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L’assassinat en deux temps de l’émir Fakhreddine

L’assassinat en deux temps de l’émir Fakhreddine

Deir el-Qamar au Chouf, la montagne libanaise dans laquelle s’est réfugié Fakhreddine. Photo Live Love Lebanon

« Les nations ne seraient heureuses que quand les philosophes deviennent rois, ou les rois deviennent philosophes », Sir Thomas Moore, Utopia.

Le Liban est la terre où la fiction et la réalité n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente. Et c’est toujours la pénible réalité qui prévaut et précipite la culbute, malgré le mérite évident d’une fiction nantie d’une indéniable valeur et munie de promesses transcendantes, conçue dans la fournaise de l’ambition dont l’esprit détenteur, alerté à sa validité, aurait cherché à en faire la synthèse d’une culture commune.

L’émir Fakhreddine aurait inspiré le concept de l’unité politique de la terre. Considéré comme le père spirituel de la nation libanaise, en conflit permanent avec l’Empire ottoman, il avait cherché à apposer le support des Toscans dans la balance diplomatique. Un mauvais calcul. Devenu suspect aux yeux des Ottomans, perturbés par son ambition territoriale, il fut exilé en Toscane. « Faccardino », tel qu’il a été prénommé dans la cour des Médicis, reçut le respect et l’accueil réservés à un dignitaire de son rang.

Dès son retour dans sa terre natale, à travers des alliances et des arrangements, l’émir allait reprendre ses conquêtes, élargissant son domaine aussi loin que la Syrie et la Palestine. La colère des Ottomans, envenimée par sa volonté d’indépendance ainsi que par son instinct pour la liberté, allait resurgir et causer sa défaite militaire en 1633. Réfugié dans la montagne libanaise, il fut appréhendé puis transporté à Constantinople, où il fut décapité, réservant au reste de sa nombreuse famille un sort encore plus cruel.

Les pylônes imaginaires de la fiction s’étaient morcelés en butant contre la citadelle de la réalité, tout en préservant une structure éparse en dents de scie, capable de traverser les tourmentes sécuritaires de près de trois siècles, grâce à la ténacité post mortem de l’émir défunt, pour finalement aboutir à une entente où le mythe allait être confondu avec la réalité. L’héritage culturel de cette période, ignorant les conflits et les divergences communautaires, s’était aventuré vers un nouveau paradigme, considéré comme une distanciation d’une époque lourde de belligérance qui avait imprégné l’esprit d’un peuple resté ignorant de son intérêt propre, manipulé et exploité par ses dirigeants, d’un acquis pénible. Cette métamorphose culturelle, considérée comme une distraction éloignée des impératifs politico-religieux immédiats, allait subir l’assaut d’une réalité falsifiée par un transfert de l’imaginaire à travers des simulations et l’illusion délirante de complots existentiels.

Don Quichotte, le chevalier errant qui voulait combattre le mal, avait été appelé à la rescousse. L’ennemi allait prendre la forme de moulins à vent habités par tous les ingrédients de l’obscénité, combattu avec une tenace énergie mais dont l’aboutissement final, contrairement aux attentes initiales, résultait dans l’encerclement du bagage civilisationnel seul capable d’avancer l’ambition légitime d’un peuple, colporté à travers le miracle des temps et qui avait sa source dans les vallées sacrées de la montagne libanaise.

La fantaisie devient facile à confondre avec la réalité quand l’esprit est dominé par un système de croyances équipé d’une soumission absolue ou fortifié par une foi aveugle.

Don Quichotte, dont les intentions louables d’imposer la justice et la noblesse de son idéal chevaleresque s’étaient heurtées aux défis de la réalité, s’engageait dans un comportement agressif, destructeur, persuadé du bien-fondé de ses intentions. Doué d’une personnalité ancrée normalement dans une synergie rationnelle, mais sujette fréquemment à des impulsions fantasmagoriques, l’hidalgo chavirait par intermittence dans le monde de l’insanité, exalté par le sortilège de sa conviction liée au romantisme enivrant de la chevalerie, élevée au niveau d’un culte visionnaire. La vérité immanente ainsi imaginée atteignait l’échelle de l’intégrisme religieux, dont la défense radicale était assurée par le biais du chevalier errant et par rapport à quoi toute divergence était considérée comme un blasphème ou une hérésie. L’aspect bouffon de ce comportement ne réveillait jamais dans son esprit le doute ou le scrupule.

Rien ne pourrait réconcilier la fiction avec la réalité quand celle-ci est perçue à travers un prisme mythomane, dont l’ultime réfraction est la découverte de l’abîme où l’âme allait sombrer. L’émir, décidé à agir, avait dû sacrifier plusieurs galons pour pouvoir utiliser une fois de plus la faveur de la métempsychose. Méphistophélès perdait de sa patience. Dans Doctor Faustus, Thomas Mann explore les conséquences d’une maladie auto-acquise sur le génie créateur d’un musicien, soulignant les répercussions nihilistes et le primitivisme inhérents à cette conduite. À travers les âges, la légende de Faust, qui avait vendu son âme au diable en échange de gains terrestres et de jouissances mondaines, représenterait une allégorie suggérant que les actes politiques impies sont contemporains des grandes crises de la déficience morale. La relation de la politique et de la vérité, matérialisée par la conquête du pouvoir absolu manœuvré par des pactes préconçus, avait une résonance illusoire. La gratification instantanée, élaborée par la corruption ainsi que par une tendance incontrôlable à la victimisation, n’est que le témoignage d’une dégradation mentale et intellectuelle, en concert avec une réalité profanant le panorama général. La réalité avait une fois de plus empêché la fiction de planter ses caprices. Le dilemme grandissant, l’émir chercha de nouveau refuge dans le monde des esprits.

Seul un homme prétendu doué pouvait combiner les atouts de la certitude avec les mystères de la fiction. Se déclarant poète, auteur, musicien et acteur, Néron était le seul à pouvoir modifier les frontières de la réalité, aidé par le grand incendie de Rome, pour répandre ses talents d’artiste sur l’humanité, inspiré par la même tragédie. Nul n’a pu établir sa responsabilité. Les spéculations les plus étranges, les délais à agir, le nombre d’individus suspectés de contribuer à aviver les flammes ou à obstruer l’arrivée des secours, la vision d’ombres ou d’oiseaux de mauvais augure, tout rendait inaccessible la compréhension de cette terreur collective ; tout rendait insoluble l’attitude pétrifiée de l’incapacité officielle. Reconstituer une réalité ancienne à travers une tradition poétique ; reconstruire une ville après sa destruction ; rassasier la folie d’un empereur résolu dans son omnipotence sont les trois prétextes derrière un crime resté suspendu dans le temps. Mais pour lever les soupçons, il accusa les adhérents au christianisme, entassés dans les quartiers étroits et pauvres de la capitale. La vague de persécution qui s’ensuivit, à travers les spectacles monstrueux des jeux du cirque, consolida la réputation de Néron dans les annales de la cruauté. L’histoire est la foire des épisodes répétitifs. L’explosion du 4 août n’était qu’une reconstitution imprévue contingente de la catastrophe équivoque qui a traversé les siècles. Abandonnée à elle-même, cette tragédie sera toujours entourée d’une énigme enrobée par un mensonge. C’est à se demander si les motifs derrière les drames se consument dans les flammes des passions. Le mouchard, émissaire de l’hypothèse d’un complot, aurait figuré sur le programme des jeux du cirque ou le menu d’un lion. Une seule chose est certaine, c’était qu’elle avait rendu la réincarnation de l’émir inconcevable.

L’émir Fakhreddine est considéré comme le père spirituel de la nation libanaise. Photo tirée de Wikipédia

Devant « la nature ayant perdu son caractère divin », évoquant la désillusion exprimée par Friedrich Schiller, « je ne suis pas étonné qu’ils aient enfoncé l’épée dans mon cœur, ma tête désœuvrée avait perdu toute sa fonction », aurait voulu s’écrier Faccardino. Une émotion ressentie par une conscience troublée par l’écart existant entre la réalité et l’absolu, la désillusion prend une dimension collective sous le terme wébérien de « désenchantement du monde », suggérant une connexion avec le dérèglement d’un monde considéré précédemment comme harmonieux et avec le dépouillement de la religion de ses entraves surnaturelles, suggéré entre autres par les prophéties du judaïsme ancien qui considérerait l’histoire tangible comme « la parole de Dieu » ; par l’islam qui avait rejeté la notion de l’incarnation ; par le protestantisme qui avait repoussé les sacrements comme moyen de salut. La culture du « désenchantement du monde », liée au processus de sécularisation et à l’avènement de la modernité, est concomitante au recul de l’adhésion aux religions, au moins dans les sociétés occidentales. Devant un monde en dissolution, la nostalgie du mythe et de la magie accompagne toujours certaines traditions religieuses imbues de mystères et de notions cachées, quand ceux-là bénéficient au paradigme.

La culture n’est pas nécessairement associée à l’éducation et la connaissance, ou ignorante des contraintes du sacré, mais matérialise la synthèse des valeurs et idées héritées à travers le commerce des âges. Ni la culture ni l’éducation ne sont un rempart contre la barbarie, quand l’esprit est conquis par une idéologie religieuse ou séculière, comme il a été prouvé par l’ascendance du nazisme ou de l’islamisme, mais autant par les « volontaires » du 11-Septembre. « La culture est ce qui reste quand on a tout oublié », aurait suggéré quelqu’un. Pendant que la religion donne souvent un sens à la vie, ou incarne un refuge dans les moments difficiles, la culture encadrée par celle-ci est la fonctionnalité spirituelle qui oriente les catégories stratifiées de l’esprit vers l’intégration sociale et la démarche intellectuelle. Mis à part l’intoxication dogmatique manœuvrée par une idéologie totalitaire, toute passivité résignée devant une autorité pourrait orienter la conscience vers « la servitude volontaire » telle qu’elle avait été envisagée par Étienne de La Boétie au XVIe siècle. L’endoctrinement institutionnalisé, répandu dans les milieux sectaires, perturbe l’harmonie sociale. Sans l’autonomie de la culture, indépendante de l’idolâtrie, la liberté de penser sera compromise. Reste à savoir si ce choix satisfait tous les esprits. Plus que toute autre chose, la culture, selon Nietzsche, « c’est avant tout une unité de style qui se manifeste dans toutes les activités d’une nation ». En un mot, a way of life compatible avec l’âme d’un peuple.

La promiscuité géopolitique entre le monde musulman et l’Occident allait augmenter la séparation culturelle entre les deux protagonistes. L’analphabétisme ininterrompu prévalent dans les sociétés islamiques rendait toute approche laborieuse, accentuée par la faillite du nationalisme arabe à travers ses deux versions, nassériste ou baasiste, supplanté par l’intégrisme islamique sunnite perçu comme une menace régionale. Celui-ci fut contrebalancé par la surenchère de la théocratie iranienne, prenant en charge, à travers sa domestication de « l’axe de la résistance », la lutte contre Israël, noyautant avec son idéologie intégriste le cœur et l’esprit du monde arabe. Le sunnisme politique a répondu par la flambée de l’islamisation ethnologique des sociétés concernées. L’État islamique n’en est que l’ultime glorification, confirmant la primauté religieuse immuable dans l’esprit arabe. La nostalgie du passé, à travers une immersion exclusivement religieuse, rendait encore plus difficile la modernisation de l’esprit. Un aspect de l’illettrisme, la « oummiya ou virginité spirituelle », signifiant une éducation limitée à la religion, prévalente dans les milieux cléricaux codifiés comme les ulémas, mais autant dans la population en général, concédant une emprise dogmatique énorme à des autorités spirituelles célébrées, rendait une entente encore plus difficile à achever. Ce n’est pas pour suggérer que l’analphabétisme est exclusivement limité à une religion ou à une communauté. Loin de là. L’histoire nous met en contact avec deux révolutions culturelles qui avaient changé la face du monde : le rejet du mythe par la philosophie grecque et l’abandon de l’emprise temporelle de la chrétienté à travers la Réformation et la Renaissance.

La cour intérieure du palais de l’émir Fakhreddine, transformé depuis quelques années par son propriétaire Samir Baz en musée de cire. Photo tirée du livre d’Antoine L. Boustany « Deir el-Qamar, une saga d’histoire et d’hommes »

La faillite de l’émir à arriver à un accord politique, ou à agencer une solution économique, alors que la société grouillait de politiciens chevronnés, de lutins financiers ainsi que d’une tradition médiatique ostentatoire, ne semblait inquiéter personne. L’univers prépondérant de la corruption, de la tyrannie et de la hantise résistant à une intrusion corrective flottait au-delà de l’espace accessible. L’émir, dépaysé par le souffle de l’explosion, préféra rejoindre le domaine des défunts. Cette aliénation implicite, contrôlable seulement par une influence coercitive, semblait irréductible. Plusieurs accords, financiers ou politiques, avaient traversé un intervalle historique de plusieurs décades, sans toutefois arriver à une phase définitive.

Il serait donc grand temps de conclure qu’une double culture antinomique, dysfonctionnelle ne pourra jamais achever une symbiose conceptuelle. La culture arabo-islamique favorisant une orientation vers l’abstraction, évidente par son art, la calligraphie et le concept de Dieu, sensible aux idéologies et aux causes aléatoires, sympathisante des tendances totalitaires, branchée sur le passé, ainsi incapable de résoudre les conflits immanents, protège son épistèmê par une distanciation vis-à-vis d’exigences capables de défigurer sa colonisation des esprits. La culture arabo-chrétienne, fragilisée par son manque de cohésion et une dilution numérique disproportionnée, ainsi que par une formation à cheval entre l’Orient et l’Occident, accrochée à la religion comme à une bouée de sauvetage, corrompue par la nécessité de survivre et la jouissance de la liberté, avait failli à solidifier les ponts nécessaires vers une intégration durable. Nonobstant, la persona libanaise séculière, dont l’actualité a été testée à maintes reprises, mais dont la contribution est restée timide, peut-être la seule constante d’un travail ardu, construite à travers le temps en dépit des dissensions et des conflits, est certainement la base primordiale d’une culture identitaire libérée des contraintes collectives.

Le multiculturalisme disséminé, potentiellement coupable d’une désintégration sociale, trouve dans le chaos une opportunité de se déployer en isolant chacune de ses composantes dans une sphère restreinte indépendante de toute harmonie constructive. L’amalgame de plusieurs cultures cherchant à trouver un modus vivendi tout en essayant de s’éliminer mutuellement relève d’un quichotisme doublé de pactes faustiens autodestructifs, manipulé par la tyrannie et le mensonge. L’explosion du 4 août n’est que la réalité d’une projection suicidaire provoquée par un imaginaire désarçonné par l’accumulation de malaises et de convulsions insoutenables. Pour éviter une crise existentielle, avant même de considérer une solution politique d’entente ou économique de sauvetage, une révolution culturelle motivée par la sauvegarde de la nation, inspirée par une cohésion intellectuelle portée par un humanisme sous-jacent, loin des idéologies religieuses ou prétendument laïques, indépendante des pièges communautaires, serait le ciment de la nation. Les nouvelles révolutions scientifiques, médicales et transhumanistes sont déjà à nos portes. Demain sera bientôt le passé qu’on cherche à rattraper. On ne peut avancer à rebours. La révolution commence par un examen de conscience, et se termine par un dialogue. L’émir pourrait alors remonter sur son cheval et flâner à travers la campagne.

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« Les nations ne seraient heureuses que quand les philosophes deviennent rois, ou les rois deviennent philosophes », Sir Thomas Moore, Utopia. Le Liban est la terre où la fiction et la réalité n’arrivent pas à trouver un terrain d’entente. Et c’est toujours la pénible réalité qui prévaut et précipite la culbute, malgré le mérite évident d’une fiction nantie...

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