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Nos Lecteurs ont la Parole

L’« État civil » ou le miroir aux alouettes

De plus en plus nombreux sont les Libanais qui réclament l’instauration d’un « État civil » au Liban en lieu et place du système actuel. Ce vocable, qui n’a rien à voir avec l’acte d’identification administrative de la personne non plus que du service public qui le dresse, renvoie pour ses sectateurs à un État déconfessionnalisé au plan politique, pourvu d’un statut personnel unifié et laïc.

Dans son homélie du 15 août dernier, à l’occasion de la fête de l’Assomption de la Vierge Marie, le patriarche Raï déclare : « Toute solution qui ne comporterait pas la neutralité active, la décentralisation élargie et une législation civile n’en est pas une… » Et une législation civile ? Ce dernier membre de phrase est pour le moins troublant dans la bouche du patriarche. Le droit libanais étant, dans toutes ses branches, à l’exception du statut personnel, un droit d’origine laïc et non sacral, ce que le patriarche n’ignore pas, on peut se demander ce qu’a voulu entendre le chef de l’Église maronite par « législation civile ». Se serait-il rallié à la revendication, qui se fait insistante au sein de la société civile « visible », d’une loi civile unifiée pour régir le mariage ?

Des intellectuels issus de la contestation, se défendant de toute représentativité de peur de faire éclater le mouvement populaire né de l’étincelle du WhatsApp, appellent de leurs vœux l’instauration d’un « État civil » comme unique, voire ultime, solution aux problèmes chroniques du Liban. La planche de salut. Nous attendons la démonstration qu’il ne s’agit pas plus d’une pétition de principe que d’un vœu pieux.

Car ces messieurs de la « société civile » savent pertinemment, à moins de feindre de l’ignorer, qu’il existe au Liban deux partis au moins demeurés ultraminoritaires depuis plus de soixante-dix ans, le Parti communiste et le Parti syrien national social, qui ont intégré, dans leur idéologie et jusque dans la pratique de leurs partisans, l’abolition du confessionnalisme et le mariage civil. Que n’appellent-ils les contestataires à s’en aller grossir leurs rangs !

C’est que ces messieurs savent, à moins de feindre de l’ignorer, que l’instauration de l’« État civil » laisse entiers les problèmes complexes du Liban. Ou alors qu’ils veuillent bien nous expliquer comment cette panacée a le pouvoir de régler le problème inextricable des armes légères et lourdes qui prolifèrent entre les mains des milices armées et des tribus (de Khaldé et d’ailleurs) quand ce n’est pas de simples particuliers ; de désincarcérer la légalité de l’étau qui l’enserre, selon la formule du patriarche Raï ; par quelle magie cette même panacée a le moyen d’éliminer les allégeances des militants à des puissances étrangères, qui à l’Iran, qui à la Syrie, qui à l’Arabie saoudite ; par quel sortilège elle pourra dégraisser une administration en grande partie véreuse et mettre fin à la corruption, à la prévarication, à la concussion ; comment elle réussira à éradiquer le confessionnalisme des esprits avant de l’éradiquer des lois, selon l’interpellation de feu le patriarche Sfeir ; comment faire foi à ses vertus pour unifier les différentes communautés libanaises que le journaliste Sarkis Naoum appelle obstinément, mais à juste titre, « les peuples libanais »; comme s’il suffisait d’une loi pour faire fusionner des mœurs aussi différentes.

Nous attendons de messieurs les intellectuels qu’ils nous expliquent comment l’ « État civil », sous quelque loi électorale que ce soit, parviendra jamais à persuader les chrétiens d’Achrafieh de se faire représenter par des chiites de la banlieue sud, les druzes du Chouf par des chrétiens de Zahlé et les chiites de Baalbeck ou de la banlieue sud par des maronites de Bécharré, etc., etc. ; comment ils s’y prendront pour métisser régions, habitats et communautés ; éviter que la loi du nombre ne l’emporte ; et répondre de la non-destruction... des débits d’alcool dans les régions prohibitionnistes.

Sauf à jouer de niaiserie, « l’intellectuel, selon le mot de Bernanos, est si souvent un imbécile que nous devrions toujours le tenir pour tel jusqu’à ce qu’il nous ait prouvé le contraire ».

Une analyse des plus sommaires fait porter au confessionnalisme tous les maux du Liban. Demain, l’argent n’ayant plus que l’odeur du confessionnalisme, la corruption, la vénalité, le pillage des fonds publics disparaîtront comme par enchantement et par la grâce de l’État civil. Vous auriez pu, Messieurs les Intellectuels, ajouter une promesse, qui ne vous engage à rien, que demain on rase gratis !

Le confessionnalisme : cause ou conséquence ?

Dans un article intitulé « L’Automne du Liban » publié sur mon blog en décembre 2019, j’écrivais ceci : « Il faut se rendre à l’évidence qu’à moins de niveler au rabot toutes leurs différences, il est impossible de mettre tous les Libanais d’accord sur tout. Certaines divergences sont irréductibles pour la bonne raison qu’elles obéissent à ce principe philosophique que les conclusions concrètes sont en relation étroite avec les principes premiers. Un désaccord au niveau du principe se répercute infailliblement sur les conclusions dernières. Pour prendre un exemple tiré de notre vécu d’Orientaux, si on considère que le droit tire sa légitimité de son origine sacrale, il s’ensuit que les dispositions de la loi civile seront forcément inapplicables.

Ainsi en est-il des successions des musulmans, exclus du champ d’application de la loi de 1959. Autre exemple : l’islam étant la oumma des musulmans, les sujets chrétiens sont, en bonne doctrine, assimilés à des étrangers ne pouvant bénéficier des mêmes droits politiques que les nationaux. D’où le système confessionnel libanais, fruit d’une conquête historique et participant davantage du pacte que du mythique contrat social (…).

Gare à la tentation de se débarrasser du bébé avec l’eau du bain. Faut-il rappeler, à sa décharge, que le confessionnalisme n’était pas encore né en 1840 ni même en 1860 ? On oublie trop vite les causes profondes qui, plongeant leurs racines dans des siècles d’histoire, ont motivé la création du système confessionnel. Et qu’il en est du confessionnalisme comme de la langue d’Esope* ou du… cholestérol : à côté du mauvais, il y a le bon.

Comme on l’a remarqué hier pour le communisme, le rejet du confessionnalisme, avant de triompher aujourd’hui dans la rue, avait déjà conquis les âmes endoctrinées par des idéologies laïcistes sevrées d’idéalisme.

Non, Messieurs les Intellectuels, les fondateurs du Liban n’étaient pas si tarés qu’ils nous léguèrent une formule viciée à la base. Doués d’une culture historique exempte d’impuretés et de préjugés idéologiques, ils savaient que l’essence même du Liban est d’être un et multiple. Qu’un Liban pluraliste et divers ne peut s’accommoder d’un concept essentiellement réducteur tel que l’« État civil ». Alors, de grâce, ne vous amusez pas à le dénaturer en faisant du mythe de Procuste** une réalité ! À étirer l’un et raboter le multiple, votre idéologie ne peut accoucher que d’un monstre !

Carlos HAGE CHAHINE

* Capable du meilleur comme du pire, vouée à la vérité procusteau mensonge.

** « Brigand célèbre de l’Antiquité, (Procuste) attachait ses victimes sur un lit. Puis, à l’aide d’un couperet et d’un treuil, il les raccourcissait ou les étirait, selon leur taille, pour les amener toutes, sans distinction d’âge, de sexe ou de fortune, aux dimensions exactes du fameux lit. » (Vladimir Volkoff, « Le complexe de Procuste », Julliard, L’Age d’Homme, 1981).

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


De plus en plus nombreux sont les Libanais qui réclament l’instauration d’un « État civil » au Liban en lieu et place du système actuel. Ce vocable, qui n’a rien à voir avec l’acte d’identification administrative de la personne non plus que du service public qui le dresse, renvoie pour ses sectateurs à un État déconfessionnalisé au plan politique, pourvu d’un...

commentaires (1)

Vous écrivez "par quel sortilège elle pourra dégraisser une administration en grande partie véreuse et mettre fin à la corruption, à la prévarication, à la concussion" 1) Merci pour le dictionnaire de synonymes 2) Vous auriez pu vous contenter de "par quel sortilège elle pourra réformer une administration en grande partie corrompue" mais non, tartiner c'est trop bon

M.E

00 h 25, le 11 septembre 2020

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Commentaires (1)

  • Vous écrivez "par quel sortilège elle pourra dégraisser une administration en grande partie véreuse et mettre fin à la corruption, à la prévarication, à la concussion" 1) Merci pour le dictionnaire de synonymes 2) Vous auriez pu vous contenter de "par quel sortilège elle pourra réformer une administration en grande partie corrompue" mais non, tartiner c'est trop bon

    M.E

    00 h 25, le 11 septembre 2020