En ce début d’année scolaire, alors que non moins de trente écoles publiques ferment leurs portes fautes d’élèves, l’enseignement au Liban est visiblement en crise. Par ailleurs, tout apprenant est en droit de se demander pourquoi il se réveille aux aurores à longueur d’année, pourquoi il se traîne encore engourdi de sommeil vers le véhicule qui le conduit à son premier cours dont son cerveau n’est pas encore prêt à digérer le contenu. Oui, pourquoi, tant qu’un simple téléphone peut lui procurer toutes les explications et réponses nécessaires sans qu’il ait à se déplacer ? L’invasion du numérique est-elle l’autre cause principale de cette désaffection, la première étant le manque de moyens d’un Liban failli qui ne sait comment se redresser ?
Publiée début septembre, l’enquête PISA de l’OCDE, menée en 2025 auprès de 760 000 élèves de 15 ans dans 91 pays, montre des résultats au plus bas en lecture, en mathématiques et en sciences. La France, à titre d’exemple, reste dans la moyenne de l’OCDE, mais recule fortement. Le Liban, qui avait contre vents et marées maintenu un excellent niveau général dans le domaine de l’éducation, plonge et se retrouve dans le bas du classement. Les élèves libanais sont jugés trop académiques, ce qui signifie que la manie de leur faire « avaler » les cours, du moins dans le système public, n’a pas changé depuis des décennies. On peut comprendre que des éducateurs, exerçant un métier jugé ingrat et mal payé, n’aient d’autre souci que de boucler le programme, et que cette instruction de perroquets leur simplifie la vie, sans exigence de créativité, facile à appliquer, facile à évaluer. On ne peut non plus négliger le facteur de l’urgence, dans un pays où la guerre est devenue une norme. À trop anticiper les interruptions de cours et les fermetures forcées, on met les bouchées doubles et les cours se font au pas de course, impitoyable pour les élèves en difficulté. Rares sont pourtant les pays comme le pays du Cèdre où les parents sont prêts à vendre leurs biens pour financer l’éducation de leurs enfants. Ils s’y contraignent tant que l’école publique demeure le dernier des derniers recours : bâtiments insalubres, classes surchargées dans certains établissements, souvent pour compenser la difficulté d’en ouvrir d’autres au regard du nombre insuffisant d’inscrits. Professeurs débordés, forcément, et frustrés par des salaires misérables. Or l’enfant libanais est en lui-même un investissement, un projet prêt à exporter, à maturité, dans la mesure où personne, à commencer par ses propres parents, ne conçoit qu’il puisse avoir un avenir dans son propre pays. Une fois embauché à l’étranger, c’est lui qui financera les retraites et assurances des seniors et viendra justifier, lors des saisons touristiques, la pléthore de restaurants et lieux de loisirs qui autrement éclosent en masse pour presque personne.
En France, les élèves sont de plus en plus incapables de croiser plusieurs sources ou de lire des textes longs. Les « lecteurs pressés », qui vont trop vite et se trompent, ont presque doublé depuis 2018, constate le rapport PISA. Voilà qui présage tristement d’un recul inexorable du livre, nouvelle relique du futur et futur objet oublié.
En octobre 2025, lors du jubilé du monde de l’éducation où il avait accueilli, place Saint-Pierre, des éducateurs venus du monde entier, le pape Léon XIV s’était appuyé sur son expérience d’enseignant dans les écoles de l’ordre de Saint-Augustin pour leur proposer quatre repères augustiniens dont le principal est l’intériorité. Les bonnes salles, les laboratoires, les bibliothèques sont utiles, avait-il dit en substance à ses hôtes, mais ce ne sont que des moyens. Pour Augustin, avait-il rappelé, « les mots ne font que frapper les oreilles. Le vrai maître est à l’intérieur de chaque personne ». Et pour que les mots de l’enseignant réveillent en chaque apprenant le désir d’intégrer – de com-prendre – une leçon en se la réexpliquant à lui-même, il faudrait, dit le pape, que le cœur parle au cœur et que l’enseignement « éveille des sourires au fond de l’âme ». Au-delà d’un lieu d’études et d’acquisition de notions, l’école est un lieu de relations. L’IA, source de connaissances techniques et standardisées, peut donner à des élèves déjà isolés l’illusion de ne pas avoir besoin des autres ou peut-être de ne pas être dignes de leur aide ou de leur amitié.
Au-delà de leur fatigue rarement reconnue, les éducateurs sont les derniers remparts contre la standardisation du monde par les algorithmes. Les joies intenses que peut procurer leur métier sont les dernières garantes de la splendeur de l’humain.