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Son Excellence l’IA


Vivement l’entrée au gouvernement d’un ministre spécifiquement, pleinement dédié à l’intelligence artificielle : la consigne vient cette fois de tout en haut, de la bouche même du président de la République inaugurant jeudi le Salon de l’innovation au Liban (Experia). L’idée n’est guère nouvelle pourtant; elle a même donné lieu à de vives polémiques quant à son opportunité, dans un Liban qui n’a pas fini de se débattre entre crises financière, socio-économique et sécuritaire.

Notre pays s’est déjà mis au diapason du siècle en réservant une place à l’IA au sein de l’organe exécutif. La gestion en est confiée au très compétent et hautement estimé Kamal Shehadi : ministre des Déplacés, il est aussi ministre d’État en charge des Technologies de l’information et de l’Intelligence artificielle. À quelques variantes près, telle est la prudente et sobre formule retenue par la quasi-totalité des pays du monde, y compris les grandes puissances. Seul l’État des Émirats arabes unis s’est résolu, dès 2017, à décerner au Robot une entière dignité ministérielle. Investissant là où il le faut son trop-plein de dollars, Abou Dhabi se prépare judicieusement ainsi à la période post-pétrole en intégrant tous les secteurs-clés à l’automatisation.

Des dollars le Liban n’en (re)connaît même plus la couleur ni l’odeur, relèvent les sceptiques. Et même si par miracle il en trouvait sous un caillou, ces fonds devraient peut-être aller remédier à des situations autrement plus urgentes. On pense par exemple à la tirelire vide de la reconstruction anxieusement attendue par des centaines de milliers de citoyens chassés de leurs foyers. On s’impatiente également à propos de la réfection du réseau électrique, les courts-circuits de nature politicienne ayant porté le ministre de l’Énergie à boycotter les réunions du Conseil des ministres. Mais nombre d’experts rappellent que pour se livrer à ses prodigieuses performances, l’intelligence artificielle a d’abord besoin de s’alimenter et que les supermarchés où elle s’approvisionne sont les banques de données. Or qu’il s’agisse d’état civil, de cadastre ou d’autres départements, l’élémentaire numérisation des archives, ainsi que des services aux citoyens, accuse un énorme retard. Et cela d’autant qu’à la légendaire torpeur bureaucratique vient s’ajouter la vénalité de certains fonctionnaires censés servir gracieusement le public.

De leur côté, les partisans du projet font valoir que ce dernier est, en soi, un puissant pôle d’attraction pour les aides et investissements étrangers. D’ores et déjà acquis, assurent-ils, est le soutien financier et technique du hardi pionnier émirati et de Microsoft pour la formation d’un bon million de spécialistes libanais de l’IA. Grâce à une aussi massive création d’emplois, la désastreuse fuite de jeunes cerveaux serait sensiblement endiguée. Pour extraire le Liban du bourbier, c’est en somme la stratégie des sauts de grenouille qui se trouve ainsi préconisée : légalisation du projet à la Chambre des députés, lancement des premières structures, constitution des cadres et partenariats : tout cela pour en arriver, en l’an 2030, à 80 % des services publics numérisés. Attendre au contraire la fin de la guerre, la reconstruction et la réalisation des réformes condamnerait en effet le pays à un retard difficile à rattraper. Dans l’intervalle, et plutôt que de suivre la poussive filière classique, la vigilance robotique pourrait faire des miracles, notamment en débusquant la corruption administrative et les irrégularités douanières.

Qui a tort, qui a raison ? Le p rofane qu’est l’auteur de ces lignes n’a nulle honte d’avouer que pour s’aventurer comme ici en terre étrangère, peu connue, il a eu recours, entre autres sources, à l’intelligence artificielle. Nombre d’entre vous le feront probablement aussi pour en savoir davantage. Mais en serons-nous vraiment plus avancés ? Au b out du compte la décision finale n’est-elle pas du ressort du cerveau humain plutôt que de la machine, pour incroyablement performante qu’elle puisse être ? En c as de déconvenue, l’intelligence artificielle risque-t-elle de servir de bouc émissaire, d’alibi, à l’intelligence tout court ?

Le pire qui pourrait alors arriver serait de n’avoir à s’en prendre qu’aux seuls algorithmes, agents cognitifs et autres rejetons hyperdoués et survitaminés du silicium !

igor @lorientlejour.com

Vivement l’entrée au gouvernement d’un ministre spécifiquement, pleinement dédié à l’intelligence artificielle : la consigne vient cette fois de tout en haut, de la bouche même du président de la République inaugurant jeudi le Salon de l’innovation au Liban (Experia). L’idée n’est guère nouvelle pourtant; elle a même donné lieu à de vives polémiques quant à son opportunité, dans un Liban qui n’a pas fini de se débattre entre crises financière, socio-économique et sécuritaire. Notre pays s’est déjà mis au diapason du siècle en réservant une place à l’IA au sein de l’organe exécutif. La gestion en est confiée au très compétent et hautement estimé Kamal Shehadi : ministre des Déplacés, il est aussi ministre d’État en charge des Technologies de l’information et de l’Intelligence...