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Économie - Focus

L’avenir donne des sueurs froides aux salles de sport

Sans aucune perspective d’amélioration de la situation économique du pays, c’est un numéro d’équilibriste entre le risque de perdre leur clientèle et la prospérité de leur entreprise qui attend les gérants pour la tarification de leurs abonnements, à une semaine de leur réouverture.

L’avenir donne des sueurs froides aux salles de sport

« Rien ne remplace la vie de la salle de sport », affirme Antoine Keirouz, PDG du groupe Fitness Zone, dont la réouverture est prévue le 22 mars, selon la quatrième et dernière étape du déconfinement progressif planifié par les autorités libanaises. Photo tirée du compte Facebook du groupe Fitness Zone

Mises au tapis par les crises successives que connaît le Liban depuis plus d’un an et demi, les salles de sport ne s’avouent toutefois pas encore vaincues, même si leur avenir, à moyen terme, reste flou. La dévaluation de la monnaie nationale, en chute libre depuis l’automne 2019, a précipité le pouvoir d’achat des Libanais au bord d’un précipice où les dépenses de

loisirs font de la figuration. À cela, il faut ajouter la pandémie de Covid-19 qui a mis sur le banc les établissements sportifs pendant de nombreux mois depuis le début de sa propagation dans le pays il y a un an. La double explosion au port de Beyrouth du 4 août dernier, dévastant les quartiers alentour et provoquant des dégâts sur une dizaine de kilomètres, aurait sifflé la fin de la partie, si ce n’est pour l’esprit communautaire cultivé par ces disciplines sportives et l’échappatoire que ces lieux offrent encore à des Libanais naviguant à vue dans une mer très agitée.

« Rien ne remplace la vie d’une salle de sport », affirme Antoine Keirouz, PDG du groupe Fitness Zone, dont la réouverture est prévue le 22 mars, selon la quatrième et dernière étape du déconfinement progressif planifié par les autorités libanaises. Un constat unanime pour un secteur également privé d’un marché en ligne pendant les bouclages nationaux dus à la pandémie. « Ce n’est pas le style de la maison », déclare simplement Nicolas Antakly, propriétaire de la salle d’haltérophilie, Barbell House. Hala Okeili, fondatrice du studio et école de yoga Sarvam Yoga, a uniquement vu un bénéfice dans les cours virtuels lors de ce dernier confinement, « les gens s’y étant habitués ».

Si la réouverture est en vue, les défis restent lourds. Aujourd’hui, la plupart des salles misent sur un maintien de leurs prix d’avant-crise, au taux officiel de 1 507,5 livres le dollar, pour garder leur clientèle, voire en attirer une nouvelle, alors que la monnaie nationale a récemment passé le cap des 10 000 livres le dollar sur le marché noir.

La survie coûte que coûte

« On travaille en mode survie », déclare le PDG de Fitness Zone, première chaîne de centres de fitness au Liban dont la branche initiale a été fondée en 2010 dans le quartier de Hamra à Beyrouth. Depuis, l’entreprise a connu une belle ascension dans la capitale et au Mont-Liban, avec pas moins de sept branches à son actif, plusieurs milliers de membres et quelques centaines d’employés. « Nous avons ouvert notre dernière branche à Manara (sur le littoral beyrouthin, NDLR) vingt jours avant le 17 octobre 2019 », date du début du mouvement de contestation contre la classe dirigeante, dont les manifestations, souvent survoltées, se déroulaient à proximité de la salle de Fitness Zone située au sein du complexe commercial Beirut Souks, perturbant son quotidien. Une branche ensuite ravagée par la double explosion du 4 août et fermée jusqu’à nouvel ordre sans qu’aucun agenda de reconstruction n’ait été planifié au vu de « l’instabilité politique » qui pourrait à nouveau embraser la rue, estime Antoine Keirouz, alors que de nombreuses manifestations ont eu lieu ces deux dernières semaines dans le pays.

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Leader de l’industrie du fitness au Liban, le groupe a néanmoins perdu « 50 % » de sa clientèle depuis le début de la crise économique à la fin de l’été 2019, bien qu’il n’ait que légèrement modifié ses tarifs. « Nous les avons gardés au taux bancaire officiel de 1 520 livres libanaises le dollar et n’avons ajusté l’abonnement qu’en janvier dernier », explique le directeur, pour qui les longues fermetures dues au confinement, « aussi essentielles soient-elles pour la santé des Libanais », ont véritablement taclé l’industrie dans sa globalité, conditionnant son avenir à des inconnues. « Nous ne savons pas comment les clients vont réagir à la réouverture des salles de sport », dit-il, redoutant une réduction des opérations du groupe, mais qualifiant de délicate une augmentation des prix, contre-productive pour un secteur ayant besoin de fidéliser sa clientèle pour sa survie.

Tout sauf un nouveau 4 août

Un choix tarifaire se plaçant également derrière l’esprit communautaire promu par les salles contactées par L’Orient-Le Jour. « L’unique raison pour laquelle je ne quitte pas ce pays, c’est Barbell House », affirme Nicolas Antakly, le propriétaire. Située face au port de Beyrouth dans le quartier de Gemmayzé, la salle a pourtant été complètement détruite par la double explosion du 4 août, tuant l’un de ses membres et en blessant grièvement de nombreux, dont le propriétaire et sa femme, enceinte. Restée une semaine en soins intensifs, « c’est elle qui, à peine sortie de l’hôpital, m’a demandé où en était la reconstruction ». Des mots qui l’ont poussé à entreprendre les travaux, aidé par les membres de la gym, raconte-t-il non sans émotion. « On travaille aujourd’hui sans faire aucun profit et n’avons que très peu augmenté nos prix depuis le début des crises. Tant que nous arriverons à payer le loyer et nos employés, nous survivrons à tout », poursuit-il. Avant d’ajouter : « Sauf à un nouveau 4 août. » Bientôt papa, Nicolas Antakly ne veut toutefois pas attendre que le pays se remette sur pied pour penser à son avenir et prévoit de travailler en parallèle à l’étranger, « mais sans quitter le Liban car Barbell House (fondée en 2017, NDLR), je l’ai construite et reconstruite deux fois de mes mains. Je ne peux pas simplement lui tourner le dos et partir », martèle-t-il.

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Partir à l’étranger pourrait être une option pour Abdel-Kader Heraki, mais le fondateur de Crossfit B-Town, situé à Raouché (Beyrouth) depuis 2014, espère que les prochains mois permettront une remise en selle de la communauté qu’il a créée dans son centre, le premier au Moyen-Orient à recevoir les certificats de licence officiels de cette discipline internationale promouvant l’effort collectif. « Les crises ont peu à peu dissous notre communauté, passée d’environ 130 membres possédant un abonnement à temps plein avant le premier confinement de l’année dernière à 52 avant ce dernier », reconnaît-il. Et ce alors qu’il n’a pas changé le montant de l’abonnement. « En moyenne internationale, un abonnement Crossfit coûte 250 dollars par mois. Nous en sommes toujours à 225 000 livres libanaises », déclare-t-il, soit quelque 150 dollars au taux officiel ou une vingtaine suivant le récent taux du marché noir… La seule condition que pose le gérant pour une augmentation des tarifs serait « de repartir sur une bonne base client à la réouverture et que les prochains mois se passent bien ». En attendant, « on ne peut pas prendre le risque de faire fuir les gens », estime-t-il, restant toutefois positif quant à la suite : « C’est très dur de voir la lumière au bout du tunnel, mais, en même temps, si on veut vivre au Liban, on ne peut pas se permettre d’être de nature pessimiste. »

Numéro d’équilibriste

Difficile toutefois de garder une certaine sérénité dans un pays en totale déliquescence. Qu’il s’agisse de la crise économique, de la pandémie ou de la double explosion, « nous ne survivrons pas à de telles conditions », concède Karina Matar, chorégraphe et cofondatrice de l’école de danse Zirka Dance Theater, qui aura perdu en un an « 75 % » de ses élèves « dans un pays qui n’offre aucune aide aux entreprises en difficulté ». Une année difficile à qualifier sans jurons, s’exclame également Hala Okeili, dont l’investissement à la reconstruction de son studio, situé au cœur de Gemmayzé, prendra « au moins deux ans à rembourser ». Un 4 août dévastateur pour la professeure de yoga qui n’avait heureusement pas ouvert les portes de Sarvam Yoga ce jour-là malgré les deux jours de déconfinement prévu par les autorités à cette période. « À 18 heures, il y a toujours au moins vingt personnes dans les locaux. Le plafond est tombé et les murs se sont écroulés », décrit celle pour qui ce fut le coup de trop. « Nos élèves nous ont prêté main-forte, et c’est grâce à eux que nous avons pu reprendre notre activité fin septembre dernier », explique-t-elle, jusqu’au dernier confinement décrété début janvier. Avec la réouverture prochaine des salles de sport sans aucune perspective d’amélioration de la situation économique du pays, les tarifs à proposer aux clients demeurent un point d’interrogation pour l’école de danse de Karina Matar : « Nous attendons de connaître l’évolution du coût de notre loyer avant de nous avancer sur nos prix. » Si Hala Okeili contemple, elle aussi, une augmentation des prix, haussés jusqu’à maintenant « de plus ou moins 30 % par rapport à ceux d’avant-crise », quid de la réaction des membres ? C’est donc un numéro d’équilibriste entre le risque de perdre une partie de la clientèle et la survie financière du centre qui attend celle qui quittera néanmoins le pays dans l’année, car « la relève y est assurée ». Contrairement à son avenir.



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