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Lifestyle - La carte du tendre

Au nom du père : une histoire de Bourj Hammoud

Au nom du père : une histoire de Bourj Hammoud

Le premier hameau de Bourj Hammoud à la fin des années 1920. Coll. Georges Boustany

Le photographe a installé son matériel au bord du fleuve, il y a près d’un siècle. Qu’a-t-il voulu immortaliser ? Les arches millénaires ? L’eau paresseuse qui caresse des alluvions qu’elle n’a plus la force d’entraîner à la mer, et c’est tant mieux, car ceux-ci serviront à l’extension du port ? La belle ligne de crête de Mar Chaaya, Broummana et Beit Méry, trois fées qui veillent sur un berceau ? Ou alors ce petit hameau en formation avec, tout à droite, un point de vente de pneus Michelin (agent Michel Gemayel) vantés par Bibendum ? Ces quelques bicoques de paille, de bois et de pierre, qui ne sont pas sans évoquer la fable des trois petits cochons et du grand méchant loup, racontent en réalité une histoire bien plus tragique. Tragique, mais glorieuse.

Nous sommes au bord du fleuve de Beyrouth, côté Mar Mikhaël : cet embryon de village sur la rive opposée, c’est Bourj Hammoud. Le fleuve n’est encore contenu que par de misérables digues de pierre : en hiver, il est capable des pires turpitudes. Les terrains alentour sont des marécages infects.

Dans l’Antiquité, ce fleuve s’appelait Magoras, comme moghara, grotte, du nom de la caverne où, selon la légende, saint Georges terrassa le dragon. Le pont romain de Magoras fut restauré à plusieurs reprises par les Mamelouks, l’émir Fakhreddine et les Ottomans. Dans les années 1920, les Français l’élargirent à six mètres et le dotèrent d’ouvertures de sécurité contre les crues – on les aperçoit entre les arcades –, d’une rambarde de béton et de réverbères. Vers la fin des années 1930, avec le développement fulgurant de Bourj Hammoud, il sera remplacé par un ouvrage « art déco » en béton armé de seize mètres de large, qui survivra jusqu’à la construction, dans les années 1960, des nœuds autoroutiers que l’on connaît aujourd’hui.

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Cette photographie sur plaque de verre est une des plus rares de ma collection. J’ai choisi ce 24 avril, date de la commémoration du génocide arménien, pour la publier en hommage à un peuple qui est passé en une décennie du stade de la survie à celui de communauté dynamique, partie intégrante du tissu social libanais. Mais aussi en mémoire d’un homme : le père Paul Ariss (1888-1961), qui porta ce peuple sur ses épaules durant trente ans.

La malaria le dispute à la peste

En 1916, l’accord de Sykes-Picot octroyait à la France bien plus que la Syrie et le Liban : l’Anatolie du Sud, avec la plaine fertile de Cilicie, en plein territoire turc. En 1918, la France s’empare de cette dernière en coordination avec une légion composée de nationalistes arméniens. À la suite de combats acharnés, les rebelles turcs contraignent les Français à évacuer Marach en 1920 puis toute la Cilicie en 1921. Devant la menace de nouveaux massacres, les Arméniens de la ville, survivants du génocide, devront les suivre dans leur retraite. La plupart vont se réfugier dans la région de la Quarantaine, en banlieue de Beyrouth. Parmi eux, un curé au caractère impétueux, le père Ariss, fonde une association pour les représenter. Avec des fonds avancés par la Société des nations (SDN), il achète un terrain baptisé « Kanab Marach » aux émirs Abillama pour 9 000 livres de l’époque. La SDN lui fournit le ciment et le fer ; il recrute les ouvriers parmi les réfugiés. Le succès de cette entreprise attire d’autres populations de réfugiés, celle de Sis en particulier, qui viennent grossir la petite communauté. Mais durant une quinzaine d’années, les conditions de vie sont épouvantables. En l’absence d’égouts, le village pullule de parasites et de rats et la malaria le dispute à la peste. Il faudra attendre 1947 pour doter le village d’eau potable courante grâce au creusement d’un puits et l’installation d’une noria. En 1952, lorsque Bourj Hammoud dispose enfin d’une municipalité distincte de celle de Jdeidé, Paul Ariss en devient le premier chef. Il devra effectuer 117 demandes et d’interminables discussions avec les autorités pour finalement obtenir l’installation d’un réseau d’égouts. Il réussira même à raccorder le village à l’eau de Beyrouth, malgré l’opposition obstinée de la compagnie en charge de cette dernière.

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Avant la disgrâce

Paul Ariss se battra toute sa vie contre la misère des siens, ne renonçant jamais devant aucune difficulté. Il est impossible d’asphalter parce que les terrains sont marécageux ? Il fait bétonner vingt kilomètres de routes intérieures. Les eaux usées ne s’écoulent pas convenablement à cause du manque de déclivité ? Il fait construire un château d’eau d’une hauteur de 25 mètres dont l’ouverture des vannes permet leur évacuation. Il dotera également le village d’électricité. En trente ans, Bourj Hammoud devient une cité confortable.

« Mille chevaux lancés à fond de train »

Le père Ariss sera même le pionnier de l’habitat populaire au Liban. Il établira un plan de construction d’immeubles financés par le gouvernement libanais : 77 appartements seront construits et vendus, avec remboursement sur quinze ans. Un second projet mettra 1 500 appartements à la disposition des familles habitant les taudis.

Pour saisir l’ampleur de l’œuvre de Ariss, il faut lire un témoin des débuts, le père jésuite Jean Macérian : « Les survivants avaient réussi à ne pas mourir de faim. Il restait à aménager le gîte. Grillées par le soleil ardent de l’été, rongées par l’air marin, les tentes pourrirent. Alors la toile fut remplacée par la tôle découpée dans les bidons et par le bois des caisses de raisin. Les plus astucieux construisirent des baraques sur des pilotis : le rez-de-chaussée servait de boutique, le premier étage d’appartement. Une minuscule chambre à coucher où l’on ne pouvait se redresser complètement et où s’entassaient jusqu’à dix personnes, une cuisine de fortune où l’on préparait les plats chauds sur Primus. C’était un progrès. En été, on était brûlé. En hiver, on était gelé. Et lorsqu’il pleuvait, l’eau faisait sur la tôle le bruit d’un troupeau de mille chevaux lancés à fond de train. »

Auteur d’« Avant d’oublier » (Les éditions L’Orient-Le Jour), Georges Boustany vous emmène, toutes les deux semaines, visiter le Liban du siècle dernier à travers une photographie de sa collection. Un voyage entre nostalgie et émotion, à la découverte d’un pays disparu.


Le photographe a installé son matériel au bord du fleuve, il y a près d’un siècle. Qu’a-t-il voulu immortaliser ? Les arches millénaires ? L’eau paresseuse qui caresse des alluvions qu’elle n’a plus la force d’entraîner à la mer, et c’est tant mieux, car ceux-ci serviront à l’extension du port ? La belle ligne de crête de Mar Chaaya, Broummana et Beit Méry, trois fées...

commentaires (3)

Merci Mr. Boustany pour cet article en hommage au Pere Ariss infatigable bienfaiteur de la communaute armenienne. Merci aussi de mentionner le Pere Jean Mecerian illustre defenseur des Lettres Armeniennes .

paznavour

20 h 48, le 26 avril 2021

Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • Merci Mr. Boustany pour cet article en hommage au Pere Ariss infatigable bienfaiteur de la communaute armenienne. Merci aussi de mentionner le Pere Jean Mecerian illustre defenseur des Lettres Armeniennes .

    paznavour

    20 h 48, le 26 avril 2021

  • Quelle belle rubrique, M. Boustany! Continuez à nous enchanter et à faire revivre notre paradis perdu!

    Politiquement incorrect(e)

    18 h 39, le 25 avril 2021

  • Bel hommage au pète Ariss, et partant à cette précieuse communauté qui nous a offert le meilleur d'elle même.

    Je partage mon avis

    16 h 06, le 25 avril 2021

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