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Lifestyle - La carte du tendre

Et puis un jour, ils reviennent au Liban

Et puis un jour, ils reviennent au Liban

Arrivée d’un bateau d’émigrés à Beyrouth dans les années 1920. Coll. Georges Boustany

Ils étaient partis par une nuit sans lune, fuyant une terre qu’ils ne reconnaissaient plus et qui en était venue à dévorer ses propres enfants. Une terre assiégée par un occupant enragé. Une terre livrée à la famine. Ailleurs, la guerre mondiale faisait rage ; ailleurs, on regardait ailleurs pendant qu’ici les faibles mouraient de faim. Alors les plus hardis avaient attrapé les derniers bateaux de l’exil, avant que la mâchoire de l’histoire ne se referme sur eux. In extremis, ils avaient appareillé, sans trop savoir où ils allaient : Alexandrie ? Marseille ? Dakar ? Rio ? New York ? Buenos Aires ? Comparées au râle des affamés, toutes ces destinations tenaient du rêve. Ils s’étaient juré d’être heureux où qu’on les jette, même en enfer. Tout, mais pas le râle des affamés.

Sur le bateau, ils avaient découvert la mer et son mal, mais l’on s’habitue à tout. Ils s’étaient occupés comme ils avaient pu, la traversée prenait des jours et des nuits interminables. Qui étendu sur les transats, qui autour d’une table de jeu. Les chanceux qui savaient lire avaient de quoi s’occuper avec les quelques ouvrages qu’ils avaient pu emporter ; les autres se racontaient des histoires du village. Des histoires qui piquaient les yeux : cela s’appellerait plus tard le mal du pays. Mais il était mal vu de s’épancher, voire de pleurer, dans ce monde-là et à cette époque-là. Alors ils se frottaient les yeux avec le pouce et l’index, prétextant un accès de sommeil, écrasant sur l’arête du nez des larmes honteuses. On ne quitte jamais sa terre sans désespoir et sans l’amertume de l’enfant renié par sa mère.

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Les jours passant, ils s’étaient fait des amis, ce n’est pas rien des amitiés qui se nouent avec les fils du malheur, entre les fils d’un même malheur. Ces amitiés peuvent changer le destin d’un individu et de ses descendants. Ces amitiés peuvent vous entraîner en Afrique occidentale française par exemple, parce que le frère ou l’oncle ou la tante y tient une fabrique d’huile de palme ou de manioc, ou une exploitation de bois ou une mercerie ; il faudra affronter la chaleur moite, les maladies exotiques, la fièvre jaune, la malaria et les moustiques qui vont avec. À chaque destination, un destin possible prend corps, il suffit de s’y glisser comme dans un costume de foire en espérant qu’il sera à la bonne taille ; chaque destination vient avec son lot de mauvaises surprises – et de moins mauvaises. Ces villageois qui n’avaient eu d’horizon que les arpents de terre et le travail de leurs pères ; ces villageois qui auraient dû finir comme l’on finissait depuis des siècles, chenus, fourbus, perdant la raison mais la perdant au milieu des leurs ; ces villageois qui n’avaient connu que les terrasses de pierre des vallées du Liban se retrouvaient dans la platitude bleue, l’immense platitude, l’angoissante platitude aux infinis possibles où on a le temps de méditer et d’avoir peur.

Arrivés à destination, ils devaient faire leur trou ou crever. Le soir, il fallait partager son lit avec des souvenirs, des angoisses, des douleurs physiques et morales. Le matin, il fallait être prêt à tout faire, même les boulots les plus ingrats, des boulots d’indigènes, et mener une vie d’indigènes et d’indigents. Mon Dieu, comme il fallait un moral fort pour pousser si loin de ses racines. L’oncle, la tante étaient accueillants mais cela avait des limites, on n’était pas en vacances. Surtout, ne pas penser, ni à ses parents, ni à ses frères et sœurs, et par-dessus tout pas à la benjamine avec ses grands yeux bruns et ses cheveux bouclés qui ne pouvait pas vivre loin de vos bras, vous étiez son préféré, son protecteur, qui prendrait soin d’elle désormais ? Et il fallait donner des nouvelles, la grande affaire quand on est illettré ; il fallait qu’un proche ou un écrivain public retranscrive des pensées qui se bousculent sous l’effet de l’excitation talonnée par la solitude et la nostalgie. On espérait que le courrier arriverait à temps pour les fêtes, que la famille trouverait quelqu’un pour déchiffrer ces mots, quelqu’un pour y répondre, et le processus prenait des semaines, des mois, durant lesquels l’on se demandait si son courrier était arrivé à destination ou pas, si dans l’intervalle quelqu’un était tombé malade ou était mort ; l’on savait par ouï-dire que cela n’allait pas bien au pays, que la famine continuait à faire des ravages, parfois on apprenait l’atroce nouvelle, toute la famille avait péri aux abords d’un champ de blé faute d’avoir eu la force de voler des grains ; à ce moment-là, l’on se retrouvait tout seul au monde, dans la nuit de Caracas ou de Conakry, orphelin regardant le plafond comme un enterré vivant.

Au pays, on les enviait

Et le pire ? Le pire, c’est qu’au pays, on les enviait. On les enviait d’avoir eu cette chance de sortir de l’enfer, on les enviait de pouvoir s’affranchir des servitudes de l’occupant et de la pauvreté, on les enviait de pouvoir s’enrichir, fonder une famille, une dynastie, sauver leur descendance de la misère héréditaire. On les enviait, on les attendait, on espérait qu’ils reviendraient en sauveurs : une cousine était restée au pays, qui ferait une épouse parfaite, un jeune frère pourrait repartir avec eux, un toit était à réparer, un terrain à vendre, une occasion en or de se construire une résidence pour les vieux jours, car ils reviendraient certainement mourir au pays, le contraire était inconcevable.

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Et puis un jour, ils reviennent, et sur leurs traits à présent détendus, dans leurs tenues occidentales, surtout les femmes, dans leur manière de se tenir, dans la couleur de leur peau, dans chaque détail de leur personne se lisent la réussite et la prospérité. En les regardant, l’on ignore tout ce qu’ils ont vécu, les serpents qui les ont piqués, les couleuvres qu’ils ont avalées : à la loterie de la vie, on ne regarde que les gagnants. Les autres, ceux qui sont morts de maladies, d’épuisement, de pauvreté ou de dépression, ceux qui n’ont plus donné de nouvelles parce qu’ils ont tout perdu, on les a oubliés.

Ils sont de retour, les émigrés, avec leurs épouses belles comme des cœurs. On n’a pas pu attendre qu’ils mettent pied à terre, l’accueil s’est fait sur le bateau même, le photographe a immortalisé la scène, les rires, les larmes, les bouquets de fleurs ; nous sommes au milieu des années 1920, les Années folles, les années de bonheur après toute l’horreur de la Grande Guerre. L’espace d’un été, l’espace d’une saison, ces anciens enfants reniés par leur terre vont lui donner ce qu’elle leur avait refusé. Ils oublieront toutes leurs souffrances dans les sourires de leurs parents, dans le regard timide de la jeune fille qu’ils avaient courtisée et qui les a attendus tout ce temps sans avoir de nouvelles, dans la joie de proches qui ont le mérite d’avoir veillé sur le pays.

Un jour, ils reviennent, mais ils savent qu’ils vont devoir repartir : ils ne se sentiront plus jamais chez eux chez nous. Ils reviennent, mais la nostalgie a changé de pays. Ils reviennent mais rentreront bientôt chez eux. Et c’est ainsi de génération en génération, avec cette terre qui offre ses enfants au monde faute de pouvoir les nourrir.

Auteur de « Avant d’oublier » (Les éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène, toutes les deux semaines, visiter le Liban du siècle dernier à travers une photographie de sa collection, à la découverte d’un pays disparu.

L’ouvrage est disponible mondialement sur www.BuyLebanese.com et au Liban au numéro (WhatsApp) +9613685968.


Ils étaient partis par une nuit sans lune, fuyant une terre qu’ils ne reconnaissaient plus et qui en était venue à dévorer ses propres enfants. Une terre assiégée par un occupant enragé. Une terre livrée à la famine. Ailleurs, la guerre mondiale faisait rage ; ailleurs, on regardait ailleurs pendant qu’ici les faibles mouraient de faim. Alors les plus hardis avaient attrapé les...

commentaires (12)

L'émigration libanaise est connue depuis plus d'un siècle, et fut le titre d'un livre publié en 1960, à Beyrouth ( imprimerie catholique ) par Elie Safa. D'ailleurs un congrès des émigrés se tenait régulièrement l'été au Liban dont le dernier , s'est tenu à Salima, le 14 août 1972, illustré par un catalogue bilingue, anglais - arabe, dont voici le titre : " First Emigrant to the New World, 1854; Antonios BESHALANY "

MELKI Raymond

22 h 09, le 02 juin 2022

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Commentaires (12)

  • L'émigration libanaise est connue depuis plus d'un siècle, et fut le titre d'un livre publié en 1960, à Beyrouth ( imprimerie catholique ) par Elie Safa. D'ailleurs un congrès des émigrés se tenait régulièrement l'été au Liban dont le dernier , s'est tenu à Salima, le 14 août 1972, illustré par un catalogue bilingue, anglais - arabe, dont voici le titre : " First Emigrant to the New World, 1854; Antonios BESHALANY "

    MELKI Raymond

    22 h 09, le 02 juin 2022

  • Encore une fois, votre photo et votre texte nous racontent admirablement une histoire Libanaise: eternelle, émouvante, vraie mais triste...Une prochaine histoire, porteuse d'espoir? Merci Mr Boustani!

    Madi- Skaff josyan

    23 h 57, le 31 mai 2022

  • Merci pour cet extrait magnifique!

    Abou-Charaf Marwan

    16 h 59, le 31 mai 2022

  • Cette lecture est atroce, atrocement triste. On dévore chaque ligne, impatient d'y découvrir enfin une note d'espérance ou de bonheur. Mais ce n'est pas un roman, pas une fiction, c'est la triste réalité d'un peuple qui entame son agonie. Merci pour ce beau texte, monsieur Boustany, vous avez réussi à nous faire monter les larmes aux yeux. Comme souvent lorsque nous suivons l'actualité de ce beau pays que les Français aiment.

    Agcha

    23 h 43, le 29 mai 2022

  • Remarquable et poignant. Tout le monde s'y retrouve. Et les libanais se sont appropriés le monde ...

    Bassam Youssef

    17 h 35, le 29 mai 2022

  • Une histoire universelle et ainsi va le monde ?

    Wow

    16 h 53, le 29 mai 2022

  • Bel Article. Merci!

    Jean-Paul Khayat

    20 h 24, le 28 mai 2022

  • La triste vérité racontée avec tant de nuances mêlées à joie et chagrin! La tragédie exprimée par la belle plume de M. Boustanr est poignante, émouvante, mais inspire l'espoir en une vie sous des cieux plus cléments à nos émigrés arrachés à leur terre par ce crime contre l'humanité que représente la famine durant la 1ère guerre mondiale! Merci M. Boustany pour votre exposé si profond, humain et surtout très émouvant! Et à propos, tout vos articles sont très attachants!

    Zaarour Beatriz

    20 h 08, le 28 mai 2022

  • Poignant, tout simplement... Le titre "Avant d'oublier", comment oublier ? très émouvant, nostalgique , séparations, retrouvailles furtives, déchirures... Merci Monsieur Boustany pour vos textes qui narrent si subtilement tous ces voyages et leurs états d'âme... A garder précieusement, Nada Tadros Lourdelle

    Lourdelle Bernard

    17 h 33, le 28 mai 2022

  • Merci pour ce texte fabuleux , un beau voyage dans le temps et aussi un reflet, hélas, des départs puis des visites de notre terre natale qui continuent de se reproduire aujourd’hui . Avec toujours la même émotion, génération après génération depuis plus de 100 ans…

    EL Darwiche Faycal

    15 h 01, le 28 mai 2022

  • Magnifique ce texte qui relate une époque vécue par mes grands parents , parents,et amis de notre pays d'accueil qui sera notre pays natal et aussi d'adoption , texte je revisite avec émotion. Merci Mr Boustany pour toutes ces lectures. Souhail Ghazi.

    Ghazi SOUHAIL

    13 h 56, le 28 mai 2022

  • Rien n'a changé depuis

    Gemayel GABRIEL

    12 h 29, le 28 mai 2022

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