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Liban

« Mon voisin achète les gens. C’est triste, mais c’est vrai »

Corruption

Dans le dernier rapport annuel de Transparency International, le Liban se positionne à la 136e place du classement des 175 pays les plus corrompus. L'année d'avant, en 2013, il était en 127e position. Et en 2012, il occupait le 128e rang. Qu'il s'agisse de pots-de-vin payés pour un service, l'attribution de marchés publics ou d'un délit d'initié ; qu'elle ait lieu à l'échelle individuelle, municipale, des douanes ou des ministères, la corruption ronge le pays sur plusieurs échelles et en de multiples secteurs. Dans le cadre d'un partenariat avec la Fondation Samir Kassir et l'Institut français du Liban, « L'Orient-Le Jour » a voulu revenir sur ce fléau. Aujourd'hui, Joëlle Jabre dénonce les constructions sur les biens-fonds maritimes.

Rita SASSINE | OLJ
07/08/2015

Au Liban, en vertu de la loi, les biens-fonds maritimes, qui s'étendent jusqu'au point le plus éloigné atteint par les vagues, sont considérés comme relevant du domaine public. Les constructions y sont interdites (sauf pour les propriétaires de parcelles de plus de 20 000 mètres carrés, qui peuvent demander un permis d'investissement sur l'adoption d'un décret du Conseil des ministres). La loi est toutefois régulièrement ignorée ou détournée, et les empiètements et constructions sur les biens-fonds maritimes fréquents avec, en conséquence, une dégradation du littoral libanais.

Joëlle Jabre, la quarantaine, vit depuis 15 ans dans le vieux souk de Jounieh, une zone dont certaines bâtisses sont inscrites à l'Inventaire du patrimoine libanais. Elle est elle-même victime de ce type de violation. Parmi les voisins de Mme Jabre, un riche homme d'affaires qui a lancé des travaux sur un terrain composé de deux parcelles.

« Le terrain remblayé, acheté de manière légale, fait partie des biens-fonds maritimes. Le propriétaire est autorisé à construire sur une partie du terrain, mais pas sur l'ensemble de la surface comme il le fait actuellement. En outre, l'exploiter pour en tirer profit est une violation flagrante de la loi », dénonce Joëlle Jabre. « De plus, dans la partie où il était autorisé à construire, il a exécuté les travaux sans respecter les conditions qui lui avaient été imposées ».

L'affaire dure depuis neuf ans. « Personne ne peut nous expliquer comment nous avons pu en arriver là », poursuit Mme Jabre, qui demande : « Comment un individu peut-il venir déverser des quantités énormes de béton et effectuer toutes sortes de travaux sans être inquiété ? Pourquoi, malgré les multitudes de plaintes déposées, ces infractions ne suscitent-elles aucune réaction ? »

 

 

 

« Achetés et vendus »
Sur place, la côte est défigurée et la vue sur la mer gâchée. Mais outre les abus sur les biens-fonds maritimes, Mme Jabre s'insurge du fait que l'homme d'affaires en question gêne le voisinage et défigure le quartier. « Il loue des espaces à des bars qui ouvrent toute la nuit dans une zone historique et résidentielle où les seuls commerces sont des artisanats qui ferment leurs portes à 18h », déclare-t-elle.

Joëlle Jabre assure avoir tenté à maintes reprises de mettre un terme à ces infractions en déposant des plaintes auprès du ministère du Tourisme et de la municipalité de Jounieh. En vain. « Ces bars ne sont enregistrés ni auprès de la municipalité ni auprès du ministère, mais il paraît qu'on n'ose pas les fermer de peur que le propriétaire et son entourage ne soient armés », poursuit-elle sans donner plus de détails. « Nous élevons des enfants en bas âge dans un environnement où certaines personnes sont armées, d'autres se saoulent ou se comportent d'une manière indécente, et personne ne peut arrêter ça », s'indigne-t-elle.

Excédée, Mme Jabre n'a pas hésité à interpeller directement son voisin, lui demandant d'expliquer comment il pouvait ainsi contourner la loi. « Vous, les Libanais, pouvez être achetés et vendus. Chacun de vous a un prix », lui a lancé l'homme, un étranger. « Il achète les gens. C'est triste, mais c'est vrai, déplore-t-elle. Il est protégé par des personnes qui lui expliquent comment habilement dissimuler ses infractions. Il a trouvé un système où non seulement on l'aide, mais on l'encourage également à transgresser les lois. »

« Tenons-nous à notre pays ou pas ? »
Si certaines choses ne peuvent être réparées et si ce qui a déjà été construit ne sera pas détruit, Joëlle Jabre demande que les dégâts soient au moins limités. « Qu'on commence à mettre un terme aux infractions ! Il faut intervenir là où c'est encore possible afin que tout ne devienne pas hors de contrôle et irréversible », dit-elle.

Pour Mme Jabre, c'est le laxisme de l'État qui encourage les abus. Le défaitisme des Libanais aussi. « Tenons-nous à notre pays ou pas ? Allons-nous continuer à commettre des infractions, à contourner la loi, à tricher et à couvrir ceux qui le font ? lance-t-elle. Il faut commencer quelque part et assumer à un moment ses responsabilités. » Et de conclure : « Les lois existent, elles sont là pour dissuader, à condition qu'on les applique. »

 

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Remy Martin

Pays de "Laid et de Fiel ...", c'estt ce que dit la rangaine, non ?

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

VIEILLE... TRÈS VIEILLE HISTOIRE QUE CELLE DE S'ACHETER ET DE SE VENDRE... AU LIBAN... À TOUTES LES ÉCHELLES... CHACUN AYANT SON PRIX !!!

M.V.

Et....qu'en est 'il du domaine patrimonial de l'état ...pour les des chemin de fer ...squatter du nord au sud ,d'est en ouest ...! alors , que ces axes de transport sont primordiaux ...! pour un allégement substantiel des flux de transport passagers/marchandise sur les routes saturées....et dangereuses...

Nadine Naccache

Un pays où coulent le lait et le miel? Ce sont putôt des flôts de belladone et de fiel qui empoisonnent la vie des libanais.

George Khoury

C'est vraiment triste de voir comment le pays est en train d'etre ronge depuis des decennies.

Mais le vrai probleme se trouve ailleurs. Quand les syriens ont pris les pleins pouvoir au liban en 1990, ils ont mis une classe de politiciens completement infeodee a eux. Tout les ministres, deputes et presidents de la republique qui sont arrive aux pouvoir durant leur presence sont montes a anjar embrasser (chaudement pour certains) la main du syrien. tous sans aucune exception, vraiment aucune. Pensez au depute ou ministre (vivant ou maintenant decede) qui vous parait le moins a meme de monter a anjar faire la genuflexion et meme lui a accepte cette corruption morale.

Alors de la decoule tout nos problemes en tant que citoyen. la plupart de nos politicient, ceux du 8 ou 14 mars, qui etaient deja a l'epoque ministre ou deputes, sont des gens corrompu a la base. Ils sont tellement accroche au pouvoir qu'ils avaient deja par le passe trahi le Liban, et ce n'est qu'une question de prix ou de temps pour savoir quand ils le trahirons de nouveau.

Est-ce que je suis parano avec cette attitude de "tous corrompu"? quand on est a la 136eme place de 175 pays, la question ne se pose pas, oui ils sont tous corrompu.

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