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La Dernière

Un arc-en-ciel de Jell-O radioactif dans un quartier d’orange...

Photo-roman
28/01/2017

Ça fait tout drôle d'écrire ce qui suit. Mais au plus fort de nos guerres, plus que jamais, j'ai l'impression qu'on s'était donné le mot pour fêter tout et tout le monde dignement et sans exception, comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pour comprendre ce dont je parle, il suffit de revoir l'image saisie par Roger Moukarzel, publiée dans Paris Match, de cette blanche mariée qui sort de chez elle au bras de son papa, éclaboussés de grains de riz joyeux, enjambant des sacs de sable en lieu et place d'arrangements de roses ou d'arums, qu'à cela ne tienne. Ce n'est pas raisonnable à dire, mais on s'embra(s)sait mieux qu'en temps de paix, à pleins corps qui protestent. On chantait à se hérisser l'épiderme, on dansait à se désarticuler les hanches, comme on ne le fait plus.
Quant aux soirs, on se débrouillait pour en faire de grandes nuits. On les éclairait de nos sourires un rien benêts quand n'y brûlaient plus que les maigres flammes de ces lanternes à gaz qui s'étranglent. Je repense à mes anniversaires des années de guerre qui, d'ailleurs, étaient semblables aux autres, ceux de « pas guerre », si ce n'était le courant électrique indécis et donc le gâteau glacé qui sue d'avoir patienté à l'air chaud et moite de nos vies scellées à double tour. Mais qu'est-ce que je raconte, ce n'est pas demain la veille que l'éternelle affaire de l'électricité risque d'être résolue.

 

La fête à pas de loup
J'affectionne particulièrement ces moments dont les douceurs creusaient des douves d'espoir au milieu de la folie qui tapait du pied. C'était la veille de mon anniversaire, et je revois encore l'ombre hachurée de ma maman zébrer les tristes murs de l'abri. Histoire de faire la nique à ses insomnies et à l'angoisse qui la rongeait à l'os, elle avait passé la nuit à noircir un bout de papier. J'avais compris que quelque chose se tramait pour ma fête et m'étais endormi comme une masse. Le lendemain matin, elle partait, à pas de loup, le cheveu ébouriffé, le visage chagriné par le poids de ses cernes, une longue doudoune dans les gris de celles qui siéent bien à ces temps boudeurs, nulle coquetterie –
qui avait la tête à cela ? –, tel un tableau ouvert à tous les risques. Elle partait où, je ne saurais vous répondre. Tout ce dont je me souviens, c'est la rapidité avec laquelle la maison se dégageait de son apparat endeuillé, à l'exception des sacs de sable flanqués aux fenêtres, se décarcassait, s'ouvrait, s'illuminait et se colorait à mesure que la fête prenait forme.

 

Ces petits riens
Ma mère s'était donc débrouillée avec trois fois rien pour faire scintiller mon petit cœur en sucre candide, quoiqu'un peu terni par ce qui pétait dehors. C'était une ère où le plus beau cadeau qui soit était de recevoir quelques amis, en plus de la famille-noyau qui avait dû clopiner entre les mines et copiner avec les goujats des barrages pour faire la navette entre Beyrouth et le Metn. Il y avait aussi les voisins : c'était une époque où ils faisaient partie des proches, au propre comme au figuré. Les yeux bandés, mon plexus cognait plus fort à mesure que je découvrais le salon aux mille couleurs de ces serpentins et confettis, loups à paillettes et chapeaux pointus, sifflets et nez rouges, guirlandes et ballons, souvent plus très frais car recyclés ou récupérés d'une fin de stock. Ça n'avait aucune importance, tant que la lambada invitait ses cotillons de soleil dans notre maison enfermée dans son secret d'hiver. Famille et voisins avaient participé au banquet : la nappe était d'un crépon découpé en formes pointues, et s'y faisaient du coude des paniers en osier pleins de ces choses disparues du dictionnaire des anniversaires modernes. Kebbés et épinards en chaussons, pains au lait au hot-dog et petites rondelles de pain fourré au thon-mayonnaise, du taboulé et des sandwiches soigneusement rangés dans une sorte de tortue en frangipane.
De l'aluminium partout, les 90's obligent. En guise de dessert, un arc-en-ciel de Jell-O radioactif figé comme par miracle dans des quartiers d'orange, j'en ignore toujours le secret. Et le gâteau, évidemment, de ces sculptures fleuries en sucre glacé qui faisaient alors la gloire des pâtissiers de quartier. Mon grand-père avait croulé sous son poids, si gros que le monticule débordait et barbouillait l'emballage maladroitement scotché sur le bord du bord. Le tout avait été filmé sur VHS par mon papa. C'est ainsi que j'ai appris qu'en janvier 90, nous avions eu droit à la neige. Ma grand-mère avait dit que cela me porterait bonheur.
J'avais donc insisté à aller voir de plus près cette chose que je n'avais jusqu'alors côtoyée qu'au creux des pages de mes contes d'enfance. Sur les épaules de mon papa, je devinais à peine notre jardin, comme une page blanche dans l'attente d'un héros de Grimm ou Perrault. Il y était parsemé des débris de cendres, sans doute des résidus d'obus. Mais j'avais souri. J'avais cru que c'était des confettis...

 

Chaque samedi, « L'Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ sera une photo. C'est un peu cela, un photo-roman : à partir de l'image, shootée par un photographe, on imaginera un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c'est selon...

 

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