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Nos Lecteurs ont la Parole

Quand le crépuscule de la vie d’une nation apparaît...

« Notre vie vaut ce qu’elle nous a coûté d’efforts. »

Mauriac

« Une vie est heureuse quand elle commence par l’amour et finit par l’ambition. »

Pascal

Il y a cent ans, naissait le Grand Liban. Il obtenait son indépendance il y a soixante-dix-sept ans. Trois quarts de siècle ont déjà empreint la vie de son peuple et marqué son évolution, ses ambitions et ses objectifs. Durant toute sa gestation, l’histoire et la géographie régionales de cet Orient multicommunautaire plantaient ses marques, installaient ses populations et s’érigeaient en foyers pour les nombreuses minorités religieuses et civilisationnelles qui composent cette région riche et variée du monde.

Des millénaires durant, des évènements multiples et divers se sont succédé et ont façonné cette face orientale de la Méditerranée, établissant et nouant des relations entre ses habitants. Éparpillés dans les pays du Machrek arabe, ces derniers ont eu à subir régulièrement le passage chez eux des grandes armées de l’époque, qui ont investi leurs contrées, commandité leurs hommes, opéré des transferts de populations en leur sein, inspiré leurs moeurs, leurs traditions et leur développement. L’Orient est ainsi devenu une terre de moissons où l’Occident a cultivé des modèles sociaux, éducationnels et économiques pour en faire très souvent des plateformes pour exporter ses cultures, ses productions et son savoir-faire vers l’Asie et l’Afrique.

Le Liban de par sa composition sociale et géopolitique a été créé « artificiellement », à la façon d’une naissance « in vitro ». Heureusement que celui qui l’a entrepris y a apporté les meilleurs ingrédients et cherché à réaliser les équations les plus adéquates pour lui donner les chances les mieux adaptées, pour assumer son avenir, son environnement et son épanouissement. Mais il est évident jusqu’à aujourd’hui que les parents géniteurs de ce petit pays n’ont jamais digéré sa constitution physique et politique réalisée à partir de régions géographiques extraites de leur propre territoire. Ils n’ont en effet jamais voulu reconnaître de fait son indépendance, de même qu’ils n’ont jamais pardonné cette séparation. Mais des circonstances particulières les y ont récemment forcés à le faire à leur corps défendant !

Le pays du Cèdre a connu depuis sa formation et son indépendance de courts moments de stabilité et d’épanouissement, mais a subi plusieurs étapes riches en retournements stratégiques, déséquilibres internes, confrontations sécuritaires diverses et remises en question de son identité nationale.

Trois périodes ont marqué sa démarche interne et son évolution politique depuis 1943 : celle du sunnisme politique, en accord avec le nationalisme arabe, jusqu’en 1960, suivie de celle du maronitisme politique, en relation étroite avec l’Occident, jusqu’en 1989, et aujourd’hui, celle du chiisme politique, en totale coordination avec la République islamique d’Iran, jusqu’à nos jours. Sur le front régional, il vivra avec en toile de fond la création en 1948 de l’État d’Israël et le début du conflit israélo-arabe. Il subira l’implantation provisoire des réfugiés palestiniens autour de sa capitale et dans ses grandes villes. Cette nouvelle donne entraînera immanquablement, grâce à une succession de guerres internes et régionales, des changements géopolitiques qui ont modifié profondément le panorama administratif, social et culturel au sein des territoires des pays du Machrek arabe, démembrant les États-nations existants et les transformant en mini-États recomposés sous forme de régions !

Cette carte géopolitique régionale laisse percevoir l’implantation d’un nouveau Moyen-Orient, conçu selon les critères suivants :

- Un sunnisme moyen-oriental géré et dirigé par la Turquie.

- Un chiisme moyen-oriental géré et dirigé par la République islamique d’Iran.

- Les minoritaires du Machrek arabe, Israël inclus, gérés et dirigés par une confédération régionale, après naturellement la signature de la paix israélo-arabe.

Le pays du Cédre, qui a bénéficié d’une belle nature, variée et généreuse, s’est développé et a poussé avec ses nombreuses composantes religieuses et communautaires. Il y a construit un cadre de vie original et spécifique, un modèle économique libéral et intégré, un laboratoire social du vivre-ensemble et une plateforme de dialogue entre les civilisations du monde ! Il est devenu – grâce à ses ports, son aéroport international et au développement de son réseau routier – un espace moyen-oriental actif et très recherché pour la qualité de ses écoles, de ses universités, de ses hôpitaux, de ses services, et enfin, un lieu de refuge, de médiation et de rencontre pour un dialogue permanent entre l’Orient et l’Occident.

Mais voilà que ce modèle, bien trop multiple et ouvert au monde, a attiré toutes les convoitises et les jalousies de ses riverains qui n’ont pas digéré ce concentré de qualités et de capacités individuelles et humaines offert par cette jeune république ! Ils l’ont utilisé en permanence comme une arrière-cour et une voie de passage en vue du règlement de leurs problèmes et de leurs intérêts. À plus forte raison aujourd’hui et au moment où l’Orient bouillonne sous le poids des changements géopolitiques, les décideurs régionaux et internationaux poursuivront sur la même voie et chercheront à imposer leurs desiderata dans le cadre de cette recomposition géopolitique régionale en gestation.

Profitant de la dilution progressive des États-nations de cette région d’Orient en minirégions, ils chercheront à y intégrer l’État d’Israël dans ce « nouveau Machrek arabe » en vue de lui assurer toutes les garanties de vie et d’épanouissement à venir, et ce malgré un environnement qui lui était initialement hostile, et ils réussiront à résoudre à partir de là et de façon définitive ce litige israélo-arabe qui a empoisonné et déstabilisé le monde depuis plus de soixante-dix ans. Mais cet exercice « périlleux », inédit et injuste n’a pu malheureusement être réalisé sans passer sur des corps, accumuler des « cadavres », occasionner régionalement de nombreux transferts de populations, disperser des millions de réfugiés, réduire les ambitions libanaises et enfin détruire récemment encore des villes entières dans les États susmentionnés, y compris en Irak, en Syrie et au Liban !

Après la double explosion du port de Beyrouth le 4 août dernier, le « rêve » libanais s’est transformé en cauchemar pour ce peuple qui n’a pas cessé, malgré toutes ses épreuves, de croire à cette terre message, cette terre d’amour, de paix, de dialogue, de tolérance et de vivre-ensemble. Beaucoup de jeunes ont quitté le pays après avoir vu leurs maisons et leurs écoles détruites, leurs habitations décimées, leurs parents et amis déchiquetés, et leurs rêves s’envoler et s’éparpiller en fumée suite à ce « souffle nucléaire mystérieux » qui a pulvérisé le plus vieux quartier chrétien de Beyrouth. Ils iront s’établir ailleurs, d’autant qu’ils ont réalisé, comme leurs aînés, qu’ils étaient tous otages d’une bande de dirigeants mafieux et de la pire espèce, corrompus jusqu’aux os, vendus à des puissances étrangères, insensibles aux malheurs de leurs concitoyens et démunis de toute conscience !

La question qui se pose aujourd’hui, après trente-sept ans de déstabilisation chronique et quarante-cinq ans de guerres et de tutelle, apparemment prémédités pour satisfaire des intérêts étrangers, et au vu de l’immensité des dégâts humains et matériels subis par le pays du Cèdre et ce peuple libanais exceptionnel, le temps ne serait-il pas enfin venu pour les décideurs du monde d’offrir à ce pays non point un répit, mais une solution définitive à ses maux, et lui reconnaître son véritable rôle régional en lui octroyant cette « neutralité active et permanente », gage du respect de sa souveraineté, de son indépendance, de sa stabilité et de son entité nationale, que réclament les citoyens de ce pays, et à leur tête Sa Béatitude le patriarche maronite, Mgr Boutros Raï ?

Permettez-moi enfin, et malgré le chaos humain social et économique qui nous entoure et nous terrasse, et si voulons encore croire à l’avenir de ce Liban qui est bien plus grand que ses habitants, de terminer sur une note d’optimisme en reprenant cette phrase de Jean Jaurès : « Il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, mais une confiance inébranlable pour l’avenir. »

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


« Notre vie vaut ce qu’elle nous a coûté d’efforts. »

Mauriac

« Une vie est heureuse quand elle commence par l’amour et finit par l’ambition. »

Pascal

Il y a cent ans, naissait le Grand Liban. Il obtenait son indépendance il y a soixante-dix-sept ans. Trois quarts de siècle ont déjà empreint la vie de...

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