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Économie - Focus

À quel point la crise a détruit le tourisme libanais

Près de 50 % des restaurants et cafés ont fermé leurs portes l’année dernière.

À quel point la crise a détruit le tourisme libanais

Les Libanais se sont dépaysés dans des régions libanaises loin des villes. Photo M.A.

« C’est une catastrophe ! » C’est avec ces mots que Jean Abboud, qui préside l’Association des agences de voyages et de tourisme au Liban (Attal), résume la situation dans laquelle se trouve le tourisme libanais au terme de près de deux années marquées par la crise, les remous régionaux, le coronavirus, la double explosion au port de Beyrouth et la défaillance chronique des institutions, alors que c’est le principal pourvoyeur de devises au pays, représentant habituellement près de 8 % du PIB.

Une réalité que les derniers chiffres de la Banque du Liban (BDL) concernant le secteur, publiés il y a peu, retranscrivent très bien d’eux-mêmes. Selon ces données, les revenus liés au tourisme n’ont atteint que 1,3 milliard de dollars durant le premier semestre 2020, contre 4,2 milliards de dollars à la même période en 2019, soit une baisse annuelle de 67,8 %. Il s’agit du niveau le plus bas enregistré sur un semestre depuis 2002, période à laquelle ces recettes ont commencé à être publiées par la BDL dans ce format, pour une moyenne sur la période allant jusqu’à 2020 de 3,2 milliards de dollars.

Bonne année 2019

Paradoxalement, c’est bien en 2019 que le secteur touristique du pays avait enregistré sa meilleure performance annuelle, soit 8,6 milliards de dollars, malgré les événements en cours d’année. Le pays avait notamment bénéficié d’une conjoncture favorable, avec par exemple un hiver enneigé et la levée en février de l’interdiction de se rendre au Liban imposée aux ressortissants saoudiens.

« Le tourisme connaissait effectivement une belle année jusqu’aux premiers coups durs qui sont venus le précipiter dans la crise, à partir de fin août », confirme le directeur du département de recherche de Byblos Bank, Nassib Ghobril. « À partir de là, les événements se sont succédé, avec le déclassement de la dette libanaise, les sanctions visant Jammal Trust Bank, la destruction de deux drones israéliens abattus dans la banlieue sud de Beyrouth, la terrible série d’incendies de forêts déclarés quasi simultanément dans plusieurs régions du pays et le début de la contestation populaire qui a démarré le 17 octobre. Mais la saison estivale était déjà passée, ce qui explique les bons chiffres de 2019 », analyse-t-il.

Mais ce petit miracle, qui doit être relativisé par le fait que 6,7 milliards de dollars ont été dépensés par des touristes libanais à l’étranger sur la même période, ne s’est finalement pas reproduit en 2020, et les chiffres de l’ensemble de l’année devraient s’inscrire dans la lignée de ceux du premier semestre. Le confinement décrété entre mars et mai derniers pour lutter contre la propagation du coronavirus y est pour quelque chose : c’est en effet le second semestre qui a comptabilisé la plus forte baisse en glissement annuel (-87,7 %, soit 286 millions de dollars, contre -42,5 %, soit 1,1 milliard de dollars sur les trois premiers mois de l’année), selon les chiffres de la Banque du Liban. Comme beaucoup de pays du monde, le pays avait alors fermé son aéroport pendant plusieurs semaines.

Cette nouvelle donne, rendue encore plus difficile par les restrictions bancaires illégalement mises en place depuis fin 2019 et la dépréciation chaotique de la livre, a logiquement été fatale aux agences de voyages qui ont assisté impuissantes à l’évaporation progressive de leur clientèle. Selon Jean Abboud, il n’y a guère plus que les employés de maison qui veulent rentrer définitivement dans leur pays ainsi que quelques rares Libanais qui achètent encore des billets d’avion auprès des voyagistes du pays.

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Un constat confirmé par un voyagiste anonyme, avec quelques nuances. « Certaines agences ont plus de Libanais que d’autres dans leur portefeuille clients, ce qui leur permet de garder encore la tête hors de l’eau », explique-t-il avant de confirmer que le pays est bel et bien déserté par les touristes. Le chiffre d’affaires de la filière, lui, ne devrait pas dépasser en 2020 10 % de son niveau habituel, regrette encore Jean Abboud. En 2019, les voyagistes avaient engrangé 710 millions de dollars, toujours selon le syndicaliste.

Tourisme local

Sans le sou pour voyager – seuls 5 % de la population possèdent actuellement les moyens de voyager à l’étranger, selon Jean Abboud –, les Libanais se rabattent depuis 2020 sur le tourisme local, fait remarquer de son côté Jean Beyrouthi, président du syndicat des propriétaires de centres balnéaires et secrétaire général de la Fédération des syndicats touristiques. Selon lui, les Libanais se sont dépaysés dans des chalets loin des villes, s’éloignant de la capitale qui n’a donc pas profité du mouvement touristique local. Certaines régions très prisées par les plus nantis ont connu de fortes hausses de prix, comme à Fakra ou à Kfardebiane sur les hauteurs du Kesrouan. Difficile toutefois de parler de boom car les locations de résidences secondaires ont bien baissé, de nombreux locataires ayant préféré ne pas renouveler leurs baux saisonniers tandis qu’une partie des propriétaires ont tout bonnement choisi d’occuper eux-mêmes leurs chalets.

Jean Beyrouthi indique qu’une grande partie des Libanais se sont tournés vers les maisons d’hôte et les résidences en location sur Airbnb. Des propos corroborés par le président du syndicat des hôteliers, Pierre Achkar, qui souligne une diminution des revenus des hôtels de 40 % entre 2010 et 2018, tout en concédant que les problèmes du secteur hôtelier ont commencé depuis 2012, en raison de la crise syrienne et de l’instabilité au niveau politico-sécuritaire. La conjoncture a en tout cas été fatale à plusieurs hôtels qui ont fermé leurs portes, à l’image du Bristol en avril 2020 par exemple, pendant que d’autres ont volontairement réduit leurs capacités afin de baisser leurs coûts.

La double explosion du 4 août, qui a coûté la vie à plus de 200 personnes et provoqué plusieurs milliards de dollars de pertes, a également poussé les hôteliers de la capitale à réduire leur offre avec plus de 1 000 chambres fermées. Pour rappel, le taux d’occupation des hôtels 4 et 5 étoiles ne s’est élevé qu’à 16 % à fin novembre, selon les chiffres les plus récents fournis par le cabinet Ernst & Young (E&Y). Il s’agit du plus faible taux de la région, entre autres paramètres reflétant l’ampleur des dégâts dans le secteur.

Enfin, les restaurants et les cafés ne sont pas en reste. Près de 50 % d’entre eux ont fermé leurs portes en 2020, selon Tony Rami, président du syndicat des propriétaires de restaurants, cafés, pâtisseries et boîtes de nuit. Il déplore le manque d’égard des autorités pour les restaurateurs dans le choix des mesures de confinement décrétées. Selon lui, le secteur a déjà licencié deux tiers des 160 000 employés qu’il comptait avant la crise, dans un pays où le chômage est déjà très élevé.

Habitués à serrer les dents, les professionnels du tourisme ont cette fois du mal à être optimistes, à l’image de Jean Abboud qui n’entrevoit pas d’amélioration réelle de la conjoncture avant « deux ou trois ans » au moins, et uniquement dans le cas où des mesures concrètes sont prises pour faire face à la crise qui a rongé le pouvoir d’achat des Libanais. Une condition qui semble difficile à satisfaire à l’heure actuelle, le processus de formation d’un nouveau gouvernement étant bloqué depuis la démission de celui de Hassane Diab, une semaine environ après le drame du 4 août.


« C’est une catastrophe ! » C’est avec ces mots que Jean Abboud, qui préside l’Association des agences de voyages et de tourisme au Liban (Attal), résume la situation dans laquelle se trouve le tourisme libanais au terme de près de deux années marquées par la crise, les remous régionaux, le coronavirus, la double explosion au port de Beyrouth et la défaillance chronique...

commentaires (1)

Jean Abboud qui n’entrevoit pas d’amélioration réelle de la conjoncture avant « deux ou trois ans » au moins, : je trouve que ce monsieur est tres optimiste à la vitesse ou va la dégringolade la situation pourra s ameliorer dans 100 ans si dieu le veut .

youssef barada

13 h 15, le 17 février 2021

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Commentaires (1)

  • Jean Abboud qui n’entrevoit pas d’amélioration réelle de la conjoncture avant « deux ou trois ans » au moins, : je trouve que ce monsieur est tres optimiste à la vitesse ou va la dégringolade la situation pourra s ameliorer dans 100 ans si dieu le veut .

    youssef barada

    13 h 15, le 17 février 2021

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