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Idées

Le navire prend l’eau et les capitaines en profitent

Gestion des déchets
22/04/2017

Un plan de gestion des déchets mis à mal ; des perspectives à ce niveau toujours brumeuses ; des opérations facturées et non réalisées... L'épineux dossier de gestion des déchets reste miné par les mêmes problèmes. Voici le résultat d'une étude s'étalant sur sept mois effectuée sur le terrain, et qui met en évidence les chiffres du gaspillage quotidien dans ce domaine.

Le plan de mars 2016 (décision n° 1 du 12 mars 2016, adoptée en Conseil des ministres) était censé donner à Beyrouth et au Mont-Liban quatre années de répit grâce à la construction de trois décharges côtières, à Bourj Hammoud, Jdeideh et Costa Brava. Si ce temps de répit devait voir s'affronter les défenseurs de deux approches, les pro-incinérations et les prorecyclages, l'unique priorité pour l'avenir du pays devrait être de diminuer la part de déchets envoyés en décharge.

Un an après l'adoption de ce plan, rien ne semble, en apparence, se dérouler comme prévu. Des procédures judiciaires ont été ouvertes concernant les trois décharges. La Cour de Baabda s'est d'ailleurs prononcée en faveur de la fermeture, dans les mois à venir, du site de Costa Brava, suite à un recours présenté par des avocats de la société civile. Cette décharge, rappelons-le, défie toutes les normes internationales de sécurité aéronautique, étant pratiquement accolée à l'aéroport international de Beyrouth. Bourj Hammoud et Jdeideh, où les pêcheurs commencent déjà à pâtir des travaux, sachant que le même groupe d'avocats a aussi présenté un recours pour la fermeture de ces décharges.

À Bourj Hammoud et Jdeideh, la construction des deux décharges, la réhabilitation de l'ancienne montagne de déchets (utilisée durant la guerre civile et jusqu'en 1997) et l'enfouissement des déchets frais se font simultanément et à flux tendus. Si le sit-in du parti Kataëb, qui avait fermé la route au chantier, a retardé les travaux en septembre 2016, la construction est aujourd'hui mise à mal par l'inexactitude des études préliminaires (relatives à la composition des déchets de l'ancien dépotoir et à la position exacte des pipelines de pétrole) et par la lenteur des compagnies pétrolières à déplacer lesdits pipelines.

 

(Lire aussi : La politique de l’autruche dans la tragédie des carrières sauvages)

 

 

Aucune nouvelle loi adoptée
En amont de la chaîne, le traitement des déchets dans les usines de la Quarantaine, Amroussieh et Coral a été pris en main par le nouvel opérateur JCC-Soriko. Mais de source proche du dossier, on indique que ces usines ne fonctionnent pas normalement.
D'une part, les deux usines de tri, bien qu'opérationnelles, ne trient pas effectivement les déchets. Les opérateurs se limitent à préparer les déchets pour leur mise en décharge, une préparation qui consiste à conditionner les déchets en ballots. D'autre part, les travaux de rénovation de l'usine de compostage Coral n'ont toujours pas commencé. Ces travaux, censés durer sept mois, doivent permettre d'augmenter la capacité de traitement des matières organiques de 300 à 750 tonnes par jour, grâce à une méthode de compostage en tunnel sur 21 jours.
Le volet gouvernance du plan de mars 2016 prévoyait également d'amender le cadre législatif relatif aux déchets, d'engager le pays sur la voie de la décentralisation de la gestion des déchets et de mettre en place leur valorisation énergétique. À l'heure actuelle, aucune loi et donc aucun cadre directeur n'ont été ni discutés ni adoptés, la décentralisation n'est toujours pas définie et les municipalités sont laissées à l'abandon. La filière de valorisation énergétique par incinération est encore présentée comme une solution, alors que nombre d'organisations se préparent déjà à s'opposer à un tel projet, avec des raisons très bien argumentées, comme l'ont souligné au cours d'une récente conférence de presse des experts à l'AUB.

 

(Lire aussi : Déchets ménagers : Que changerait une vision stratégique ?)

 

Quelque 100 000 dollars pour des opérations non réalisées par jour
En plus d'un impact environnemental certain, la gestion d'urgence actuelle n'est pas sans conséquences financières pour le citoyen libanais.
En effet, chaque jour d'inaction est un jour où environ 2 500 tonnes sont enfouies dans les trois décharges, sans que triage et compostage ne soient réalisés, tout en étant bel et bien facturés à 39 dollars par tonne de déchets mélangés. Par jour, les citoyens paient donc près de 100 000 dollars d'opérations non réalisées. Cela sans compter le fait que le montant des opérations, qui s'élèvent à 154,5 dollars par tonne de déchets mélangés, est gonflé par la courte durée du contrat (initialement de quatre ans) exigeant un retour sur investissement accéléré pour les opérateurs. Le navire prend l'eau et les capitaines en profitent...
De plus, cette absence de tri et de compostage a pour impact direct de réduire la durée de vie des décharges : les sites de Bourj Hammoud et Jdeideh étaient initialement prévus pour 44 mois d'exploitation, avec entre 800 et 1 000 tonnes enfouies par jour. Aujourd'hui, ce sont en moyenne 1 600 tonnes qui y sont envoyées quotidiennement, portant la fin théorique d'exploitation du site à octobre 2018 (dans 22 mois). À ce sujet, les exploitants des décharges sont formels : elles pourraient être exploitées durant plus d'une décennie si seulement elles ne recevaient que des déchets résiduels, c'est-à-dire non recyclables actuellement, et que les municipalités prenaient en charge le tri à la source.
Les quatre années de répit du plan de mars 2016 sont en train de se réduire comme une peau de chagrin, dont il ne reste tout au plus que deux années.

Le Grand Beyrouth en chiffres

Pour rappel, la région de Beyrouth et du Mont-Liban (hors Jbeil) génère en moyenne 3 000 tonnes par jour (avec une marge de plus ou moins 500 tonnes). On estime aujourd'hui que le secteur informel, les initiatives de décentralisation ainsi que l'absence de services dans certaines parties du Chouf et de Aley représentent plus de 500 tonnes par jour qui sont déviées des emblématiques poubelles vertes de Sukleen.

Ingénieur-étudiant en sciences environne-mentales à l'Institut royal de technologie (KTH) de Stockholm et à l'École polytechnique ; stagiaire à Hiram Finance.

 

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yves kerlidou

Incroyable ce pays! depuis plus de 50 ans tous les pays dignes de ce nom ont réglé le problème des déchets et toutes les solutions existent il n'y a rien à inventer mais au Liban on ne sait soit disant pas quoi faire ? Seulement remplir les poches de certains en se foutant pas mal des "con"citoyens qui continuent à croire à leurs leaders pauvre pays !!!

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