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Nos Lecteurs ont la Parole

Le soir teinte le ciel

Le soir teinte le ciel. Il est tard, mais le cours de philo fait de la résistance. Je regarde par la fenêtre, mais ce n’est plus l’école bordée par le jardin à la française que je vois. J’inspire profondément, mais ce n’est plus l’odeur de la craie que je sens. Je sens les larmes monter, mais ce n’est plus la joie qui me brûle.  Ana walad men lubnan... Comme admirant un tableau de maître au milieu du dédale des galeries, j’observe de loin ce navire à la dérive. Ce peintre inconnu entrechoque les couleurs comme s’entrechoquent les corps qui dansent et qui luttent contre les flots. Sur leurs visages les anciennes heures de liesse ont laissé place au tourment. Leur navire se soûle et n’ôte même plus l’écume verdâtre de ses commissures. Ne jamais promettre sur un navire épris d’une mer houleuse. Les éclats de voix des pêcheurs résonnent aujourd’hui tristement dans nos souvenirs d’enfant. Nous avons goûté au dernier vent sage. Celui de la mer.

Nos vues sont troubles, un goût de rouille encombre nos bouches. Le soir teinte le ciel. Il est tard, mais le cours de philo fait de la résistance. Un dernier mot vient tenir tête à notre somnolence, vient se graver sur le tableau en lettres brûlantes, à croire qu’il allait crouler sous son poids : Pharmakon. Celui qui soigne et celui qui empoisonne. Une dualité dont nous sommes tous victimes. Une dualité qui a fait vibrer les plus belles pages de la littérature. Mais une dualité écrasante lorsqu’elle s’attaque au réel. Une hydre infatigable. Qui pourrait soigner ceux qu’il a tués ? Qui serait capable de faire saigner les plaies qu’il avait cicatrisées ? Na7na wlééd men lubnan... Le soir teinte le ciel. Il est tard, mais le cours de philo fait de la résistance : les représentations du monde. Celles-ci en disent bien plus sur nous que sur lui-même, logent dans les symboles, s’immiscent jusqu’aux derniers recoins de nos cœurs. Chez nous ce sont les cèdres ; baobabs de l’Orient. Ils peuplent les monts ou règnent seuls en maîtres ; ils ouvrent les bras et embrassent le vent, se préfèrent intouchables et esquivent les volées de balles. Le baobab de l’Orient embrasse le vent, messager de louanges. Sage, noble, voluptueux, il ouvre ses bras au vent, se préfère intouchable.

Loin d’oublier sa langue natale, il mue, joue de l’altérité et habille d’autres villes. Loin d’oublier sa langue natale, il s’accorde aux inflexions tantôt douces tantôt brusques de celles qui ne se lèvent plus sous le même soleil. C’est un baobab, sage, noble et duveteux, qui ouvre les bras et embrasse le vent, se préfère intouchable et esquive les volées de balles. Na7na wlééd men lubnan...

Le soir teinte le ciel. Il est tard, mais le cours de philo fait de la résistance. Je regarde par la fenêtre, mais ce n’est plus l’école bordée par le jardin à la française que je vois. Les bourrasques odorantes mêlées du sel marin et des cèdres de montagne s’engouffrent dans la salle. Les bousculades, les valises en pagaille, les baisers de bienvenue s’échangent aux portes de l’aéroport. Les premiers souvenirs d’une petite fille loin de son îlot, survivante d’un naufrage assuré ; préfère sentir les cèdres qui ouvrent les bras et embrassent le vent, se préfèrent intouchables et esquivent les volées de balles. Na7na wlééd men lubnan...


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Le soir teinte le ciel. Il est tard, mais le cours de philo fait de la résistance. Je regarde par la fenêtre, mais ce n’est plus l’école bordée par le jardin à la française que je vois. J’inspire profondément, mais ce n’est plus l’odeur de la craie que je sens. Je sens les larmes monter, mais ce n’est plus la joie qui me brûle.  Ana walad men lubnan... Comme admirant un...

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