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Moyen Orient et Monde

Pourquoi et comment Bachar el-Assad est encore au pouvoir

Dossier spécial/Décryptage

Le président syrien a su profiter à la fois de facteurs structurels et surtout conjoncturels pour ne pas être balayé par le conflit en Syrie.

15/03/2016

En mars 2011, l'étincelle de Deraa déclenche une vague de révoltes, dans la ville côtière de Lattaquié, à Banias, Homs et dans les quartiers sunnites des banlieues de Damas. La contestation se propage essentiellement dans les périphéries, où se concentrent les capitaux de la bourgeoisie sunnite et des affairistes. Il faut dire que la libéralisation à pas forcés a eu des conséquences irréversibles. L'opulence grandissante d'une minorité offrait un contraste radical avec la précarité de l'existence quotidienne de ceux qui n'étaient pas directement bénéficiaires du système clientéliste. Si Bachar el-Assad avait réussi le pari de sortir la Syrie de l'isolement international et renforcé sa légitimité par la conduite d'une politique étrangère autonome, sa crédibilité s'est rapidement effritée face à son incapacité à réformer une administration sclérosée et corrompue. La contestation, qui a été le fait des couches inférieures de la société syrienne, revêt immédiatement une coloration communautaire, les minorités alaouite, chrétienne et druze restant à l'écart du soulèvement.

Pour Fabrice Balanche (auteur de l'étude Guerre civile et internationalisation du conflit, 2013), l'explication de ce différentiel de mobilisation est à rechercher dans la nature communautaire du régime et l'organisation de la société syrienne sur cette base – les minorités étant largement intégrées dans les rouages institutionnels inférieurs de l'État baassiste. « La majorité des Syriens a des griefs contre le système politique, mais la solidarité communautaire les fait basculer dans l'un ou l'autre camp (...) Les clivages sociaux et confessionnels séparent les opposants des partisans du régime, et à mesure que le conflit s'installe dans la durée, avec son cortège de violences, les solidarités communautaires tendent à prendre le pas sur le social et le politique. »

Si au cours des premières semaines de mobilisation, les contestataires expriment une attente forte de réformes, la situation se détériore rapidement et l'impératif du départ d'Assad est alors formulé. Le compte rendu de la mission d'évaluation auprès des protagonistes de la crise syrienne (établi conjointement en janvier 2012 par le Centre international de recherches et d'études sur le terrorisme et l'Aide aux victimes du terrorisme, et du Centre français de recherche sur le renseignement) constate que dès l'été 2011, la mobilisation avait perdu tout caractère pacifique et s'était radicalisée sous les effets conjugués de la pression croissante des flux de réfugiés le long de la frontière turque, des défections au sein de l'armée, de la sanctuarisation des quartiers urbains sunnites de Homs et de la répression menée par la régime.

La Syrie sombre dès lors dans une guerre civile qui s'internationalise à un rythme vertigineux. Aux causes structurelles qui déterminent l'évolution de la contestation vers la guerre civile, s'ajoutent des facteurs conjoncturels qui, d'une année à l'autre, vont permettre au régime de se maintenir, de reconstituer ses forces, faire sensiblement évoluer en sa faveur le rapport de force sur le terrain et, en 2016, se présenter comme un acteur incontournable dans les négociations de paix.


(Éclairage : Washington et Moscou, maîtres du jeu en Syrie)

 

Les contradictions d'une opposition fragmentée (2011-2012)
Dès le départ, les divisions qui surgissent au sein des groupes de l'opposition syrienne paralysent son action et entament sa crédibilité. La légitimité du Conseil national syrien (CNS) créée fin 2011 à Istanbul, en Turquie, est très vite contestée par l'intérieur syrien. Au départ conçu comme autorité politique de transition représentative de l'opposition intérieure, ce Conseil réunissait en son sein opposants historiques d'obédience marxiste, libéraux droits-de-l'hommistes, jeunesse contestataire, salafistes, Frères musulmans, etc. Confisqué par les exilés, le CNS sera donc rapidement déserté par l'opposition intérieure qui met en place les comités de coordination locaux. Les groupes kurdes se détachent également d'un CNS en déphasage avec la réalité de terrain, sous influence turque et empêtré dans ses contradictions internes.

La nomination d'une personnalité kurde à la tête du CNS en juin 2012 ne favorise pas le rapprochement, comme l'explique alors Fabrice Balanche dans son article « Syrie : guerre civile et internationalisation du conflit » : « La question kurde en Syrie a évolué dès le milieu 2011, et après un accord de facto avec le régime de Damas, vers une autonomisation croissante des régions kurdes du Nord-Est, associé à un refus de participer à la rébellion armée aux côtés de l'Armée syrienne libre. » L'ASL, qui au départ dénie toute autorité politique au CNS, fini par reconnaitre cet organe, mais la rébellion armée et elle aussi en proie aux dissensions internes et oscille entre influence intérieure et extérieure. « Si la chute du régime est la revendication officielle de l'opposition armée, les motivations politiques paraissent souvent limitées, au profit de l'enrichissement, de la haine confessionnelle, de l'islamisme et des ambitions personnelles », précise Fabrice Balanche.

Fin 2012, le CNS adhère à la nouvelle structure dont la création est encouragée par Washington et Doha : la coalition nationale des forces de l'opposition et de la révolution, dont il constituera la principale composante. Mais au fil du temps, les rivalités entre les différents groupes s'accentuent, tandis que l'état de conflit sur le terrain se pérennise et que tout dialogue entre les protagonistes est rompu.

Les États-Unis relativement spectateurs (2012-2013)
En août 2013, alors que les États-Unis accusent Bachar el-Assad d'être responsable du meurtre de 1400 personnes dans une attaque chimique au gaz sarin à Douma dans la périphérie de Damas et envisage une action militaire contre le régime de Damas, la Russie hausse immédiatement le ton. Elle discrédite les informations des renseignements américains sur l'utilisation d'armes chimique par le régime, et met en garde contre les implications d'une offensive US en Syrie. Face au risque d'escalade militaire avec la Russie, mais aussi à cause de la révolution gazière qui rend le Moyen-Orient moins important pour les USA, et sans oublier la gestation de l'accord nucléaire avec l'Iran, Washington renonce au recours à la force contre le régime de Damas. D'autant que dès 2012, Moscou et Pékin avaient tracé la ligne rouge en opposant leur veto à un projet de résolution du Conseil de sécurité, qui, d'une part, condamnait la répression, mais surtout demandé un transfert de pouvoir de Bachar el Assad à son vice-président, Farouk el-Chareh.

Pour Moscou, outre l'intérêt stratégique que revêt la base maritime russe de Tartous, la gestion de la crise syrienne est une pièce maitresse du dispositif de redéploiement stratégique de la Russie à l'échelle globale. Pour contrebalancer l'influence des États-Unis, Moscou s'implique dans la politique régionale et se présente comme un allié fiable en réaffirmant avec vigueur son engagement aux cotés du régime syrien.

L'irruption de l'État islamique (2013-2014)
Dès 2013, un autre événement majeur favorise le retour en force du régime de Damas. Le 9 avril, l'État islamique apparaît pour la première fois en Syrie sous l'appellation EIIL (État islamique en Irak et au Levant) avant de devenir l'EI à la suite de la proclamation du califat le 29 juin 2014. En septembre 2014, ce groupe contrôle déjà un quart du territoire syrien. En réaction, une coalition internationale mise en place sous l'ombrelle de Washington lance sa campagne de frappes aériennes contre les bases de l'EI en Syrie – stratégie qui montre très tôt ses limites. À l'exception de quelques cibles clairement identifiées comme le quartier général du groupe à Raqqa et ses camps d'entraînement, les unités combattantes sont à la fois mobiles et se fondent dans les populations.

Pour mener une action plus efficace, il apparaît inévitable de s'appuyer sur des troupes au sol. Après l'échec patent du programme de création et d'entraînement d'une force rebelle modérée, Washington apporte son soutien aux forces kurdes et laisse faire l'armée syrienne, très solidement appuyée par les milices chiites venues de différents pays, à commencer par le Liban. L'ennemi d'hier devient alors l'allié objectif de Washington sur le terrain.

L'entrée en scène de la Russie (2015-2016)
C'est finalement l'engagement militaire russe dès septembre 2015 qui fait évoluer significativement la donne en faveur du régime. Si jusque fin octobre, l'effort de guerre des forces du régime et de ses alliés soutenus par Moscou n'entraîne pas de victoires écrasantes sur le terrain, dès novembre, la situation évolue sensiblement. Après plusieurs années d'aide et d'armements des rebelles syriens, les États-Unis abandonnent cette stratégie à l'automne 2015 pour laisser Moscou et le régime de Damas à la manœuvre sur le terrain. Moscou opère un réajustement stratégique qui se traduira par une série d'offensives victorieuses.

Avec l'entrée en vigueur d'une trêve parrainée par la Russie et les États-Unis, la rébellion se retrouve désormais confrontée au choix d'apporter son concours à la coalition des Forces démocratiques syriennes anti-EI qui acceptera de négocier avec le régime syrien par la suite, ou bien de se ranger aux côtés des jihadistes et affronter les FDS. 5 ans après le début de la crise syrienne, le régime de Damas est redevenu un acteur central dans les négociations de paix à venir.

 

 

Lire aussi dans notre dossier spécial Guerre en Syrie, an V

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AIGLEPERçANT

Grâce au financement du qatar, de bensaoudie, de la turquie , une partie de cet armement lourd au moins avait été achetée en Libye, et acheminée jusqu’au champ de bataille par des avions croates via la Turquie et la Jordanie. Mais dès octobre 2012, les responsables de l’ASL notaient qu’ils ne recevaient que 7 à 8 % du pactole mis à la disposition de la rébellion syrienne par les monarchies du Golfe. Le reste était dispersé entre les multiples organisations armées salafistes ou jihadistes qui avaient fait entretemps leur apparition sur le terrain.
L’effectif originel de l’ASL avait-il été surévalué ? La faiblesse de son armement et la modestie de ses moyens financiers avaient-elles déjà découragé une partie de ses combattants ? Au cours de l’été 2013, son commandant en chef Sélim Idriss admettait ne pas disposer de plus de 80 000 combattants, dont 50 000 à 60 000 seulement étaient actifs sur le terrain. À l’automne de la même année, selon les observations d’un expert étranger, deux brigades de l’ASL seulement, « Les petits-fils du prophète » et « le Front des hommes libres de Syrie », conservaient une ampleur nationale.

Nettement mieux armés, offrant des soldes régulières et confortables à leurs combattants au point d’attirer ceux de l’ASL, les groupes armés salafowahabiste, beaucoup plus généreusement et régulièrement soutenus par Riyad et les monarchies du Golfe, se montraient aussi souvent militairement supérieurs.

AIGLEPERçANT

Incarnation depuis 2011 du nationalisme arabe et d’un projet démocratique, l’Armée syrienne libre, contrainte de se battre contre l’armée d'Assad et contre Daech, n’a cessé de perdre de l’influence. Sous les coups du régime, des Russes et des groupes djihadistes, elle perd des positions sur le champ de bataille. La trêve en cours lui permettra-t-elle de survivre ?
lors que la révolte syrienne entre cette semaine dans sa sixième année,ASl, qui fut dès juillet 2011 le premier groupe à prendre les armes contre le régime du héros Bachar , est jour après jour confinée dans une position de plus en plus marginale sur le terrain militaire. Au point d’être menacée d’effacement politique et diplomatique.
Composée à l’origine d’officiers et de soldats déserteurs, de conscrits en permission qui avaient choisi la rébellion et de volontaires, militaires de réserve ou non, elle affirmait alors s’inscrire dans l’héritage du nationalisme arabe tout en défendant un projet démocratique. Symboliquement, c’est d’ailleurs le vieux drapeau vert, blanc et noir, celui de la Syrie mandataire, mais aussi celui de la république syrienne. Les trois couleurs représentant les trois dynasties historiques – fatimides, omeyyades et abbassides – et les trois étoiles, les minorités chrétienne, druze et alaouite.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QUAND ON EST EN PARACHUTE ET EN CHUTE LIBRE IL NE SERT A RIEN DE CHERCHER QUI ET COMMENT L,A FAIT ARRIVER AU POINT DE L,ULTIME SAUT...

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Avec l'entrée en vigueur de cette trêve, la rébellion se retrouve confrontée au choix d'apporter son concours à la coalition des Forces Démocratiques Syriennes anti-EI qui acceptera de négocier avec le régime syrien par la suite, ou bien de se ranger aux côtés des jihadistes et affronter les FDS. 5 ans après le début de la crise syrienne, le régime de Damas est redevenu un acteur central dans les négociations de paix à venir." !
Que nenni ! Bien au contraire, le régime est fichu. Car la rébellion n'apportera jamais sa caution aux FDS, si celles-ci négociera autre chose qu'un gouvernement de transition et le départ direct et sans condition de l'aSSadique.

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