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La Dernière

« C’est parce que j’habite là-bas, là où il y a la neige… »

Photo-roman
04/02/2017

Lundi 4 février et mardi 5 février, j'avais soigneusement écrit son nom et prénom entre les carreaux de ce papier quadrillé que mon école se plaisait à appeler « la liste des absences ». C'était mon voisin de bac et il s'appelait Rachid. En arabe, cela signifie l'homme qui guide. Ça m'avait plu qu'il soit absent, j'avais le banc rien qu'à moi et j'y avais disposé mon cartable, dispersé mes cahiers et mon goûter, à défaut de les larguer sur le linoléum trempé par nos chaussures d'après-récré.

Mercredi, grand soleil, il avait débarqué en cours avec deux heures de retard. De ma fenêtre, je l'avais vu arriver. Un homme à capuche, son papa il me semble, l'avait déposé à bord d'une Range Rover que les miliciens enfourchaient pour aller se battre dans les montagnes. L'eau et la boue avaient visiblement lessivé la voiture-camion sur le capot de laquelle on avait ravaudé la neige salie pour en faire un triste bonhomme liquéfié dans son foulard. Rachid était envahi par un anorak fluorescent comme le préconisaient les pays de l'Est au moment de la chute de l'URSS. Une fois en classe, il s'était débarrassé de sa doudoune, retiré son bonnet de laine électrisée pour libérer sa houppe hérisson de Tintin en pétard et ses joues pommes d'Api fraîchement cueillies. Pourquoi cet attirail de lutin à flocons ? Pourquoi cette absence ? « C'est parce que j'habite là-bas. Là où il y a la neige. »

 

Faux Pieter Bruegel
Interloqué par ce là-bas, je me suis imaginé embarquant à l'improviste dans l'un de ces véhicules franchisseurs qui aiment prendre la poussière neigeuse des routes menant vers là-haut. Je n'y avais jamais été, là-haut. À l'époque, on en redoutait encore les routes minées. La montagne, enneigée de surcroît, je ne la voyais donc qu'à travers la fenêtre de ma classe qui saluait Sannine et les hauteurs de Aley. Ou sinon dans ces faux Pieter Bruegel qu'on accrochait usuellement dans nos salons de ville. Pelotonné contre le radiateur dont les ronronnements me donnaient des ailes, je voyais les couleurs changer. Le blanc s'imposer. Se déposer tendrement sur les épaules des maisons aux tuiles en ruche d'abeilles. Et c'est comme si, écroué dans un secret de glace, le monde s'arrêtait pour ceux qui voulaient profiter d'une fragilité éphémère qui, bientôt, allait se dégrader dans des teintes de gris.

On avait fait école buissonnière, d'où l'absence de Rachid, laissé siester les voitures sous leur amas de blanc. Le vert avait disparu, tel celui des potagers que tous ces foyers montagnards arrosent l'été durant sous un soleil de mousson. Les mouvements, également, s'étaient métamorphosés. Même si les vêtements empilés dessinaient de nouvelles silhouettes d'ours polaires, on reconnaissait l'ovale de ces visages familiers. Aussi pierreux soit le froid, l'homme à tout faire du village, celui qui n'a jamais tenté l'appel de la ville, est accroché sur un poteau électrique pour raviver le courant. L'épicier qui somnole sous sa loupiote grésillante. Le grillage de son échoppe est entreouvert, il est là, au cas où. Entre les flocons, on devine le parfum poudré des vieilles dames, sous leurs mantilles, qui claudiquent vers la prière quotidienne. Leurs silhouettes délicates se désagrègent à mesure que le vent se lève.

 

Papas chasseurs
La neige filandreuse me fait frémir le dos et je rejoins la maison de Rachid. La vie est mise en sourdine. À partir de cet intérieur ouaté, il n'y a que le silence parfois interrompu par le hurlement d'une horde de loups. Ici, depuis cette maison ouverte sur la vallée, on les entend bien, mais ne les craint aucunement. À la montagne, les papas ont des fusils de chasseurs et les mamans savent se servir de leurs couteaux de cuisine. Les vieilles dames de tout à l'heure peuvent dormir tranquilles, quand elles ne sont pas en famille à faire couette commune comme au temps des étables-dortoirs dans les campagnes de mes livres d'histoires.

Tranquille. Voilà comment j'avais imaginé le là-bas de Rachid. Et le soir, de retour chez moi, j'avais quémandé la montagne. Mes parents avaient refusé, sans doute par peur des routes encore minées. Ils m'avaient parlé de bâtisses hideuses en béton, d'odeur de mazout et de villes anarchiques poussées sur les hauteurs. Des histoires à plomber mes rêves enfantins, de montagnes lovées dans du blanc. Et ils avaient sans doute raison. Mais j'étais persuadé que là-haut, quelque part, il y aurait ce bonhomme de neige liquéfié sous son écharpe en laine.
Un jour, j'irai le chercher.

 

Chaque samedi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ sera une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image, shootée par un photographe, on imaginera un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

 

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