Ce montage de photos réalisé le 11 septembre 2026 montre la crête de Ali Taher, au Liban-Sud, le 7 septembre 2026 (à gauche), et les conséquences d’une démolition israélienne effectuée le 10 septembre 2026, qui a provoqué une secousse sismique de magnitude 4,1. Photos AFP
Depuis le début de la guerre entre Israël et le Hezbollah au Liban dans le sillage du conflit à Gaza en octobre 2023, l’inquiétude sur l’impact environnemental se focalisait généralement sur les pertes de couverture végétale, la pollution de l’air ou encore les incendies… Mais qu’en est-il du risque d’infiltration dans le sol (et les aquifères souterrains par extension) des polluants provenant des explosifs utilisés par l’armée israélienne et des déchets provoqués par les démolitions ? Une question encore plus d’actualité au lendemain du dynamitage israélien massif, le 10 septembre, de tunnels souterrains sur la crête stratégique de Ali Taher, dans la région de Nabatiyé, au Liban-Sud.
Ahmad el-Hajj, expert et consultant en ressources hydrauliques et environnementales, a tenté de répondre à cette question. Il a présenté mercredi une étude sur ce sujet lors d’une conférence sur les conséquences environnementales de la guerre à l’ordre des ingénieurs et des architectes à Beyrouth, avec le parrainage du ministère de l’Environnement. Il explique à L’Orient-Le Jour qu’en attendant de pouvoir se rendre sur le terrain, il a conçu son étude de manière à déterminer les zones de vulnérabilité dans les régions sous le feu, afin d’aider les autorités à savoir où seront les priorités en matière de surveillance et de traitement de la pollution une fois les combats terminés.

Quelles zones géographiques couvre l’étude ?
Elle couvre principalement les zones occupées par l’armée israélienne au sud de la « ligne jaune* » (63 villages sur une superficie de 464 kilomètres carrés) et les villages limitrophes (12 villages sur une superficie de 59 kilomètres carrés).
Pourquoi parlez-vous de vulnérabilité des sols plutôt que de pollution ?
La pollution immédiate due aux activités liées à la guerre est inévitable, mais la question qui se posera plus tard est de savoir si ses effets sur le sol et les eaux souterraines seront durables. L’idée de cette carte est de déterminer quelles zones sont particulièrement exposées au risque d’une infiltration profonde des polluants dans le sol et dans les nappes d’eau souterraine, avec un impact à long terme sur la qualité du sol, les ressources hydrauliques et l’agriculture. Ces sources de pollution en pleine guerre proviennent des matières dégagées par les explosions ou les munitions, des destructions de bâtiments et d’infrastructures à la surface, des incendies de végétation et des impacts causés par les cratères et la fragmentation du sol.
Que signifie une forte, moyenne ou faible vulnérabilité des sols à la pollution, en termes concrets ?
Il s’agit de savoir jusqu’à quel point le sol, en un lieu précis, est exposé ou non à une infiltration profonde de polluants, donc au risque d’une pollution à long terme. Ainsi, si le sous-sol est protégé par une couche de marne par exemple, on saura qu’il est étanche et que les polluants peuvent difficilement y pénétrer en profondeur. Malgré d’éventuelles frappes, il restera relativement épargné. À l’inverse, si le sol est karstique et la roche naturellement fissurée, il sera beaucoup plus vulnérable à la pollution résultant de la guerre : contamination de l’eau souterraine, taux de toxicité dans les organismes vivants et les systèmes écologiques, accumulation de polluants dans la chaîne alimentaire et les écosystèmes, risques sanitaires pour les humains...
Quels sont vos résultats définitifs ?
La carte que j’ai pu constituer (après prise en compte des facteurs de la couverture végétale, de la nature du sol, des données géologiques et de l’hydrologie du lieu) montre que 13,16 % des terrains situés en zone de guerre, occupés ou pas, sont très vulnérables à la pollution due aux explosions et aux bombardements, tandis que 70,95 % présentent une vulnérabilité modérée et 15,88 % une sensibilité faible. Dans la plupart des cas, donc, les craintes d’une pollution à long terme ne sont pas justifiées.
Quid des zones soumises à un nombre élevé d’explosions quotidiennes, comme à Mansouri (Tyr) par exemple ?
Quelle que soit la puissance de l’explosion ou le nombre de dynamitages, si le sol dispose d’une couche protectrice, on peut éviter le scénario-catastrophe. Même en cas de pluie, les polluants résultant des activités de guerre, qui se seraient déposés au sol, seront évacués vers la mer par ruissellement, sans s’infiltrer en profondeur.
Quelles implications pour l’avenir ?
Déterminer la vulnérabilité des sols a des implications sociales, économiques et politiques cruciales pour les habitants du Sud, dont un grand nombre sont des agriculteurs, appelés à réintégrer leur région après la guerre. Si les consommateurs libanais pensent que tous les sols sont pollués dans le Sud, les agriculteurs et producteurs de cette région seront lésés. Cette carte aide à comprendre avec plus de précision quels lieux sont le plus à risque.
Quant aux autorités libanaises, elles pourront profiter de cette étude scientifique pour savoir où prélever des échantillons en priorité et quels tests commander. À titre d’exemple, si l’on se trouve dans une région à risque, on ne devrait pas se limiter à des tests sur les taux de calcium, magnésium et sodium, mais prêter davantage attention aux taux de métaux lourds. Le taux d’infiltration a aussi une incidence sur le temps qu’il faut pour que le sol récupère sa santé : un an en moyenne pour les sols à faible vulnérabilité, deux à trois ans pour la moyenne vulnérabilité, et cinq à dix ans pour ceux à haute vulnérabilité. Cela devrait donc influer sur les dispositions à prendre une fois la guerre terminée.
*La « ligne jaune » est le terme utilisé par Israël pour délimiter ce qu’il qualifie de « zone de sécurité » qu’il occupe au Liban-Sud sur une superficie de plus de 600 kilomètres carrés.

