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Culture - Parution

Les ateliers d’écriture, une école de savoir-faire et de savoir-être

« Si tout le monde n’a pas l’étoffe d’un écrivain, il y a pour chacun un chemin à trouver dans les mots et un territoire à explorer où la vie bat plus fort », dit Georgia Makhlouf dans son introduction de « Plumes à vin ».

Les ateliers d’écriture, une école de savoir-faire et de savoir-être

Les auteurs de l’ouvrage collectif, en compagnie d’Antoine Boulad (centre) et du Dr Nazih el-Adm. Photo DR

Il était bon, à l’occasion de la parution de Plumes à vin, un ouvrage collectif produit en atelier d’écriture publié aux éditions Calima (1), de s’interroger sur la nature de ces ateliers, dont le cercle d’utilisateurs s’élargit en ce moment. Tout comme il est bon d’abord, puisqu’on parle d’écriture, de s’interroger : pourquoi et pour qui écrit-on ? « À la question toujours posée : pourquoi écrivez-vous ? la réponse sera toujours la plus brève : pour mieux vivre », a dit Saint-John Perse. À la base de toute écriture, confie Louise Glück, une autre Prix Nobel, il y a ce besoin de « créer du sens ». Voilà, en quelques mots, des vérités essentielles. Écrire, c’est mieux vivre, c’est créer du sens. Et de la beauté. Car il y aussi la joie de faire correspondre parfaitement la forme et le fond, un art qui fait de toute œuvre un surgissement de beauté qui traverse l’espace et le temps, les siècles et les cultures.

Plumes à vin, un titre fantaisiste qui suggère que la bouteille à joué le rôle de muse, rassemble dix textes écrits au cours d’ateliers d’écriture animés par le poète et formateur Antoine Boulad. Neuf autrices et un auteur, Gabriel Deek, prématurément emporté par la maladie, y publient des textes de factures diverses sur deux thèmes classiques proposés au choix : la description du quartier où l’on a grandi, ou un commentaire, réel ou fictif, d’une page de l’album de photos de la famille.

La collection de textes est précédée d’une belle introduction de Georgia Makhlouf, journaliste et auteure, avec une longue expérience des ateliers d’écriture. Le livre est préfacé par Antoine Boulad. Tous deux défendent la légitimité de l’atelier d’écriture comme lieu d’apprentissage et se félicitent de la diffusion de ces ateliers au Liban au cours des 20 dernières années. Tous deux affirment que l’on peut, et même que l’on doit, apprendre à écrire en dehors des structures scolaires. Tous deux attestent que le modèle de l’écrivain « vocationnel » n’est pas le seul et que des écrivains confirmés, surtout aux États-Unis, ont reconnu devoir beaucoup au « creative writing ». Tous deux assurent enfin que l’écriture exige une longue familiarité avec la lecture et que l’atelier d’écriture équipe le talent, mais ne le remplace pas.

« Animer (un atelier d’écriture) suppose un savoir-être autant qu’un savoir-faire », dit gravement Georgia Makhlouf dans son introduction. L’écoute y joue un rôle-clé ; la réécriture y est un enjeu majeur (…). « Écrire est toujours et chaque fois un bonheur, quand bien même celui-ci emprunte des chemins de traverse qui croisent le silence, la frustration ou la douleur », dit encore une femme qui a créé une association, Kitabat, à cette fin. « Si tout le monde n’a pas l’étoffe d’un écrivain, il y a pour chacun un chemin à trouver dans les mots et un territoire à explorer où la vie bat plus fort. »

« Écrire est toujours et chaque fois un bonheur... » Photo DR

Aussi bien Georgia Makhlouf qu’Antoine Boulad insistent, dans ce domaine, sur la vertu-clé de la bienveillance – ou encore de l’empathie –dont les textes produits en atelier doivent être entourés. Une « bienveillance qui est faite d’écoute attentive, de capacité à entendre un texte et à comprendre ce qui s’y joue, même quand il est maladroitement écrit, de sagacité permettant de signaler à un écrivant ce qui, dans son texte, même lorsqu’il est touffu, hésitant, confus, vaut la peine d’être repris et développé », souligne Georgia Makhlouf.

Il apparaît du reste que l’atelier d’écriture, par ses vertus libératrices, a aussi une fonction pédagogique et sociale. « Chemin faisant, relève la journaliste, les sollicitations se sont développées.(…) Des institutions ont commencé à envisager avec intérêt l’apport des ateliers : établissements scolaires qui souhaitaient mieux accompagner leurs enseignants dans le dur travail de faire écrire les élèves ; institutions engagées dans un travail social tel que la réinsertion de toxicomanes ; bibliothèques publiques ;

centres culturels ; programmes de formation permanente dans les universités. » « C’est dans le cadre des activités du Centre culturel français de Beyrouth (rebaptisé depuis Institut français) qu’ont eu lieu les premiers ateliers d’écriture au Liban, nous apprend Georgia Makhlouf. Ils répondaient à une demande formulée par les enseignants de littérature de l’Université libanaise qui souhaitaient réformer et actualiser leurs programmes et leurs méthodes. »

« Les ateliers ne font que révéler ce que chacun porte en lui, confie de son côté Antoine Boulad. Il est vrai que l’atelier propose certains exercices, qu’il attire l’attention sur les figures de style, les genres littéraires, l’importance de l’accroche et de la chute. Mais si l’on peut apprendre, le rendu et le style restent particuliers à chacun. Il ne s’agit pas d’uniformiser les écritures. Bien au contraire, l’atelier d’écriture doit être une école de la diversité. L’atelier ne fait pas le talent, il le suscite, le développe, le pousse plus loin. Il le motive dans les cas de ceux qui, seuls, ne parviennent pas à démarrer. »

Un ouvrage collectif produit en atelier d’écriture publié aux éditions Calima. Photo DR

La frontière

Entre le texte produit en atelier d’écriture et le texte inspiré, il existe quand même une frontière invisible. Celle qui distingue la chronique, qui est récit et compilation, de l’histoire, qui est compréhension ; ou encore celle qui distingue l’artisanat, qui est répétition d’un modèle et l’art, qui est création d’une nouvelle forme. À l’auteur de savoir franchir cette frontière, comme par exemple Georges Schéhadé qui a franchi la frontière entre l’écolier Sultan et les Poésies zéro. « Les mauvais écrivains copient, dit T.S. Eliot, cité par Georgia Makhlouf, les bons volent », au sens où ils s’approprient ce qu’ils ont volé et le font ainsi « disparaître ».

Dans un Liban qui semble sans mémoire et en instance de disparition, beaucoup de livres publiés en ce moment tiennent la fonction d’archives. Ce sont, et. l’on a envie de dire, ce ne sont que compilation de « souvenirs », littérature de sauvetage. On ne s’improvise pas écrivain du jour au lendemain. Tout comme avec le journalisme, dont les vétérans finissent par « maîtriser les ficelles », il y a dans l’écriture un côté métier.

Pour conclure, disons qu’indépendamment de la valeur des textes présentés, et ils n’en manquent pas, ce qui fait aussi l’intérêt du projet, c’est que chaque exemplaire de Plumes à vin vendu alimentera les caisses de la Fondation Kristel el-Adm, une blonde étoile filante qui s’est consumée lors de la monstrueuse double explosion au port de Beyrouth le 4 août 2020. Réconfortez les cœurs endoloris de ceux qui ont veillé sur elle 36 années durant, compensez leur peine en donnant espoir à ceux qui, grâce à la fondation, bénéficieront d’une éducation ou d’un emploi, et parfois même du strict nécessaire.

(1) « Plumes à vin », éditions Calima-artliban. Textes de Najwa Assaf, Hayat Chaker, Christiane Dagher, Océane Descèdres, Gisella Tamraz Akl, Gabriel Deek, Nidal Haddad, Nay Ghanem, Sylvia Keyrouz et Mishka Mojabber Mourani. Illustration : Wissam Melhem. Pour plus d’informations sur les ateliers d’écriture : [email protected]


Il était bon, à l’occasion de la parution de Plumes à vin, un ouvrage collectif produit en atelier d’écriture publié aux éditions Calima (1), de s’interroger sur la nature de ces ateliers, dont le cercle d’utilisateurs s’élargit en ce moment. Tout comme il est bon d’abord, puisqu’on parle d’écriture, de s’interroger : pourquoi et pour qui écrit-on ? « À la...

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