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Lifestyle - Rencontre

Olivier Gasnier Duparc : Survivant, pas victime

Il a proposé aux aficionados des nuits blanches des lieux, des expériences, des soirées différents qui ont fait battre le cœur de Beyrouth. Aujourd’hui, après trois années de nuits obscures et silencieuses, une crise sans nom et la double explosion du port lors de laquelle il a été sérieusement blessé à la main, au coude, avec une épaule démise, Olivier Gasnier Duparc redémarre, plus calme mais toujours aussi déterminé, dans ce pays où il a choisi de rester.

Olivier Gasnier Duparc : Survivant, pas victime

Olivier Gasnier Duparc : « Je ne me voile pas la face, je lui donne des couleurs. » Photo Hady Sy

Lorsqu’il débarque, la main droite soutenue par une attelle, les doigts crispés, pas encore guéris, sans doute ne le seront-ils jamais complètement, le sourire plus mûr, on se dit que quelque chose a changé. La dérision et l’autodérision sont toujours là, comme une arme contre toute victimisation, mais le cynisme, une certaine arrogance aussi, sont tombés. « J’ai appris à donner de l’importance aux choses importantes et aux personnes qui comptent. Je ne veux plus perdre mon temps avec les gens toxiques », dit-il. Avec son nom à particule, qui lui a donné un certain mystère aux yeux des Libanais – ils se sont longtemps demandé « il a une drôle de tête ce type-là, qu’est-ce qu’il fait, qu’est-ce qu’il a, qui c’est celui-là ? » un peu comme dans la fameuse chanson de Pierre Vassiliu des années 70 –,

Olivier Gasnier Duparc a débarqué au Liban en 2001 pour monter Au nom de la rose. C’est au nom de cette rose qu’il rendra hommage à la chanteuse Dani, créatrice de l’enseigne de fleuristes, disparue en juillet, et qu’il choisira d’installer la franchise au Liban contre Dubaï, alors « pas prête » et dont le climat n’était pas adéquat pour ce projet. Très vite, il se fait un réseau professionnel et des amis, même s’il avoue n’être pas du tout sociable. « Je n’aime pas parler aux gens, je suis timide, sauvage, mais très observateur... Depuis l’âge de 15 ans, j’ai eu le temps de regarder les endroits et de savoir très vite ce que je voulais faire et comment. »

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Ce qu’il voulait faire ? Inventer des lieux où les ambiances seraient plus créatives, secouer la nightlife libanaise, sortir des sentiers battus, des décors léchés, des ambiances surfaites. En 2007, avec son ami et complice Youssef Harati, rencontré (bien évidemment) lors d’une fête, ils organisent une série de soirées, trois par semaine, baptisées « Lobbying at Albergo », car elles avaient lieu dans le lobby de l’hôtel. Très vite, le besoin de transporter ce concept de « sortir comme à la maison », dans un lieu qui leur ressemble, s’impose. C’est à Mar Mikhaël, alors inconnue du public, qu’ils choisissent d’ouvrir Behind the Green Door. « On voulait un petit bar de nuit pour 60 personnes. On s’est trompés. On est très vite devenus une boîte de nuit pour 400 personnes, dont beaucoup restaient debout… » Avant-gardiste, sans enseigne ni réseaux sociaux alors, il devient rapidement un lieu culte, un club privé où, derrière cette porte verte, se retrouvent des amis et des artistes venus du monde entier « happés par l’énergie ». « Huit ans plus tard, ça ne marchait plus… Les gens revenaient par nostalgie, on ne voulait pas faire l’année de trop. » La porte verte se referme sans regrets, car « Decks on the Beach », lancé en 2012 au Sporting avec les meilleurs DJ locaux et internationaux, marchait alors très bien. Au départ, en 2011, les soirées « Decks » étaient une simple déclinaison estivale de ce qui se passait à Behind the Green Door, avant de connaître un énorme succès et vivre leur propre vie, jusqu’en 2019. Depuis 2020, « Decks » a repris du service à Batroun tous les vendredis jusqu’à septembre. « Le Libanais est joyeux en général et notre métier est d’offrir du bonheur aux gens… »

Violent, terrible, agressif

Avec la crise économique dans laquelle se noie le Liban, Olivier Gasnier Duparc aurait pu déjà penser à quitter le pays, démarrer ailleurs, et pourtant… « Mon argent est bloqué à la banque ici, toute ma base de données et mes contacts sont aussi ici. Malgré l’étonnement objectif de ma famille et de mes amis, j’ai choisi de rester. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs… » Et ça, c’était avant. Avant le maudit 4 août. Ce jour-là, Olivier est chez lui, au dernier étage, face à EDL. « Je ne savais pas qu’il y avait un incendie. J’ai compris juste avant la dernière explosion qu’il se passait quelque chose. J’ai pensé à un bombardement. Juste le temps de me recroqueviller… J’ai dit “Fuck” , en anglais, je ne sais pas pourquoi… J’ai checké mon corps, mes oreilles bourdonnaient, j’ai pu m’assurer que je voyais, que j’entendais et je me suis cassé. » Suivra un long périple pour arriver à être pris en charge, d’abord par des amis puis par des spécialistes. Se qualifiant, en insistant, de survivant et pas de victime, il poursuit : « Pour moi, et au risque de choquer un peu certains, le 4 août, c’est comme les attentats du Bataclan, un one shot. Violent, terrible, agressif. Mais ça n’a pas remis en cause ma présence ici, comme ça n’aurait pas remis en cause ma présence à Paris, si j’avais été touché là-bas. » Olivier Gasnier Duparc subira quatre opérations en un an, trois de trop en si peu de temps. « La main est abîmée… »

Repère

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Quand, après le 4 août, il a pu revenir chez lui, il constate l’ampleur des dégâts matériels : plus de toit, plus rien… « Sauf 300 000 LL sur la table, qui n’avaient pas bougé… » Ensuite, il doit plier bagage à la demande de son propriétaire. Des regrets, de la colère ?

« Je peux en vouloir au gouvernement… Mais il est préférable de mener les combats qu’on est certain de gagner. » Après ? « Après, on se replie sur notre univers et nos amis. Je suis devenu beaucoup plus patient avec les choses, plus souriant avec les amis. Je préfère rire des choses que d’en pleurer. Parce qu’il faut profiter de la vie, avant que ce ne soit trop tard. » Et puis penser à de nouveaux projets.

Demain

Le premier projet, dont il est partenaire, s’appelle « Bthere » et ne ressemble pas à ce qu’il fait d’habitude. « Bthere est un nouveau service, créé par Yves Ackaouy, qui met en relation des professionnels ne pouvant ou ne voulant pas voyager avec des délégués dans les pays qu’ils devaient visiter, et qui rempliront les missions qui devaient être réalisées, en direct avec les professionnels, par vidéo, explique Olivier. Ce qui permet de baisser la facture carbone en évitant certains voyages en avion, de même que les coûts de voyage. Bthere permet aussi de remplir certaines missions plus rapidement et permet à des populations locales d’avoir accès à des emplois plus facilement. Le site sera organisé comme Uber, avec des clients professionnels qui postent des missions et choisissent les délégués sur la base de leur localisation et leur disponibilité. »

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À Mar Mikhaël, l’après ne sera jamais comme l’avant

Le second, où il se retrouve comme un poisson dans l’eau, est la reprise de l’ancienne villa Clara, à Mar Mikhaël, dont la réouverture, après changements et nouvelle décoration, est prévue – «  inchallah » – entre novembre et décembre 2022. La décision a été prise de recréer l’hôtel et ses 7 chambres, un restaurant, un bar ouvert toute l’année et un jardin dans l’entrée. Il s’appellera Kintsugi, le nom d’une technique japonaise de réparation des porcelaines ou céramiques brisées au moyen de laque saupoudrée de poudre d’or. Olivier est le créateur du concept, un des actionnaires et le manager. « C’est un symbole de résilience et de seconde vie pour un quartier, une ville, une maison, et les habitants de Beyrouth qui vivent cette expérience. On a été cassés, on revit et on va être plus forts qu’avant… » Plein d’énergie, mais une énergie plus calme et plus concentrée, il conclut : «  La légèreté est importante. Je ne me voile pas la face, je lui donne des couleurs... » Et ça, même sur une photo en noir et blanc, ça se voit…


Lorsqu’il débarque, la main droite soutenue par une attelle, les doigts crispés, pas encore guéris, sans doute ne le seront-ils jamais complètement, le sourire plus mûr, on se dit que quelque chose a changé. La dérision et l’autodérision sont toujours là, comme une arme contre toute victimisation, mais le cynisme, une certaine arrogance aussi, sont tombés. « J’ai appris à...

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Merci Olivier.

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20 h 48, le 04 août 2022

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Commentaires (1)

  • Merci Olivier.

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    20 h 48, le 04 août 2022

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