Nos Lecteurs ont la Parole

Les apprentis sorciers

Rabih NASSAR
OLJ
21/11/2015

Depuis vendredi soir 13 novembre, l'enchère et la surenchère se font la course, à qui aime Paris le plus, à qui préfère Beyrouth, à ceux qui ont eu des boutons « j'aime ma ville plus que ta ville », à qui porte très haut ton drapeau, douce France, pays de mon enfance, de la joie de vivre et de tout ça. Même si la majorité veut exprimer sa solidarité avec la France en ces moments difficiles, quelques voix voudraient également – et à juste titre – rappeler au monde que les Parisiens ont vécu ce vendredi, ce que beaucoup de citoyens dans les pays en développement vivent au quotidien, que ce soit sous les coups de terroristes – islamistes ou autres – ou à cause du terrorisme économique du monde occidental, qui peine à se débarrasser de ses vieilles habitudes colonialistes.
À la différence de la tragédie libanaise, où on survit d'attentat en attentat – tous les médias du monde, en parlant de Beyrouth, annoncent, incrédules, que les Libanais vivent comme s'il n'y avait pas de lendemain –, il est facile de se mettre d'accord sur un point : il y aura un avant et un après 13 novembre. Oui la France va renforcer ses frappes militaires en Syrie, oui l'Europe et le monde occidental s'unissent face à la menace terroriste, oui tout ça est bien beau. Ce sont des hommes de pouvoir qui parlent de le garder. Les rassemblements spontanés dans les villes de France, les bougies, les messages de paix, oui tout ça est bien beau. Et c'est une partie de l'effort à faire.
Dans l'immédiat, pour nous, les gens du peuple – pour une fois qu'on peut partager le peu de sagesse qui nous reste –, les explosions, les attentats, ça endurcit. C'est vrai que sans doute, vers la première explosion dans ce « Paris du Moyen-Orient », mes parents ont dû se dire que ce n'était pas possible de vivre dans ce pays, qu'ils n'allaient plus jamais sortir, qu'il fallait rester bien tapis dans le fond de leur maison jusqu'à ce que la menace terroriste ait été éradiquée. Mais plus tard, sont venues d'autres explosions et puis la guerre, et après ça, la paix forcée et la pseudo-réconciliation. Et aujourd'hui, en 2015, 11 ans après la première série d'explosions visant nos hommes politiques progressistes, un jeudi après-midi, une soirée de novembre, quelques fous de dieux sanguinaires se sont faits exploser dans un marché, pas loin d'une mosquée où des gens se préparaient à prier pour des dieux plus cléments. Ce soir-là et les jours d'après, la jeunesse résistante a décidé qu'elle sortirait de chez elle, histoire d'affirmer que les lâches, barbus et illuminés, ne lui font pas peur. Oui, chez nous, on n'arrête pas de vivre, on refuse la peur qu'on essaye de nous imposer. C'est ce que toute la planète confond avec de l'inconscience clinique. Mais non. La peur ?
On vit avec. La peur ? Ça s'apprivoise.
L'analogie s'arrête là. Chez nous, on est tellement divisés et notre gouvernement tellement incompétent que les techniques de survie deviennent individuelles. Parfois des quartiers se solidarisent, des familles, des tribus, des coreligionnaires. En France, les institutions existent et le peuple est bien éveillé. La France fait et a fait partie des grands pays de ce monde.
En plus de ne pas céder à la peur, il est temps de se demander d'où vient cette haine. Il devient urgent de se pencher sur le cœur du problème, plutôt que de simplifier en disant : « Ils nous détestent, ils détestent notre mode de vie, il n'y a rien à faire. » Il est peut-être temps d'interrompre le cycle de violence en se demandant d'où il tire ses forces. Pourquoi tellement de personnes sont disposées à s'ôter la vie, sans aucun panache, sans aucun mérite, en tuant des innocents, au nom d'un Dieu qui, au mieux n'existe pas, ou au pire, n'a rien demandé.
Certains se concentrent sur la vengeance, d'autres, plus raisonnables, tentent de rappeler qu'il vaut mieux traiter les causes, plutôt que les symptômes. La pauvreté et la détresse des gens chez qui Daech recrute. L'injustice enrageante rendue évidente par la globalisation, où les pays du Nord vivent aux dépens des pays du Sud. Où les pays du Nord soutiennent – ou pas – des régimes terroristes – ou pas – selon leurs intérêts propres. Où plus de 250 000 hommes, femmes et enfants peuvent mourir, pendant qu'on débat de qui il faudrait soutenir, et contre quoi. Où plus de 5 millions de personnes deviennent réfugiées du jour au lendemain, sous les yeux ensommeillés d'un monde dont la seule inquiétude est qu'ils trouvent refuge ailleurs.
Rome a brûlé quand le peuple a décidé de refuser l'hégémonie et le luxe de l'empereur et du Sénat. C'est l'inégalité sociale qui a amené les effroyables journées de guillotine et les années de terreur qui s'ensuivirent. C'est bien l'insupportable arrogance des Anglais face aux colonies américaines qui a enfanté la guerre d'indépendance et, plus tard, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Ce magnifique « tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ;
parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur ».
«Tous les hommes sont créés égaux », peu importe l'identité du créateur. Et pourtant. Combattre Daech, c'est très bien. L'empêcher de grandir, c'est mieux. Donner des raisons de vivre à ceux qui se laissent convaincre d'aller se faire tuer, c'est mieux.
Le budget de défense des 10 premières puissances mondiales est de plus de mille milliards de dollars par an. C'est un 1 suivi de douze zéros. Et si, comme l'a si bien exprimé, le prix Nobel de la paix 2014, on consacrait une partie de ce budget à parachuter des livres plutôt que des armes ? Des éducateurs plutôt que des soldats ? Et si, au lieu de créer plus d'orphelins, on essayait de trouver des familles à ceux qui ont tout perdu ?
Et si, au lieu de jouer aux apprentis sorciers, et de voir les balais prendre le contrôle du nettoyage, on se décidait finalement à faire le ménage nous-mêmes ?
Rabih NASSAR

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Beyrouth, Paris du Moyen-Orient... Jadis, on disait qu'il y avait quatre Paris dans le monde : Bucarest, Alexandrie, Beyrouth et Paris. Où en sommes-nous en 2015 ?

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Il est temps de se demander d'où vient cette haine. Il est maube temps d'interrompre le cycle de violence en se demandant d'où ce Daesch tire ses forces. Pourquoi tant de personnes sont disposées à s'ôter la vie, sans aucun panache en tuant des innocents, au nom d'un Dieu qui, au mieux n'existe pas, ou au pire, n'a rien demandé. Certains, raisonnables eux, tentent de rappeler qu'il vaut mieux traiter les causes, plutôt que les symptômes. La pauvreté et la détresse des gens chez qui Daech recrute. L'injustice enrageante où les pays du Nord soutiennent des régimes terroristes selon leurs intérêts (propres). Où plus de 250 000 hommes, femmes et enfants peuvent mourir, pendant qu'on débat de qui il faudrait soutenir, et contre quoi. Où plus de 5 millions de personnes deviennent réfugiées du jour au lendemain, sous les yeux ensommeillés d'un monde dont la seule inquiétude est qu'ils trouvent refuge ailleurs. Rome a brûlé quand le peuple a décidé de refuser l'hégémonie de l'empereur." ! Dans ce cas-ci, aSSadique bien sûr. Merci Monsieur Nassar !

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

"Et si, au lieu de jouer aux apprentis sorciers, et de voir les balais prendre le contrôle du nettoyage, on se décidait finalement à faire le ménage nous-mêmes ?" ! Excellent !

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