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Liban

Siniora : Aux côtés du politique et du sécuritaire, la tutelle syrienne sur l’économie

TSL

« Rafic Hariri a pleuré sur mon épaule en évoquant les humiliations que lui a fait subir Bachar el-Assad », confie le député, dont le témoignage a commencé hier.

24/03/2015

« Rafic Hariri aurait pu mener une vie semblable à celle des 10 000 hommes libanais les plus riches. Mais il a choisi d'améliorer la condition de vie des Libanais, et des jeunes en particulier. »
C'est par ces mots que le chef du bloc parlementaire du Futur, Fouad Siniora, a introduit hier, devant le Tribunal spécial pour le Liban, la vision de son compagnon et confident, l'ancien Premier ministre Rafic Hariri. Sollicité pour témoigner de la période qui s'étend des années 90 jusqu'à la veille de l'assassinat de Rafic Hariri, M. Siniora a passé en revue la relation tumultueuse entre le Liban et la Syrie durant cette période, entrecoupée de moments de détente rarissimes sous le mandat du président Hafez el-Assad. À la différence de ceux qui l'ont précédé à la barre et dont le témoignage s'était principalement axé sur les aspects politico-sécuritaires de la relation qu'entretenait Damas avec Beyrouth, M. Siniora a ouvert hier un nouveau chapitre devant la cour, celui de la vision économique d'un Rafic Hariri libéral, déterminé à pousser le Liban vers l'avant, par le biais de la croissance économique, du développement et de l'éducation. Un saut qualitatif qui n'était pas pour plaire au régime syrien moulé dans un dirigisme conservateur, mais dont il ne lésinait pas à profiter pour autant, à la lumière de la corruption ambiante qui sévissait, devait-on comprendre du récit livré par Fouad Siniora.

Le député a évoqué la période qui s'étendait de 1992 à 1998 au cours de laquelle Rafic Hariri avait présidé trois gouvernements, une période au cours de laquelle sa relation avec la Syrie passait par monts et par vaux :
« Parfois, la relation était tendue, à d'autres moments, elle s'améliorait. Toutefois, la formation des gouvernements lui était déjà imposée par le régime sécuritaire syro-libanais », dit-il.
Le député relate comment, lors de la formation du troisième gouvernement, Rafic Hariri était particulièrement mécontent du fait qu'une longue liste de ministres lui ait été parachutée. Il s'était alors rendu à Damas pour se plaindre auprès de Hafez el-Assad, qui l'avait écouté durant deux heures.
« Hariri avait tenté de lui expliquer que les circonstances politiques, sécuritaires, économiques et financières requéraient une équipe autre que celle qui avait été proposée. Mais Hafez el-Assad avait campé sur sa position », rapporte M. Siniora. « Avec Hafez el-Assad, il y avait encore des canaux de communication, malgré les divergences de points de vue », dit-il. « Mais ce n'était pas la lune de miel non plus », souligne le chef du bloc du Futur.
Déjà à cette époque, poursuit le député, Rafic Hariri faisait son escale à Anjar, où il rencontrait Ghazi Kanaan, le chef des services de renseignements syriens à cette époque, avant de se rendre à Damas pour y rencontrer Hekmat Chehabi et Abdel Halim Khaddam, les deux hommes forts du régime sous Hafez el-Assad.
Certaines questions passaient par Chehabi et Khaddam, mais d'autres faisaient l'objet de l'ingérence des services de renseignements syriens, précise encore M. Siniora.

(Lire aussi : Ghazi Youssef au TSL : Hariri voulait signifier à ses adversaires qu'il ne plierait pas devant les intimidations)

 

La peur de la contagion
Le député a ensuite évoqué la série de réformes initiées par Rafic Hariri durant la période de reconstruction du pays et expliqué comment le régime syrien et ses alliés libanais faisaient obstruction à un certain nombre de projets. « Ces réformes étaient bloquées en Conseil des ministres ou au Parlement. Elles devaient habiliter le Liban à faire face aux défis économiques et sociaux issus de la guerre (civile). C'était le cas avant 2000, mais les choses se sont aggravées après cette date », confie-t-il.

Parmi les réformes entravées, les lois d'organisation des secteurs de l'électricité, de la téléphonie mobile et de l'Aviation civile, où il était question d'impliquer un peu plus le secteur privé, précise encore le témoin.
« Ces réformes étaient-elles incompatibles avec la nature du régime syrien ? » lui demande l'un des juges.
« Certes. Plus l'économie est libéralisée, plus il deviendra difficile de la contrôler », dit-il, évoquant la crainte de « l'effet de contagion » qu'une telle libéralisation pourrait avoir, notamment sur la Syrie, avant de rappeler que l'économie syrienne est « une économie dirigée ».

À la demande du président de la chambre de première instance, qui voulait des exemples, M. Siniora explique ainsi comment le projet de l'échelle des salaires – qui devait être adopté parallèlement à l'introduction de réformes administratives corollaires – avait fini par être voté seul, sans les réformes, sur insistance du président Émile Lahoud. « Ce dernier pensait toujours que Rafic Hariri œuvrait pour son propre intérêt, pour augmenter sa popularité », dit-il.
De retour de Paris II, en 2002, où il avait réussi à décrocher l'équivalent de 5 milliards de dollars en soutien économique et financier, Rafic Hariri dit à son ami : « Que Dieu nous vienne en aide lorsque nous serons de retour à Beyrouth », dans une allusion aux « tentatives d'avortement » qui devaient les attendre, fait remarquer le témoin. Il explique comment le climat de corruption « profitait aux responsables des services syriens » et autres bénéficiaires. « Ceux qui étaient à des postes élevés en bénéficiaient le plus », dit-il.

 

(Lire aussi : La défense ressort la piste islamiste)


Suite à la projection d'une courte vidéo illustrant l'octroi en septembre 2004, soit quelques jours après l'adoption de la résolution 1559, d'un prix décerné par l'Onu à Rafic Hariri à Barcelone pour ses efforts en matière du développement, M. Siniora indique que Hariri a longtemps fait l'objet d'une campagne de discréditation systématique visant notamment à ternir sa réputation.
« La réputation que Hariri s'était forgée n'était pas limitée au Liban, mais avait atteint plusieurs pays. Cela a fait naître des susceptibilités », dit-il.

Un homme blessé
La célèbre rencontre qui avait réuni à Damas en 2003 Rafic Hariri et Bachar el-Assad, en présence de trois officiers supérieurs syriens, a également figuré à l'ordre du jour.
M. Siniora, qui a affirmé n'avoir pas entendu parler de cette rencontre de la bouche de l'ancien Premier ministre avant 2004, souligne qu'il n'a jamais voulu évoquer la question avec son ami, pour le ménager.
« En sortant du Sérail (...), il m'en a parlé et a pleuré sur mon épaule. Il m'a dit : " Je n'oublierai jamais l'humiliation que m'a fait subir Bachar el-Assad en présence de trois officiers. Il m'a insulté et humilié ". »
« À chaque fois qu'il évoquait cette réunion, je sentais qu'il était gêné et qu'il ne voulait pas qu'on remue le couteau dans la plaie. Et la plaie était profonde », dit le témoin.


(Lire aussi : Sabeh : C'est le sang de Rafic Hariri qui a forcé le départ des troupes syriennes du Liban)


M. Siniora est ensuite interrogé sur la seconde réunion qui avait eu lieu à Damas, en août 2004, et sur la teneur de la rencontre qui l'avait réuni sitôt après à Fakra avec Rafic Hariri et Bassel Fleyhane, également assassiné le 14 février 2005.
Il relate comment Rafic Hariri leur avait raconté la teneur de cette rencontre – « debout » – avec Bachar el-Assad qui lui a intimé d'avaliser la prorogation du mandat d'Émile Lahoud. « À défaut, je détruirai le Liban sur ta tête », avait averti ce dernier. M. Siniora et Bassel Fleyhane avaient alors conseillé à leur compagnon d'abandonner la politique après ces menaces, sans pour autant convaincre l'ancien Premier ministre, soucieux de préserver les intérêts du pays, relève son compagnon de route.
Quand bien même décidé à ne pas se présenter à la séance de prorogation en Conseil des ministres, M. Siniora avait fini par se rendre au Sérail. « La séance était déjà terminée. Mais Rafic Hariri m'avait marqué parmi les ministres présents », dit-il.

 

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Ali Farhat

Photo significative: La belle et la bete (ou "LE".. au choix). C'est là tout le problème de ceux qui ont pris et dévié l'héritage de ce grand Libanais qu'est Hariri père. Il méritait des fils meilleurs... mais bon, on sait jamais qui sera le spermatozoide gagnant parmi les millions de candidats.

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Halim Abou Chacra

Photo - Hariri à Siniora : Damas a le régime le plus criminel du monde. Dieu nous protège de ce régime (allah yesterna minnou)

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