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Liban

100 volontaires, 70 000 contraventions... et un poisson d’avril

Code de la route

Quand Sakker el-Dekkené bouscule la rue libanaise – et l'État.

02/04/2015

Il est deux heures du matin en ce 1er avril naissant. Le Liban est engourdi de sommeil, dans une paix que l'on voudrait durable. À cette heure-ci, et à quelques exceptions près, le citoyen lambda flirte déjà avec Morphée. Mais rue Abdel Wahab, c'est l'effervescence. Les locaux de Sakker el-Dekkené connaissent un va-et-vient à donner le tournis. Les volontaires affluent en masse pour repartir au petit matin, le sourire aux lèvres, un carton sur les bras. L'ONG pionnière en matière de lutte contre la corruption prépare certainement quelque chose. Mais quoi  ?
Jusqu'à la dernière minute, aucun volontaire n'était au courant des détails de la mission. Mais cela n'a aucunement affecté leur motivation. Bien au contraire, ils étaient plus de 100 à déambuler de 2h à 5h du matin dans différentes régions du Liban, sous l'œil protecteur de leur chef de groupe. Et c'est ainsi qu'aux premières lueurs du jour, les habitants de Tarik Jdidé, Hamra, Raouché, Basta, Salim Salam, Bourj Abou Haidar, Badaro, Sioufi, Sassine, Geitaoui, Monnot, Hazmieh, Bourj Hammoud, Antélias, Jal el-Dib, Jounieh, Zouk, Haret Sakhr, Sahel Alma et Zahlé se sont tous reveillés avec une surprise sur leur pare-brise . En tout, près de 70 000 voitures se sont retrouvées ornées d'un «  zabet  », ce bout de carton jaunâtre qui fait froid dans le dos. De quoi se lever du mauvais pied...

 

(Pour mémoire : Sakker el-Dekkené a recensé 1 600 cas de corruption en quelques mois)

 

Une amende plus que spéciale
À s'y pencher un peu plus, on voit qu'il ne s'agit pas d'une vraie contravention. Le nom du contrevenant  : l'État. Nom du père  : Libanais. Nom de famille  : Corrompu. Nom de la mère  : Dekkené. Motif de la contravention  : niveau très élevé de corruption. Et des slogans fins et minutieusement étudiés comme «  titi titi 7artouka re7te 3al mekanik w je3ti... akid at3a  ». Un design signé Lowe Pimo.
Une fois passé le choc, les témoignages ont vite fusé, comme celui de Janine Dagher, responsable du recrutement au Pnud (Programme de l'Onu pour le développement) : «  Ce matin, ma voiture était stationnée à l'endroit habituel, sous la maison. Je réalise que la bagnole garée à côté de la mienne a eu un PV, puis la mienne aussi. Un homme dans la rue m'explique, très confiant, que les autorités ont enfin commencé à appliquer les nouvelles lois concernant les infractions liées au code de la route... mais je ne comprenais toujours pas puisque ma voiture n'était pas mal garée. Comme il pleuvait, je n'ai même pas lu les causes qui m'incriminaient. Ce n'est que quand j'ai vu le nom de Sakker el-Dekkené au verso du PV que j'ai compris qu'il s'agissait d'un canular. Je me suis alors penchée un peu plus sur mon bout de carton  : el-nef3a mech nef3a, miyye bel miyye najeh bi fa7s el-souweka.  » «  À mon avis, le message est parfaitement passé. Tous mes collègues en parlaient ce matin ; ceux qui y avaient échappé comme ceux qui en avaient été victimes », ajoute-t-elle enjouée, félicitant l'ONG pour cette «  magnifique campagne  ».
Sur Facebook, Instagram, Twitter et autres réseaux sociaux, les réactions n'ont pas tardé. Les hashtags #akalta ont fait le tour de la Toile de façon virale avec l'aide précieuse de Livelovebeirut.

 

(Lire aussi : Corruption : Au Liban, ça ne s'arrange pas...)

 

Promesse ou poisson d'avril ?
Mais, souligne Rabih el-Chaer, président de Sakker el-Dekkené, «  cette mission est bien plus qu'une farce légère. On a voulu mettre l'accent sur une facette de la corruption qui touche tout le monde, dans la mesure où les accidents de la route ont fait près d'un millier de morts et des milliers de blessés en un an. Au Liban, nous nous déplaçons tous en voiture et disposons de très peu de transports en commun, une raison de plus pour appliquer avec la plus grande fermeté les lois relatives au code de la route. Aujourd'hui, nous avons voulu insister sur le fait que les routes mal goudronnées, mal éclairées, la mauvaise qualité de nos infrastructures routières, les conducteurs non préparés, les voitures contrôlées à la va-vite et les contraventions annulées ne devraient plus passer. Nous voulons aussi que les citoyens assument leur part de responsabilité dans ce processus. Au lieu de chercher une façon d'annuler leur contravention, nous voulons plutôt les pousser à respecter les limitations de vitesse par exemple ».
«  Cette date est symbolique, ajoute M. Chaer. Dans deux semaines, soit le 15 avril, aura sonné l'heure de l'application ferme des lois relatives au code de la route, un projet qui avait trop longtemps hiberné, que les parlementaires ont trop longtemps ignoré. Nous avons voulu par cette campagne de sensibilisation faire pression sur les autorités concernées ; nous n'avons pas oublié leur promesse et ferons tout notre possible pour qu'elle ne se transforme pas en poisson d'avril.  »
Rendez-vous est pris, donc...

 

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Halim Abou Chacra

Depuis bientôt un an, tout le Liban est "un poisson d'avril" sans président de la république ! Espérons que Sakker el-Dekkané fera quelque chose contre cette corruption suprême de son Parlement.

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