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Cinema- - Entretien

Jacques Audiard : « Je suis le public, et même un public très simple »

Pour célébrer son dixième anniversaire, Metropolis a choisi cette année un invité de marque. Jacques Audiard était à Beyrouth pour présenter son premier film sélectionné en 1994 à la Semaine de la critique. C'est dans le lobby des Suites de Saïfi qu'il s'est confié à « L'Orient-Le Jour ».

Jacques Audiard : Est-ce qu’on a droit à une deuxième vie ? À une deuxième chance ? Photos Michel Sayegh

Son look est reconnaissable à mille lieues. En toute saison, Jacques Audiard ne se défait pas de ses couvre-chefs, différents à chaque occasion, et de ses foulards ou cravates qui font de lui un être détaché du siècle dans lequel il vit.
Pourtant, il est tellement ancré dans le réel. Le scénariste, fils de Michel Audiard, un des meilleurs dialoguistes du cinéma français, autrefois monteur et assistant scénariste, a, un jour, décidé de porter une autre casquette (encore une !) pour sonder les acteurs derrière la caméra. Depuis son premier film, Regarde les hommes tomber, interprété par Jean-Louis Trintignant, Jean Yanne et Mathieu Kassovitz, présenté à la Semaine de la critique en 1994 et au cinéma Metropolis cette semaine, Jacques Audiard n'a, à son actif, qu'une poignée d'œuvres, mais un nombre certain de prix et de récompenses, entre césars et Palme, qui font de lui le réalisateur français le plus adoubé.
Pour De battre mon cœur s'est arrêté et Un prophète, il avait reçu le césar du meilleur réalisateur et du meilleur film, tandis que Sur mes lèvres, De battre..., Un prophète et De rouille et d'os avaient obtenu le césar du meilleur scénario ou adaptation. En outre, Un héros très discret a été récompensé pour le meilleur scénario à Cannes en 1996, Un prophète du grand prix du jury en 2009, et Dheepan de la Palme d'or en 2015. Conversation à bâtons rompus...

Ces œuvres, très différentes l'une de l'autre, ne seraient-elles pas reliées par un fil indicible ?
Le cinéaste réfléchit, il cherche la réponse exacte. Son regard clair plonge dans un ailleurs qu'on ne pourrait pas saisir. Il se veut précis, ciseleur de mots comme dans ses scénarios.

C'est peut-être dans vos personnages masculins qu'on doit retrouver le lien, dans leur ambiguïté, leur sexualité complexe, leur noirceur. Dans la manière dont ils changent leur destin ?
En effet. J'ai constaté, il y a trois ou quatre ans, qu'il y avait chez moi la constante de la notion d'éducation : comment on apprend la vie et on change son destin. Dans certains films, comme dans De battre..., cette idée est mise plus au centre du sujet. Est-ce qu'on a droit à une deuxième vie ? À une deuxième chance ? Est-ce qu'elle sera plus coûteuse que la précédente ? Qu'est-ce que je perds pour y avoir accès ? Et finalement je crois que cette idée-là, oui, est mise à l'œuvre depuis Regarde les hommes tomber...

Vous-même d'ailleurs avez changé de cap dans votre carrière... Pourquoi l'avez-vous fait ? Était-ce un puzzle qu'il fallait compléter ou une boucle à boucler ?
Je ne sais vraiment pas... Peut-être les deux, mais ça a toujours été dans le cadre du cinéma. Ce sont, probablement, des cycles de la vie... Ou c'est peut-être à cause de ma lenteur. J'avoue que dans mon système, il y a quelque chose qui ne va pas. Comme j'écris moi-même mes films, je n'arrive pas à réduire ce temps de fabrication. Il faudrait que je trouve une solution, que je les fasse écrire par une autre personne. Je gagnerais peut-être du temps. Mais le problème, c'est que je ne voudrais pas le donner à quelqu'un d'autre (sourires)...

Comment apparaît l'idée d'un film ? Vous êtes né dans une famille où les lettres primaient sur tout, et vous-même avez une licence en lettres. Est-ce donc par les livres que vous avez lus ou par le contact avec les gens ?
J'aimerais avoir une réponse à cette question. Ainsi, je pourrais accélérer ce processus. D'expérience, les sujets apparaissent après un certain temps de latence et de discussions avec mon coscénariste. L'idée germe en parlant cinéma et livres, en racontant des histoires et en se mettant en état pour avoir des idées. Quelque chose tombe, comme dans le jeu Tetris, et cristallise ce sujet. Cela peut donc être un livre, une idée originale, la rencontre avec quelqu'un. Si je dis cela, c'est pour l'opposer à ce que serait the research of a subject (la recherche du sujet), une démarche que je ne connais pas et qui ne marcherait pas pour moi.
Par exemple, après Dheepan, j'avais envie d'un film assez simple, pas trop de comédiens, pas trop de décors, une histoire assez psychologique comme pouvait le faire Rohmer, très à la française, et au moment de commencer à élaborer cette pensée vague, je lis un roman illustré d'Adrian Tomine, un illustrateur américain, et je me dis que c'est exactement cela que je veux.

Mais vous vous dites capable de contester votre scénario au moment du tournage...
Plus encore : cela me paraît indispensable. Il est certain que je n'écris jamais seul. Je suis pour la communauté d'idées. L'écriture scénaristique n'étant pas un objet en soi, mais une écriture de transition, qui se distingue de l'écriture littéraire, parce qu'elle amène à un scénario, lequel aboutit à un film... C'est donc un travail que j'aime faire avec d'autres personnes.

Alors vous laissez à vos comédiens la liberté de le faire ?
Bien sûr, c'est une contestation collective. Si on considère que le cinéma et le tournage d'un film, c'est saisir un certain moment, une fraîcheur, une ingénuité, une chose qui ne serait passée qu'au moment où cela se produit, il est évident que les années que j'ai mises au service de l'écriture de ce film ne vont plus avec cette fraîcheur. Tout ce travail devrait réussir à rendre imprévisible ce qui est totalement prévisible. C'est la condition de l'apparition de l'intérêt, de la beauté et du suspense. Ce travail de contestation se produit aussi bien pendant le tournage qu'au montage, jusqu'au bout. Mais, par ailleurs, si je n'avais pas la solidité d'un scénario, je n'aurais rien à contester.

Vous avez peur en faisant un film ?
Oui, bien sûr, il y a des jours où j'ai peur quand je tourne. Mais certainement pas de la retombée du film sur le public. Pas du tout. Car ce serait assez prétentieux de ne pas se considérer être le public. Je suis le public. En faisant un film, j'ai simplement le tort d'y participer, et non d'en être éloigné. Je suis même un public très simple...

Cette simplicité transparaît d'ailleurs dans Dheepan, où vous avez été à la recherche d'un amateur et non d'un acteur professionnel...
J'avais le désir d'aller vers des acteurs qui avaient de moins en moins de pratiques communes avec moi et avec ma langue. Et d'approcher la plus grande altérité au niveau de l'expression des sentiments, de la pensée. Là, je peux vous dire que j'ai eu peur. Dans ces moments, le cinéma interroge les vertus de courage de ces acteurs qui vont se livrer, alors que moi, je devrais expérimenter ce risque à prendre, en empruntant un chemin qui n'aboutira peut-être pas.

Si dans Dheepan Anthonythasan Jesuthasan vous a apporté son lot de violence bien de chez lui, qu'en est-il de cette violence qui se profile dans vos autres films ?
C'est au cours du film que j'ai appris qu'Anthony avait été un enfant soldat. La violence du film se situe donc à mon niveau en découvrant cette histoire que je n'aurais jamais imaginée. Quant à mes autres films, l'usage que j'ai de la violence, c'est d'interroger cette vraisemblance. La violence au cinéma est fausse. En en faisant usage, c'est comme si j'interrogeais le cinéma et que je rentrais dans ce qu'il y a de plus fictionnel dans ce septième art. Comme si, à nouveau, je questionnais le spectateur. Cette violence se traduit surtout hors champ.

Et maintenant, à quoi pense Jacques Audiard ?
Au tournage de l'an prochain. Ce sera un western.

 

 

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Joyeux dixième anniversaire, Metropolis...

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