Une vue de la cédraie du Chouf. Photo Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour
Un point particulièrement litigieux a été retiré jeudi de l’ordre du jour du Conseil des ministres du cabinet de Nawaf Salam. Il s’agit d’une demande formulée par le ministère de l’Environnement concernant 11 projets de décrets portant sur la redéfinition des frontières de plusieurs réserves naturelles du pays : Horch Ehden (Nord), les trois îles de la réserve dite des Îles des Palmiers (au large de Tripoli, Nord), la réserve des cèdres du Chouf (Mont-Liban), la plage de Tyr (Sud), la forêt de cèdres de Tannourine (Nord), Yammouné (Békaa), Bentaël (Kesrouan) et les terrains domaniaux de Chnanaïr (Kesrouan), Kafra, Ramiyé et Beit Lif (toutes dans le Sud).
Une fois rendu public, ce point à l’ordre du jour a aussitôt provoqué une levée de boucliers de la part de plusieurs environnementalistes et même de certains parlementaires, visant plus particulièrement la ministre de l’Environnement, Tamara Elzein. Les opposants craignent que ces modifications entraînent des rétrécissements des superficies des réserves, en prélude à des autorisations de projets urbanistiques.
« Est-ce une délimitation des frontières ou une réduction des surfaces protégées ? » demande ainsi l’association Terre Liban dans une publication sur Facebook. Selon l’ONG, la réserve des cèdres du Chouf, la plus grande du Liban, devrait voir sa superficie réduite de 15 647 hectares actuellement à 9 962 hectares, si on lui retire la montagne de Aïn Dara. Horch Ehden pourrait, elle, passer de 1 700 hectares à 1 410, alors que la réserve marine de Tyr verrait sa superficie de 380 hectares ramenée à 185. « Ces différences ne relèvent pas d’un simple détail technique. Il faut une clarification publique indiquant si ces cartes corrigent des estimations antérieures ou si elles excluent certaines terres du périmètre de protection, ainsi que les conséquences que cela pourrait avoir en termes d’assouplissement des restrictions de construction, d’investissement et d’activités nuisibles à la nature », poursuit l’association.
Pas de réduction, mais des précisions, assure le ministère
Interrogée sur le contexte dans lequel ces projets de décrets sont présentés aujourd’hui, une source du bureau de la ministre de l’Environnement précise à L’Orient-Le Jour qu’il s’agit d’une exigence de précision concernant les frontières des réserves naturelles qui datent de 2009, année au cours de laquelle a été publié le schéma directeur d’aménagement du territoire libanais. « La carte comprise dans ce schéma directeur est à une échelle de 1/200 000, et les territoires des réserves y sont indiqués par des cercles, ce qui est bien moins précis qu’une délimitation », souligne cette source. Selon elle, toutes les réserves dont la création est antérieure à 2014 ne sont pas accompagnées de cartes précises, d’où ce travail de délimitation « qui a requis un an de travail ». Cette source balaie toutes les accusations de vouloir favoriser des projets urbanistiques au détriment des réserves. Elle assure par ailleurs que les zones tampons des réserves (de 500 mètres, selon la loi) sont toujours là et bien délimitées.
L’argument ne convainc pas Paul Abi Rached, président de Terre Liban. « Si on parle d’inexactitudes rectifiées par rapport à des cartes antérieures, on peut comprendre une différence de 1 000 mètres carrés d’écart, ou même quelques milliers, mais 300 hectares ou plus ? » s’étonne-t-il. L’écologiste dit avoir surtout été surpris par les écarts entre les nouvelles cartes proposées et les superficies – jusque-là reconnues – de trois réserves en particulier : celle des cèdres du Chouf, celle de la plage de Tyr et celle de Horch Ehden. « Près de ces trois sites, il y a eu dernièrement des projets controversés : un projet de station de ski à Ehden, un projet de club d’officiers qui risque de rogner la superficie de la plage de Tyr et une station pour la production de bitume dans la région de Aïn Dara, une zone considérée comme faisant partie de la réserve du Chouf », explique-t-il.
Inquiétudes au Chouf et à Tyr
« Après toutes ces années de lutte, ces nouvelles cartes nous ramèneraient au point zéro si elles décrètent que la montagne de Aïn Dara ne fait plus partie de la réserve », prévient Abdallah Haddad, militant de longue date pour l’environnement dans le Chouf. Cette région est connue pour ses énormes carrières. Depuis 2019, les efforts des environnementalistes de la région avaient permis de mettre fin à des activités controversées, notamment celles des carrières. Les décisions prises à l’époque dans ce sens par le parquet du Mont-Liban étaient motivées par l’inclusion de la montagne de Aïn Dara dans la réserve. « Il y a une confusion entre la réserve telle que délimitée par la loi libanaise, et l’immense territoire qui a constitué par la suite la réserve de biosphère de l’Unesco, qui font toutes deux partie du site », nuance toutefois la source du ministère, au sujet de la réserve du Chouf.
Une possible réduction de la superficie de la réserve de Tyr inquiète aussi les environnementalistes de la région, à l’instar de Fadia Jomaa. « La réserve de Tyr risque de perdre quasiment la moitié de sa superficie avec ces nouvelles cartes. Je me bats toujours pour savoir quels terrains seraient gommés » dans ce projet de décret, lâche-t-elle. Fadia Jomaa se demande si cette démarche ne vise pas à favoriser le grand projet lié au projet de club d’officier mentionné par Paul Abi Rached. « Nous sommes préparés à toutes les éventualités, quitte à porter l’affaire en justice », affirme-t-elle. Affaire à suivre.

