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Culture - Jeune Scène Musicale

Irtijal 26 : trois jours d’effervescence sonore

Reporté en raison de la guerre, le festival international de musique expérimentale au Liban fait la part belle à la relève de la scène alternative.

Irtijal 26 : trois jours d’effervescence sonore

Des amateurs de post-punk, parmi lesquels quelques musiciens, au concert de Ta2reeban dans le cadre d’Irtijal, le 6 octobre au studio d’Alfred Tarazi. Photo Lujain Jo

À première vue, Split Subject n’a rien d’un groupe de metal à l’ancienne. À la tête de ce jeune quatuor, la claviériste Nour Debian donne le ton.

Le premier morceau de son concert de mardi soir réveille pourtant quelques motifs familiers du métal le plus sombre. Portée par la batterie d’Andrew Kareh et la basse de Ralph Chbeir, une ligne de basse sourdement incandescente déploie sa menace : celle d’un jeune grizzly auquel on n’aurait pas administré assez de sédatifs. La voix de Debian brouille aussitôt les repères que les plus âgés du public auraient pu retrouver. L’électronique, qu’elle joue ici à quatre mains avec le guitariste Bachir Daher, ajoute au son une atmosphère de science-fiction de série B. Le métal de Split Subject montre les crocs, mais avec un clin d’œil.

Cette ouverture ténébreuse ne peut, bien sûr, que déboucher sur une cacophonie extatique. Daher quitte le clavier, ajuste la sangle de sa guitare et réveille l’ours sonore, qui s’emploie à éventrer ceux qui le tenaient sous leur coupe. Dans le public, jeunes et moins jeunes se balancent au rythme de la musique. Aux premiers rangs, on s’est assis par terre.

La scène se déroule lors de la soirée d’ouverture d’Irtijal 26, le festival international de musique expérimentale au Liban, accueilli dans le studio d’Alfred Tarazi, à quelques minutes à pied de l’arrêt de bus de Dora. Le concert devait avoir lieu en plein air. Mais vers 19h30, une pluie torrentielle a provoqué un véritable branle-bas de combat chez les musiciens et techniciens pour entrer le matériel électronique exposé et improviser des bâches pour protéger le reste.

Le nuage avait beau être imposant et chargé de pluie, le concert a finalement commencé avec seulement une heure et demie de retard, parmi les archives et les œuvres traversées par l’histoire qui peuplent le studio de Tarazi.

Pour cette première soirée, Irtijal a réuni trois groupes libanais de post-punk. Tous avaient en commun le goût du volume sonore et des instruments faits pour en produire. Le programme ne joue pourtant pas sur une seule note : une bonne part de son charme naît de ce qui distingue les trois formations.

Le morceau d’ouverture de Split Subject se révèle ainsi une fausse piste. Certes, la suite du concert reste résolument à pleine puissance, et nombre de paroles sont hurlées avec une conviction qui les rend indéchiffrables. Mais beaucoup de morceaux appellent la danse. Tout au long de la soirée, la musique imprime aux corps ses secousses rageuses, même si les premières bousculades se font attendre.

La danse peut, elle aussi, faire du bruit. Vers la fin du concert de Split Subject, tandis que les premiers rangs bouillonnent au rythme des morceaux et de leurs paroles acérées, Nour Debian abandonne son clavier et se lance dans la foule, micro à la main. Ses cris exaltés envahissent l’espace. Lorsqu’elle regagne enfin son instrument, elle se laisse tomber au sol, triomphante.

Charchour, du groupe Ta2reeban, en concert à Irtijal, le 6 octobre au studio d’Alfred Tarazi. © Lujain Jo


Le passage de relais

Fondé par Charif Sehnaoui avec Mazen Kerbaj et Raed Yassin, Irtijal est le plus ancien festival de Beyrouth. Sa 26e édition est la première sous la direction de Fadi Tabbal. Figure familière de la scène beyrouthine, celui-ci accompagne les musiciens libanais depuis qu’il a cofondé les studios Tunefork, en 2006.

Le nouveau directeur salue le choix de Charif Sehnaoui de confier cette responsabilité à quelqu’un d’autre. « C’est ce que je souhaite pour Tunefork, dit-il : que les choses continuent quand nous ne serons plus là. J’espère que, dans quelques années, quelqu’un d’autre dirigera aussi Irtijal. »

Les bombardements israéliens ont contraint l’équipe à reporter le festival, initialement prévu en avril. Les lieux ont pu être conservés, mais plusieurs invités n’étaient plus disponibles en octobre. Il a donc fallu remanier l’affiche.

« Nous nous sommes concentrés sur les jeunes artistes libanais, explique Fadi Tabbal. Plus de la moitié des formations appartiennent à une nouvelle génération de musiciens. » Aux côtés de Split Subject et de Ta2reeban, cette relève comprend les trios am lam, composé d’Omar Itani, de Samira Makki et du DJ Rayan Abdelkhalek, et Boond !, qui réunit Ghiwa Tayar, Joe Nassar et Oscar Fasolini, ainsi que le duo égyptien Mi3raj.

Les générations précédentes sont notamment représentées par l’ensemble belgo-américano-libanais Cedral – Cedrik Fermont, Ralph Chbeir, Sarah Huneidi et Steve Dickison –, le quatuor libanais de noise rock G2D2 – Anthony Sahyoun, Charif Sehnaoui, Malek Rizkallah et Akram Hajj – et le duo libano-suisse PRAED, formé de Raed Yassin et de Paed Conca. L’artiste aux synthétiseurs June As clôturera le festival jeudi soir par un DJ set, au terme d’une soirée de quatre concerts au Metro al-Madina.

Serge Yared, au centre, Fadi Tabbal et Paed Conca lors du retour triomphal de The Incompetents à Irtijal, le 6 octobre au studio d’Alfred Tarazi. © Lujain Jo


Si les circonstances le permettent, Irtijal retrouvera son rendez-vous d’avril. Depuis 2019, le festival a réduit son format et accordé une place proportionnellement plus grande aux artistes locaux. Fadi Tabbal espère que l’édition 2027 pourra accueillir davantage de formations internationales.

Les dernières éditions ont été autofinancées, précise-t-il. « C’est un choix : se passer ou non de soutiens extérieurs et faire quelque chose d’entièrement par soi-même. » Son principal objectif est de donner à Irtijal « davantage de visibilité auprès de tous les publics. J’essaie de mettre un peu plus en lumière le plus ancien festival alternatif du Liban ». Le nouveau directeur a aussi introduit des produits dérivés. Si les spectateurs pouvaient déjà acheter les CD et les vinyles des artistes pendant les concerts, les tee-shirts, affiches et sacs en toile du festival manquaient jusqu’ici à l’appel.

« Pendant vingt-six ans, personne n’avait pensé aux produits dérivés, s’amuse Fadi Tabbal. Maintenant, nous en avons. Nous travaillons aussi à la diffusion du festival sur Radio al-Hara. » La transmission au sein de la communauté musicale beyrouthine est une autre de ses préoccupations. « Chaque fois que je travaillais en studio avec de nouveaux groupes, nous leur expliquions ce qui les avait précédés. Les jeunes musiciens ne savaient pas ce que nous avions déjà accompli : ‘‘Oh mon Dieu, il y a des groupes aussi cool au Liban ? !’’. Cette continuité est précieuse pour les archives, mais aussi pour le développement de la scène. On ne peut pas évoluer sans avoir quelque chose à partir de quoi évoluer. Les choses changent, et c’est très bien, ajoute-t-il en riant. Mais vous n’êtes pas le premier musicien sur terre. »

Ta2reeban en concert à Irtijal, le 6 octobre au studio d’Alfred Tarazi. © Lujain Jo


Vétérans et nouveaux venus


Fadi Tabbal et le guitariste et chanteur Serge Yared ont fondé The Incompetents en 2007. Depuis, au fil des années et des changements de musiciens, le groupe s’est constitué un public fidèle, jusqu’à devenir culte à Beyrouth. Ce soir, les visages souriants des spectateurs qui chantent avec Yared en offrent une confirmation. Pour son premier concert en six ans, la formation réunit, autour du duo, Paed Conca, Julia Sabra, Pascal Semerdjian et Marwan Tohmé.

Difficile de classer le style de The Incompetents. Les deux influences que le groupe revendique, aussi éloignées l’une de l’autre que Captain Beefheart et UFO, donnent toutefois quelques indications. Le mélange rugueux de punk et de grunge s’entend clairement ce soir. Mais un morceau instrumental rappelle que le bruit peut aussi surgir d’un geste musical savamment travaillé.

Le son singulier du groupe tient aux espaces ménagés dans le vacarme et à l’esprit joueur avec lequel Serge Yared, Fadi Tabbal et leurs compagnons viennent les habiter. Souvent, des paroles proches de la conversation, portées par un accompagnement pop, sont livrées par le premier sur un ton factuel d’un sérieux réjouissant. De cette rencontre entre une grande maîtrise musicale et un propos qui se désamorce lui-même par l’ironie naît un délicieux décalage.

La soirée s’achève sur le concert incendiaire du trio Ta2reeban (« Presque »). Cette formation de hardcore est issue de Dajjeh, un collectif d’amateurs de post-punk qui se retrouve à la Zico House.

D’entrée, le groupe déchaîne une salve de morceaux brefs, à l’élan irrésistible. Sa musique se glisse dans l’étroit passage entre un speed metal sans fioritures et un thrash dépouillé. La concision et l’intensité de ces premiers titres rappellent les Ramones. Roupen martèle à la batterie un rythme à quatre temps d’une puissance industrielle ; Michael, à la basse, se démène dans tout l’espace. Le guitariste Charchour, lui, reste campé sur place, dans une posture de défi, hurlant ses paroles dans le micro. Au milieu de cette première rafale, le chanteur rompt soudain les amarres : son riff de guitare l’emporte dans la foule toute proche, où il déclenche les premières bousculades du pogo.

Lors d’une brève accalmie, Charchour remercie Irtijal et le studio d’Alfred Tarazi de les accueillir. Comme s’il devançait une question sur ce qui nourrit tous ces cris, il rappelle que Ta2reeban s’était produit dans ce quartier environ un an auparavant. Depuis, 5 000 personnes supplémentaires ont été tuées.

Irtijal 26 s’achève ce jeudi 8 octobre avec quatre concerts au Metro al-Madina.

À première vue, Split Subject n’a rien d’un groupe de metal à l’ancienne. À la tête de ce jeune quatuor, la claviériste Nour Debian donne le ton.Le premier morceau de son concert de mardi soir réveille pourtant quelques motifs familiers du métal le plus sombre. Portée par la batterie d’Andrew Kareh et la basse de Ralph Chbeir, une ligne de basse sourdement incandescente déploie sa menace : celle d’un jeune grizzly auquel on n’aurait pas administré assez de sédatifs. La voix de Debian brouille aussitôt les repères que les plus âgés du public auraient pu retrouver. L’électronique, qu’elle joue ici à quatre mains avec le guitariste Bachir Daher, ajoute au son une atmosphère de science-fiction de série B. Le métal de Split Subject montre les crocs, mais avec un clin d’œil.Cette ouverture ténébreuse...
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