur ? Et j'ai pesté, bien sûr, pesté jusqu'à ce que je me retrouve nez à nez avec cet obscur objet (de ma chute) : c'était une poupée en chiffon. La véridique, je l'ai reconnue. C'est alors que revint à ma mémoire ces bébés-dames de laine que contaient mes bouquins d'arabe en primaire. Bien que parachutée à même le bitume trempé, la tempête n'avait pas réussi à affadir son teint fraise Tagada et nul passant empressé n'était parvenu à bouger d'un fil les nattes de sa chevelure marshmallow. L'œil bleu écarquillé de cils au ciel comme toute Alice émerveillée, curieusement intacte, elle n'avait rien d'une marionnette éventrée à suspendre aux crocs d'un enfant cruel. Encore moins d'une carcasse désossée par les mites d'un grenier humide. Seule ombre au tableau, les extrémités de ma poupée déchue étaient aussi indéfinies que le visage était précis, petits havresacs informes tels des boulets handicapés de douleur, quoique tendus vers la promesse d'un secours.

 

Qui est-elle ?
À mon grand embarras, je n'ai pas osé la toucher. Au milieu du beuglement des klaxons, des marteaux piqueurs hystériques, du tintamarre de l'asphalte fouaillé, on aurait dit de l'art brut, une installation, comme le dicte la mode aujourd'hui. Sans trop réfléchir, j'avais ramassé la fille aux cheveux roses et au regard océan. Dans ce moment en demi-teinte qui fait basculer le temps entre détruire et construire, entre passé et futur, au creux de ma main, j'avais rattrapé un morceau d'une jeunesse, de ma jeunesse qui fout le camp. Ou qui avait foutu le camp sans que je ne m'en rende compte. À la va-vite. Comme on gagne des centimètres, comme on passe à autre chose, comme on saute de ligne ou traverse un pont. Elle a sans doute habité dans le coin ma poupée, sinon comment aurait-elle atterri dans cette rue sans trop se salir ? Avait-elle été emportée par la bourrasque alors qu'elle séchait en même temps que du linge étendu sur un balcon? Je la regarde, je la renifle. Je reconnais une trace de lait pour des biberons qui dégoulinent, une tache diaphane pour des nez qui coulent. Je sens la moiteur des pleurs d'une chute sur un tapis parsemé de soldats en bois. Je devine le brouillard du talc qui s'en échappe quand je la pince, les senteurs du lait chauffé de frais et l'odeur de ce shampoing doré qui brûle les pupilles à l'heure du bain. Je vois scintiller les cœurs en sucre candide d'une petite fille ou d'un petit garçon. Qui a décrété que les poupées étaient réservées aux demoiselles ? Je touche son buste encore chiffonné d'avoir été étreint toute la nuit durant. Ma poupée était aimée, je le sais. C'est qu'elle n'a aucune parenté avec ces Barbies canoniques aux seins obus et aux cuisses en batterie que les gamins se plaisent à démembrer.

Et puis je me suis souvenu d'un retour d'école quand, de guerre lasse avec mes petits héros qui ne cessaient d'encombrer et empoussiérer les armoires, ma maman avait décidé de tout envoyer balader. D'un revers de manche, du jour au lendemain, était donc venu le temps de grandir comme on change de sujet. De se décarcasser et donc briser les liens, se détacher. Ma mère avait dit : « Ne pleure pas, je les ai envoyés à des enfants démunis. Tu as grandi, et tu leur as offert une enfance dont ils ont été privés ! » Comme celle que je venais de me reoctroyer grâce à cette poupée abandonnée sur mon chemin d'éternel enfant.

 

 

Chaque samedi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ sera une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image, shootée par un photographe, on imaginera un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

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