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Liban - Liban

À Bab el-Tebbaneh comme à Jabal Mohsen, des victimes devenues bourreaux

Les victimes de la guerre absurde entre les deux quartiers témoignent.

L’une des soixante-dix victimes de la vendetta contre les Alaouites, tombée en novembre dernier.

Dans les quartiers glauques de Bab el-Tebbaneh, un groupe de jeunes sunnites s'attroupent dans un salon de coiffure, tenu par un islamiste. À tour de rôle, Abou Jamal et Abou Khaled font défiler sur leur téléphone portable une série de photos, qu'ils exhibent comme un trophée : de jeunes Alaouites noyés dans leur sang, étendus par terre, les jambes trouées de balles. Les deux hommes s'attardent sur l'un de leurs clichés favoris, où l'on voit un ancien émigré de 70 ans, rentré de Brésil où il a fait fortune, s'appuyant sur une canne pour avoir subi le même sort funeste.

« Il a eu ce qu'il mérite. Cet homme est en train de financer les combattants à Jabal Mohsen », lance avec une assurance certaine Abou Khaled, sans réussir pour autant à avancer les preuves étayant ses accusations.

Sans ciller une seconde, les deux hommes vantent leurs derniers exploits : la chasse aux Alaouites, une campagne de violence gratuite qui leur a valu le titre des hors-la-loi les plus recherchés à Tripoli.
Sans la moindre empathie, Abou Jamal et Abou Khaled justifient la sanction collective qu'ils ont décidé d'infliger aux habitants du quartier voisin par « le sang sunnite qui a coulé le jour de l'explosion des deux mosquées », en août dernier.
« Tant que l'État s'obstine à ne pas arrêter les auteurs des attentats qui ont tué nos fidèles lors de la prière, nous perpétuerons cette pratique », promet Abou Khaled. Lui-même a échappé de justesse à la déflagration qui a détruit la mosquée al-Takwa.

(Repère : Le Liban dans l'engrenage du conflit syrien)

Peu importe si les victimes de cette expédition punitive, sélectionnés sur la base de leur carte d'identité, sont innocentes, les deux justiciers restent convaincus de la noblesse de leur cause.
À défaut de pouvoir s'en prendre directement aux chefs alaouites du Parti arabe démocratique et à leurs acolytes, pointés du doigt comme responsables du massacre perpétré en août dernier, un groupe de jeunes sunnites de Tripoli a décidé de passer à l'action.

Le mot d'ordre : faire subir à ceux qu'ils accusent d'être les « sbires du régime syrien » la souffrance endurée par les fils de leur communauté à Tripoli d'abord, en Syrie ensuite.

Prenant le relais de l'opposition syrienne dans la capitale du Nord, les combattants de Bab el-Tebbaneh avancent mille et une raisons pour légitimer la guerre par procuration qu'ils mènent contre Jabal Mohsen, faute, pour certains d'entre eux, de pouvoir rejoindre les rangs de leurs « frères » en Syrie.

D'un air envieux, Abou Jamal montre du doigt le faire-part accroché sur le mur extérieur, arborant la photo des deux jihadistes qui viennent de tomber en Syrie. Sa frustration est d'autant plus grande que le mandat d'arrêt dont il fait l'objet l'accule à tourner en rond dans les rues étroites de son quartier, comme un rat pris au piège. Défiant de temps à autre l'armée, postée à quelques mètres de là, il fait des apparitions inopinées devant les journalistes, le revolver dissimulé sur le côté.
Ici, les causes des affrontements se superposent, l'histoire sanglante se répète inlassablement, mais la haine est une.

(Pour mémoire : HRW épingle la "faiblesse" des autorités libanaises à Tripoli)

Dans ce quartier rongé par la misère que les 20 rounds d'affrontements n'ont fait qu'exacerber, les récits de l'oppression sanglante pratiquée contre les sunnites du temps de l'occupation syrienne et le massacre de 1986 reviennent en force et hantent encore l'imaginaire collectif.

Azzam se rappelle comment, dans cette même ruelle, les opposants sunnites de Bab el-Tebbaneh étaient à l'époque alignés le long du mur d'en face, avant d'être exécutés par les Syriens à la hache.
« Ceux qui résistaient aux soldats de l'occupation étaient balancés du balcon », dit-il.
Montrant du doigt, un par un, les membres du groupe qui l'entoure, il rajoute : « Il n'y a pas un seul individu dans ce quartier qui n'a pas perdu au moins un membre de sa famille. »

À quelques mètres de là, et dès que l'on traverse la rue tristement célèbre de Syrie, hormis le changement du visuel – les portraits de Rifaat Eid et de Bachar el-Assad pointent sur le haut des immeubles comme un défi – la misère et la souffrance ont le même visage.
À l'instar de leurs voisins sunnites, les Alaouites de Jabal Mohsen sont pris à leur tour en otages par la mort qui les interpelle à chaque coin de rue. Acculés à payer le prix d'une allégeance qui leur a été imposée par le chef du parti unique alaouite, Rifaat Eid, et par leurs liens ancestraux à la Syrie d'où sont originaires une partie d'entre eux, ils se résignent à leur sort maudit.

Peinant à marcher à l'aide de ses deux béquilles, Ali Mahfouz, 52 ans, entame à reculons les marches de l'escalier menant à son domicile, surplombant le quartier sunnite. Sa jambe droite est pratiquement paralysée par trois balles qui l'ont transpercée à trois niveaux, l'handicapant à vie.
Il est l'une des 70 victimes de la vendetta proclamée depuis près de trois mois contre les plus vulnérables du quartier.

Ali a été blessé en août dernier, après avoir été enlevé par une trentaine de personnes alors qu'il commençait sa journée au volant de son taxi. Originaire de Bab el-Tebbaneh qu'il a quitté après le massacre de 1986, cette carte de visite ne semble pas avoir joué en sa faveur.
La punition infligée à ce père de famille ne devait pas s'arrêter là. Trois semaines plus tard, et alors qu'il se trouvait à l'hôpital pour un suivi médical, on lui apprend que son épouse Fatima, 35 ans, vient d'être tuée alors qu'elle récupérait le linge sec sur le balcon.
« Nous avions pourtant érigé un portail en fer pour bloquer le balcon et protéger la cuisine adjacente », précise le veuf, d'une voix cassée, montrant du doigt un parapet en coulis percé d'une balle, qui n'aura jamais rempli sa fonction.

(Pour mémoire : Plus de 500 familles syriennes ont fui Yabroud pour se réfugier à Ersal)

En face, le mur surplombant l'évier porte, à plusieurs niveaux, les impacts des balles que la famille s'est lassée de gommer.
« Je l'ai trouvé allongée ici, baignant dans son sang », murmure le vieux monsieur. Péniblement, il pousse la porte de leur chambre à coucher que sa femme avait minutieusement rangée avant d'emménager dans le salon qu'ils croyaient plus sécurisé.

Au-dessous du lit, tout un pan du mur transpercé par les éclats d'obus et de balles, un ultimatum répétitif qui ne les a vraisemblablement pas alertés. La pauvreté ne leur a pas laissé de choix non plus.
À la vue de la photo de son épouse, il s'effondre et pleure toutes les larmes de son corps, ou ce qu'il en reste.

Visiblement, le destin ne s'est pas acharné sur la seule famille des Mahfouz.
À deux pas de chez lui, trois femmes endeuillées n'ont pas pu s'offrir non plus le luxe de quitter les lieux. Leur modeste refuge ressemble plus à une zone de combat qu'à une maison familiale.
Baria, mère de trois enfants, vient de perdre son frère nouvellement marié, qui vivait avec sa mère, faute de moyens. Des balles traçantes en provenance de Bab el-Tebbaneh ont frappé de plein fouet le salon, où il venait de passer sa lune de miel. « C'était une journée pourtant particulièrement calme », raconte sa sœur, reproduisant la scène apocalyptique, la gorge serrée. Elle revoie son frère, touché en plein torse, s'effondrer devant ses propres yeux alors que le feu commençait à dévorer les lieux.

Mariée depuis quelques années, Baria est venue se réfugier chez sa mère, sa maison ayant également été réduite en cendres quelques semaines après le décès du frère.
Condamnée à se serrer avec sa mère et ses trois enfants dans une pièce qui fait à peine 6,2 m, elle se demande qui va pouvoir les aider à restaurer leurs deux maisons.
« Personne n'est venu s'enquérir de notre situation. Je ne fais plus confiance à qui que ce soit, ni aux politiciens ni à l'État », se plaint la jeune femme qui maudit son appartenance à une communauté politique qui ne la représente pas.

(Lire aussi : L'Iran impliqué presque jusqu'au cou dans le conflit syrien)

Marwan, 22 ans, a subi un sort similaire à celui de Ali. Traqué par 12 sunnites qui l'attendaient à l'embranchement menant à la rue de Syrie, l'unique issue de sortie pour les habitants de Jabal Mohsen, il est arrêté, tabassé, torturé en plein jour. Les gangs lui tirent alors dans les jambes. Les derniers mots qu'il entendra avant de s'évanouir : « Sale cochon de alaouite. »

Combattant aguerri, Abou Rami laisse exploser son amertume et sa lassitude d'une guerre qui frise l'absurde. Sa haine n'est guère canalisée vers les sunnites d'en face, encore moins contre leurs combattants, « qui sont de pauvres pions comme nous autres qui servons de chair à canon », mais contre les marchands de la mort – les politiques de tous calibres, « de toutes couleurs, et à leur tête Rifaat Ali Eid ».

Ce ne sont plus les neuf balafres qu'il porte au ventre comme un legs éternel de cette guerre sans fin qui lui font le plus regretter ses longues années de lutte, mais la faim et l'humiliation auxquelles les habitants de Jabal Mohsen sont aujourd'hui condamnés.

 

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Dans les quartiers glauques de Bab el-Tebbaneh, un groupe de jeunes sunnites s'attroupent dans un salon de coiffure, tenu par un islamiste. À tour de rôle, Abou Jamal et Abou Khaled font défiler sur leur téléphone portable une série de photos, qu'ils exhibent comme un trophée : de jeunes Alaouites noyés dans leur sang, étendus par terre, les jambes trouées de balles. Les deux hommes...

commentaires (4)

TRÈS REGRETTABLE ET BARBARE ! CES ALAOUITES PERSÉCUTÉS, TOUT COMME LES SUNNITES PERSÉCUTÉS, SONT DES INNOCENTS ET NON RIEN À VOIR AVEC LES EXTRÉMISTES...

LA LIBRE EXPRESSION

20 h 13, le 23 février 2014

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Commentaires (4)

  • TRÈS REGRETTABLE ET BARBARE ! CES ALAOUITES PERSÉCUTÉS, TOUT COMME LES SUNNITES PERSÉCUTÉS, SONT DES INNOCENTS ET NON RIEN À VOIR AVEC LES EXTRÉMISTES...

    LA LIBRE EXPRESSION

    20 h 13, le 23 février 2014

  • Des guerres toujours absurdes entre deux quartiers ou au nom de la pauvreté et l'illétrisme la haine triomphe toujours. Triste

    Sabbagha Antoine

    14 h 14, le 22 février 2014

  • La vérité -quelle ironie- est dite par "le hors-la-loi Abou Khaled" : "Tant que l'Etat n'arrête pas les auteurs des carnages des mosquées Al-Takwa et as-Salam", des deux côtés, sunnite et alaouite, règneront les "marchands de la mort" et tout cet état de hors-la-loi. Ecoeurant !

    Halim Abou Chacra

    06 h 16, le 22 février 2014

  • Plusieurs Négations ne bâtissent pas une Seule nation !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    02 h 50, le 22 février 2014

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