Liban

Sabeh : C’est le sang de Rafic Hariri qui a forcé le départ des troupes syriennes du Liban

TSL

L'ancien Premier ministre avait une hantise : que ses rencontres ne soient enregistrées, affirme l'ancien député.

19/03/2015

La défense de l'un des cinq accusés dans l'affaire de l'assassinat de Rafic Hariri est passée hier à l'action. Pour le deuxième jour consécutif, Guénaël Mettraux, le conseil de Hassan Sabra, a criblé le témoin de questions avec une persévérance jamais vue auparavant. Témoignant devant la chambre de première instance du Tribunal spécial pour le Liban, le compagnon de l'ancien Premier ministre, l'ancien député Bassem Sabeh, a résisté autant que faire se peut, s'abstenant souvent de répondre aux questions de la défense.


De son côté, M. Mettraux, qui semblait vouloir prendre le procès dans une nouvelle direction – éloignant autant que possible la cour de la thèse qui accuse la personne dont il défend les droits –, a cherché à explorer une nouvelle piste. Il s'agit notamment de l'idée selon laquelle les Syriens avaient tenté d'ouvrir une nouvelle page avec le Liban, à travers les canaux diplomatiques.
Le conseil de Sabra interroge ainsi longuement le témoin sur la visite de Walid Moallem à Rafic Hariri, peu avant son assassinat. Il tentera également de comprendre à qui devait nuire une victoire confortée de l'ancien Premier ministre aux élections de mai 2005.
Il demande ainsi à M. Sabeh : « Pourquoi le président Lahoud aurait-il mené campagne pour empêcher Rafic Hariri de remporter les élections ? »
« Parce que tout simplement les résultats des élections allaient redessiner la carte politique au Liban, ce qui signifie qu'une victoire aurait habilité Rafic Hariri à redevenir Premier ministre », dit le témoin. Ce dernier devait toutefois préciser que, dans ce cas de figure, M. Lahoud serait resté de toute manière à la tête de la première magistrature.

 

(Lire aussi : Sabeh : Les Syriens voulaient maintenir le Liban aux soins intensifs)


À plusieurs reprises, le témoin a refusé de répondre à certaines questions qui lui sont adressées et qu'il considérait comme « hypothétiques ou nécessitant une prise de position politique », ce qu'il n'était pas prêt de faire. « J'a prêté serment pour dire la vérité, non pour donner mon opinion politique », s'est plaint M. Sabeh.
Le juge David Re intervient alors pour reformuler certaines questions de sorte à pouvoir recueillir une réponse. Ce qu'il réussira par moments, provoquant une réaction de M. Mettraux qui lui dit : « Je devrais vous soumettre toutes les questions pour que vous les posiez au témoin à ma place. » Le président de la chambre de première instance lui répond, sur un ton qui se voulait tout aussi badin : « Cela a un prix. »
La juge Micheline Braidy tente à son tour de relancer le débat de manière constructive en demandant au témoin s'il pense qu'une victoire du camp de Rafic Hariri aux élections de 2005 était susceptible de provoquer le retrait des troupes syriennes du Liban. « Tout ce que je puis vous dire, c'est que même la résolution 1559 n'aurait pas eu pour effet de bouter l'armée syrienne hors du Liban. C'est le sang de Rafic Hariri qui a conduit à cela », répond-il.
Le témoin évoque à nouveau les conflits profonds et la confrontation qui avaient lieu entre l'ancien Premier ministre d'une part et « les services de sécurité libano-syriens et le commandement syrien d'autre part », qui reflètent, dit-il, le fossé qui existait entre les deux parties. « Par conséquent, il était normal qu'une partie puisse aspirer à éliminer l'autre aux élections », dit-il.

 

(Lire aussi : R. Hariri après sa première rencontre avec Bachar : « Que Dieu vienne en aide à la Syrie : c'est un gamin qui va la gouverner... »)

 

À qui profite le crime ?
La défense revient à la charge pour essayer de comprendre si les intérêts d'Émile Lahoud devaient « toujours coïncider avec ceux de la Syrie », laissant entendre qu'une victoire électorale de Rafic Hariri pouvait constituer une menace pour l'ancien président, « à la lumière notamment du passé conflictuel que partageaient les deux hommes ». Une hypothèse que M. Sabeh écarte sur-le-champ, affirmant qu'il « n'est pas d'accord ». Et d'assurer un peu plus loin n'avoir jamais entendu de la bouche de Hariri qu'il allait demander le désistement de M. Lahoud en cas de victoire électorale, précisant, suite à une question du juge Walid Akoum, que rien dans le texte fondamental ne prévoit le départ d'un chef d'État, sauf en cas de haute trahison. D'ailleurs, rappelle M. Sabeh, il ne faut pas oublier que M. Lahoud devait être encore là pour trois années consécutives, puisque son mandat venait d'être prorogé.
La défense présente ensuite le verbatim de la réunion qui avait eu lieu le 20 septembre 2005 entre le chef de la commission internationale d'enquête à l'époque, Detlev Mehlis, et le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid Moallem, suscitant la contestation de l'accusation, d'autant que « M. Moallem n'est pas témoin devant cette cour », argue Graeme Cameron.


Tout un débat s'ensuit alors sur la réunion qui avait regroupé, en janvier 2005, l'ancien Premier ministre avec M. Moallem, et sur le fait de savoir si oui ou non cette rencontre devait notamment paver la voie à de meilleures relations entre le Liban et la Syrie.
« Étiez-vous au courant de la demande adressée par Rafic Hariri à M. Moallem consistant à aborder la relation entre les hautes autorités syriennes et libanaises par le biais des canaux diplomatiques plutôt qu'à travers les services de sécurité ? » demande la défense. « Non », dit le témoin.
Une fois de plus, le juge Re intervient pour expliciter, résumer une série de questions posées par la défense sur la loi électorale et la relation entre MM. Lahoud et Hariri auxquelles le témoin répondait difficilement. « Êtes-vous oui ou non d'accord que M. Lahoud et ses alliés cherchaient à modifier la loi de sorte à évincer Rafic Hariri aux élections ? » demande le président de la chambre. « Oui », finit par répondre M. Sabeh.

 

(Lire aussi : Dans les coulisses de l'entrevue Hariri-Ghazalé, avant l'attentat du 14 février)

 

Les écoutes téléphoniques
M. Mettraux devient progressivement plus pugnace à l'égard du témoin, lui signifiant tantôt que ses propos « ne sont pas crédibles », tantôt qu'il a du « mal à croire » qu'il n'est pas au courant de certains faits, notamment sur la relation qu'entretenait l'ancien Premier ministre avec le Hezbollah. Autant de moments de friction qui sollicitent une fois de plus l'intervention du juge Re, lequel cherche à atténuer la tension et faire progresser le témoignage.
M. Sabeh finit par lancer ces quelques mots : « J'avais déjà évoqué cette relation et j'avais bien dit que la relation entre Rafic Hariri et le Hezbollah durant la période de 2004-2005 ne faisait pas l'objet d'une confrontation. » Et d'insister sur le fait qu'il n'est pas la personne appropriée pour parler de ce sujet sur lequel il en savait peu.
M. Mettraux lui demande s'il était au courant que les autorités libanaises espionnaient Rafic Hariri et soumettaient ensuite des rapports aux autorités syriennes ? Le témoin répond qu'effectivement il y avait ce climat et que les pratiques d' « espionnage étaient telles que nous craignions énormément l'usage de nos téléphones mobiles lors de nos réunions internes. Cela se passait à Koraytem (...). Rafic Hariri avait une hantise, celle de voir ses rencontres enregistrées ».
La défense poursuivra aujourd'hui, pour le troisième jour, son contre-interrogatoire.

 

 

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