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Liban - #LaRépubliquePoubelle / Tribune

« Tu vas descendre ? »

Cette question, d'apparence banale, sonne comme le retour d'un refoulé amer : celui des journées de 2005. À ce moment, on se la posait chaque matin : « Tu vas descendre ? ». Et nous sommes descendus. Nous sommes sortis de notre impuissance acquise, de notre servitude volontaire, nous avons voté avec nos pieds, nous avons, à plus d'un million, prêté le serment que Gebran Tuéni nous a fait répéter en chœur. Nous avons obtenu le départ des Syriens, pensant que sans tuteur régional, nos politiciens retrouveraient leur dignité. D'avoir enfin agi, nous avons pensé que notre courage contaminerait nos hommes politiques, à qui nous avions renouvelé les mandats.
Hélas ! Cinq siècles de tutelle ont malheureusement façonné des dynasties politiques, entre féodalité et népotisme, qui regardent le Liban comme un champ d'opportunités financières, même et surtout en ce qui concerne les domaines des services publics. Et c'est là le signe de leur perversion. Durant les années qui ont suivi l'indépendance, des hommes d'honneur, plutôt fortunés, venaient à la politique pour consolider, par le pouvoir, leurs assises. Depuis la guerre et l'après-guerre dont les comptes ne sont pas encore soldés, les anciens se sont pliés aux ordres des chefs de milice pour perdurer et les nouveaux venus à la politique ont eu les yeux rivés sur la manne à partager, au détriment des citoyens crédules. Jusqu'à se transformer collectivement en ce « père de la horde primitive » qui s'approprie toutes les ressources du clan.

Les services publics ne servent qu'à détourner l'argent. Pour l'éducation des enfants, chacun se saigne aux quatre sangs. Pour les soins de santé, d'aucuns font appel à l'aumône. Pour la sécurité, chacun observe la déliquescence des services et la réémergence, ici ou là, de la loi de la jungle. Pour assurer l'eau, les citoyens les plus nantis ont creusé des puits artésiens qu'ils alimentent en citernes supplémentaires. Pour l'électricité, tout un chacun s'est raccordé à un générateur de quartier. Mais pour les déchets qui envahissent l'espace public, l'espace commun, l'espace du vivre ensemble, il n'existe pas de solutions individuelles. Les amoncellements d'ordures dans les rues et sur les routes, c'est « le dernier brin de paille qui casse le dos du chameau », et c'est le délitement du lien social.
C'est le point au-delà duquel la résiliation est impossible. C'est le point au-delà duquel la résignation est impossible. C'est le point au-delà duquel si l'indignation ne s'exprimait pas, cela voudrait dire comme pour Hamlet « qu'il y a quelque chose de pourri au royaume de Danemark ». La pourriture étant aussi d'accepter passivement son sort.
« Vous puez ! » est la réponse excédée d'un groupement de la société civile à une caste politique que même le Premier ministre Tammam Salam a qualifiée de « poubelle politique ». Son intervention dimanche l'a dépeint comme Job sur son tas de fumier. Même résignation !
Les manifestants tiennent bon. Il y a peut-être eu des débordements ou de la récupération, mais ça ne change rien au fond du problème. La classe politique perverse ne regarde pas quels services elle se doit de rendre aux citoyens. Non, elle regarde quelle part elle peut arracher aux caisses de l'État, remplies par ces citoyens qui n'en peuvent mais...

La gestion de la crise et par extension la gestion de la manifestation du 22 août posent quelques questions :
En cette période d'étiage, où les services de sécurité ont-ils trouvé l'eau à lancer sur les manifestants pour les éloigner de l'entrée du Sérail ?
Ho ! « Ya 3ayb el-choum ! »
Ironie du sort, ils ont ensuite tiré des bombes lacrymogènes sur des jeunes, désarmés, qui n'avaient pourtant plus que leurs yeux pour pleurer. Beuh ! « Ya 3ayb el-choum ! »
Et puis, quelqu'un a pris l'initiative de tirer. D'abord avec des balles en caoutchouc. Le ministre de l'Intérieur, en vacances, est intervenu au téléphone sur les télévisions. De sa voix pâteuse, il a parlé de la légitimité des services à recourir à ce genre de moyens pour disperser les manifestants « comme dans tout pays démocratique ». Ha ! Ha ! « Ya 3ayb el-choum ! » Et enfin, quelqu'un – aux ordres de qui? – a tiré à balles réelles(!) pour protéger un pré carré. Le Parlement. Beurk ! « Ya 3ayb el-choum ! »
Messieurs les Députés : pourquoi empêcher des citoyens libanais de s'approprier un lieu que vous avez déserté en même temps que vos responsabilités ? Depuis plus de 500 jours, vous ne faites que la preuve de votre lâcheté à accomplir votre devoir premier qui est d'élire un président de la « République des déchets ». Et quelle leçon de courage vous donnent ces jeunes, qui n'ont pas peur, eux, de forcer les barrages de la peur pour accéder à cette maison du peuple aujourd'hui hantée.

« Tu vas descendre ? » Oui, je vais descendre, parce qu'il ne suffit pas d'écrire son indignation. Oui, je vais descendre, parce qu'il ne suffit pas d'analyser les ressorts psychologiques des comportements des uns et des autres et de regarder sur les réseaux sociaux le détournement du drapeau-totem où un sac poubelle remplace le cèdre. Oui, je vais descendre, parce que je voudrais que le slogan des jeunes « al-cha3eb yourid iskat al-nizam » aux portes du Sérail et du Parlement reste comme un meurtre symbolique du père, même si je tremble à la perspective de ce grand saut dans l'inconnu. Oui, je vais descendre soutenir cette colère avant que les jeunes ne désespèrent et aillent crier : « al-cha3b yourid visa » aux portes des ambassades !

P-S : je vais descendre, en redoutant la récupération du mouvement ou sa dénaturation par des agents détestables, stipendiés par certains partis politiques.

Carla YARED
Psychanalyste

 

 

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Cette question, d'apparence banale, sonne comme le retour d'un refoulé amer : celui des journées de 2005. À ce moment, on se la posait chaque matin : « Tu vas descendre ? ». Et nous sommes descendus. Nous sommes sortis de notre impuissance acquise, de notre servitude volontaire, nous avons voté avec nos pieds, nous avons, à plus d'un million, prêté le serment que Gebran Tuéni nous a...
commentaires (4)

Merci Madame Yared ,votre article reflète l'avis de plusieurs d'entre nous, moi en particulier, on va descendre parce que nous refusons une république des déchets, on va descendre parce que nous voulons notre république, celle de Gibran, de Feyrouz de Sabah , ... on veut la république des GRANDS, on veut récupérer notre Beau Liban .

SALEH SROUR

15 h 53, le 28 août 2015

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Commentaires (4)

  • Merci Madame Yared ,votre article reflète l'avis de plusieurs d'entre nous, moi en particulier, on va descendre parce que nous refusons une république des déchets, on va descendre parce que nous voulons notre république, celle de Gibran, de Feyrouz de Sabah , ... on veut la république des GRANDS, on veut récupérer notre Beau Liban .

    SALEH SROUR

    15 h 53, le 28 août 2015

  • Très jolie diatribe qui serait restée honorable si au lieu de crier "al-cha3eb yourid iskat al-nizam" avait hurlé "al-cha3eb yourid intikhab Ra2iss lal joumhouriyeh bil democratiyeh ou bi mawjab al doustour". C'est a Rabieh et a la banlieue sud qu'il vous faudra d'abord vous adresser. Une fois cela fait vous aurez alors toute la latitude de réclamer un quelconque changement de la constitution a travers les institutions de l’état et non pas a la manière Hezbollahis. Eh bien non! Je ne descendrai pas soutenir une manifestation qui demande la fin du Liban et le début d'une descente en enfer. Nous n'avons pas fait la guerre et résisté pendant plus de 30 ans a tous les complots, les exactions, occupations et persécutions pour perdre notre rêve qui est d'avoir un Liban libre, indépendant et souverain loin de toutes interférences étrangères. Ce n'est surtout pas en accusant les présents de corruptions que nous devons mettre a leur place d'autres encore plus corrompus! Tout se règle avec l’élection démocratique et constitutionnelle du Président de la République! Apres nous passons a la formation d'un gouvernement de transition qui devra voter une loi électorale qui permettra de nouvelles élections législatives. Nous ne descendrons dans la rue que pour enfermer tous les députés au parlement et ne les laisser en sortir qu’après l’élection d'un President. Nous aurons ainsi sauver et les "droits des Chrétiens", la démocratie et le Liban!!!

    Pierre Hadjigeorgiou

    10 h 35, le 25 août 2015

  • De manière générale, les gens qui font des bêtises ne supportent pas que d'autres agissent en "Jiminy Cricket" de Pinocchio, réveillant leur mauvaise conscience et leur rappelant leurs responsabilités... Ils préfèrent les étouffer pour continuer à vivre tranquilles dans leur bulle!

    NAUFAL SORAYA

    07 h 48, le 25 août 2015

  • Bravo excellent

    Abi - Nader Pierre

    07 h 04, le 25 août 2015

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