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Liban

Karma Khayat aux juges : La force est avec vous, mais le droit et l’opinion publique sont avec nous

TSL

Première audience hier du procès de la chaîne al-Jadeed pour outrage à la cour et obstruction à la justice.

17/04/2015

La Haye a tout de la petite ville provinciale calme et tranquille. Avec ses 600 000 habitants qui, pour la plupart, circulent à vélo dans des couloirs spéciaux, on pourrait croire qu'elle est en dehors du reste du monde et de ses tourmentes. Pourtant, c'est dans cette ville pacifique que la justice internationale a décidé de s'implanter et d'amener avec elle les échos des crimes, génocides et autres attentats.

Depuis la création du Tribunal spécial pour le Liban et l'ouverture du procès des assassins de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri, La Haye est régulièrement envahie par les Libanais et leurs problèmes. Hier, c'était au tour des médias libanais d'être sur la sellette, à travers la première audience du procès de la chaîne al-Jadeed et de Karma Khayat pour outrage à la cour et obstruction à la justice, dans le cadre du dossier TSL 1405.
Tôt le matin, le groupe de soutien à Karma Khayat et aux médias libanais, auquel s'est jointe la journaliste française Florence Hartman (elle-même condamnée par le Tribunal pour l'ex-Yougoslavie à une amende et sept jours de prison), s'est donc rendu au siège du TSL, un immeuble de sept étages spécialement construit pour la grande équipe de ce tribunal. De prime abord, l'immeuble peut paraître banal. En tout cas, il n'a rien de la richesse créative des Hollandais en matière d'architecture pour pallier la platitude de leur géographie. Il est donc froid comme tous les bâtiments officiels.

D'emblée, les mesures de sécurité sont très strictes. Après les fouilles et les vérifications nécessaires, le petit groupe entre dans le bâtiment. La salle publique est peinte en un vert pistache des plus étonnants. Ce qui la fait ressembler à un réfectoire pour enfants. Même la salle du tribunal où se déroule l'audience a des murs en céramique vert clair, alors que la salle de presse, elle, est peinte en bleu. À la question de savoir pourquoi des couleurs aussi peu solennelles, la réponse est la suivante : les décorateurs ont voulu respecter les couleurs du logo du TSL : bleu clair et vert clair. Mais l'effet est des plus étranges. De fouille en vérification, le groupe finit par atteindre le balcon qui est réservé aux visiteurs et qui est séparé de la salle d'audience par une sorte de baie vitrée et d'un rideau opaque dont l'ouverture et la fermeture sont commandées par les juges.

Le procureur Ken Scott et son équipe préparent leurs papiers, et en face d'eux, l'équipe de la défense menée par Me Karim Khan entoure Karma Khayat. Tout le monde est prêt en attendant l'arrivée du juge Nicola Lettieri. Celui-ci commence par rappeler le contenu de l'acte d'accusation établi par le juge David Baragwanath, essentiellement basé sur l'article 60 bis du code de procédure et de preuve spécial du TSL. Selon cet acte d'accusation, al-Jadeed et Karma Khayat ont donc délibérément et sciemment entravé le cours de la justice en mettant en danger la vie de témoins confidentiels et en refusant, malgré les injonctions en ce sens, de retirer les reportages effectués du site Internet de la chaîne. Le juge rappelle que le 14 mai 2014, au cours de l'audience préliminaire, les accusés ont choisi de plaider non coupables. Il précise aussi que cette semaine et la prochaine, l'accusation présentera ses témoins et la défense pourra répondre du 12 au 15 mai.

La parole est ensuite au procureur qui réclame aussitôt un huis clos partiel en coupant le son aux visiteurs installés sur le balcon. Ceux-ci assistent alors à dix minutes d'un film muet qui rend la scène encore plus surréaliste. Apparemment, le procureur informe pendant cet intervalle le juge et la défense qu'il compte présenter de nouveaux témoins qui seraient à charge contre Karma Khayat et al-Jadeed, mais il ne souhaite pas que leurs noms soient divulgués. Le son est ensuite rétabli et le procureur reprend sa diatribe contre les Khayat et al-Jadeed, les accusant de vouloir faire un scoop à tout prix. Il revient sur les 5 épisodes diffusés par la chaîne de télévision à une heure de grande écoute dans le cadre du bulletin d'informations. En se basant sur des extraits de ces épisodes, il affirme que certains entretiens ont été filmés à l'insu des personnes interviewées qui ne savaient pas de quoi il s'agissait. Il rappelle aussi les introductions qui avaient précédé ces épisodes et qui accusaient le TSL de ne pas protéger ses témoins confidentiels, insistant sur la capacité de la chaîne à forcer leurs portes et à les interroger. Selon lui, il est clair que la chaîne voulait ainsi saper la confiance du public dans la capacité du TSL à protéger les témoins et donc discréditer ce tribunal en faisant croire qu'il est infiltré et que les fuites viennent de chez lui.


(Lire aussi : Hamadé : Le TSL finira par trouver les assassins de Hariri, quel que soit leur rang)

 

« Oasis d'espoir »
L'avocat de la défense, Me Khan, réplique immédiatement que les journalistes d'al-Jadeed qui ont réalisé les reportages sont connus et se sont présentés lorsqu'ils ont contacté les témoins. Ceux-ci ne pouvaient donc pas ne pas savoir de quoi il s'agissait. Concernant les fuites, le tribunal n'a toujours pas défini leur provenance et il ne peut donc pas rendre la chaîne et Khayat responsables de ses propres défaillances. De plus, la chaîne a pris soin de brouiller les visages des témoins ou de les montrer comme de vagues silhouettes, ce qui indique qu'elle a respecté les consignes de sécurité pour ne pas les mettre en danger. S'il y avait réellement intention de nuire, elle ne l'aurait pas fait.

L'avocat explique ensuite le contexte dans lequel opère al-Jadeed qui, dans un pays divisé et en pleine tourmente, a tenté de garder une certaine indépendance, refusant de s'aligner sur un camp ou sur l'autre et essayant de préserver la diversité tant politique que confessionnelle au sein de son équipe. Al-Jadeed et son PDG ont d'ailleurs payé à maintes reprises le prix de leur indépendance, et leur volonté de lutter contre la corruption et de rechercher la vérité à travers le journalisme d'investigation. Selon l'avocat, al-Jadeed cherche à préserver son objectivité et représente « une oasis d'espoir » dans le paysage médiatique libanais et arabe. Si critiquer la justice, c'est lui faire obstruction, pourquoi ne pas porter plainte contre Amnesty International, Human Rights Watch et les autres ? Enfin, l'avocat rappelle que les fuites ont commencé avec Der Spiegel, Le Figaro, la CBC canadienne et d'autres, et c'est ce qui a poussé al-Jadeed à poursuivre dans cette voie.

Karma Khayat prend ensuite la parole, alors qu'aussi bien le juge que le procureur évitent de la regarder. Avec audace, elle inverse l'équation, se transformant en accusatrice face au procureur. Elle précise que le devoir des journalistes est de vérifier que l'argent versé par les Libanais pour créer le TSL est dépensé à bon escient. D'autant que le Liban traverse une grave crise économique qui se traduit par le refus d'accorder une majoration vitale aux enseignants et l'impossibilité d'acheter des équipements à l'armée qui vit dans l'espoir des dons étrangers alors qu'elle mène une bataille féroce contre les terroristes.
Karma Khayat énumère ensuite les défaillances de l'enquête couvertes par le TSL depuis l'affaire des faux témoins, celle de l'enquêteur Gerhard Lehmann filmé en train de prendre de l'argent en contrepartie de la remise de documents secrets et bien d'autres, avant de conclure en s'adressant au juge : « La force est avec vous, mais le droit est avec nous, ainsi que l'opinion publique... Il n'y a pas de honte à reconnaître une erreur et c'est ce que je vous invite à faire. » Avec ce discours d'une dizaine de minutes, l'audience a vécu le moment fort de la journée. À partir de là, défense et accusation échangeront leurs données et le jugement devrait être prononcé dans près de deux mois.

 

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AIGLEPERçANT

C'est grace a votre signature Scarlett que je lis les tribulations du "machin" , d'habitude je zappe allegrement cet objet entre les mains de qui on sait .
Et j'ai pas eu tort , on apprend une moultitudes de choses , des peintures , du balcon con des rideaux etc... comme si on y etait , et les declarations de Karma , quelle Karma !!! un bijou qui tranche avec les pales temoins , dont on taira les noms de peur d'etre censure , qui invective ce machin et le remet en face de ses responsabilites de parasite economique du contribuable libanais , pour arriver a quoi au final ??? a une decision qui sera de toute facon biaisee , aussi bien dans le sens d'une accusation que d'une relaxe .
J'aimerai bien connaitre la reponse du tribunal sur le fait de corruption d'un de ses membres et pas n'importe lequel , cela expliquerait les maladies , demissions pour raisons douteuses , etc... Allez je croise les doigts et espere etre publie , n'ayant que commenter les faits magistralement transcrits par NOTRE SCARLETT NATIONALE .

Pierre Hadjigeorgiou

Intéressant et du point de vue légal nous allons assister a une apologie de la justice car en occident, celle ci est toujours indépendante et a 95% des cas le droit triomphe. Si le tribunal a eu faux, il se rétractera et s'il a vu juste El Jadeed et Mme Karma seront dans la mouise car l'accusation pourrait aller jusqu’à complicité dans le meurtre du feu premier ministre Hariri. Juste pour l'histoire, El Jadeed n'a jamais été indépendante et elle a toujours eu parti pris et en général s'est rangé au plus offrant!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

QU'EST-CE QUE CELA VEUT-IL DIRE ???

NAUFAL SORAYA

Bravo, Mme Khayat et bonne chance!!

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