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Photo-roman

Parce que notre colère reconstruirait tout...

Et si, en dépit de notre incommensurable détresse d’aujourd’hui, nous rêvions le Liban de 2021, reconstruit à la force de notre rage sans limite ?

Parce que notre colère reconstruirait tout...

Photo Myriam Boulos

Beyrouth, 5 et 6 août 2020. Au lendemain du désastre qui portera à jamais le nom de chacun des vampires de notre classe gouvernante qui ne gouverne plus personne à part un reste de troupeau endoctriné, je descends dans la rue pour tenter d’aider mes amis qui ont littéralement tout perdu en l’espace de 10 secondes : leurs appartements, leurs entreprises, leurs restaurants, leurs galeries, parfois un bras, un œil, un proche, une connaissance de quartier, tout perdu. Il n’y a pas assez de mots pour décrire l’ampleur et l’amplitude des dégâts de cette apocalypse criminelle qui n’aura rien épargné sur son passage. Beyrouth est en ruines et tel est mon cœur. « On dirait qu’on découvre notre ville après dix ans de guerre », me dit Tatiana d’un calme époustouflant, alors qu’elle écrase les décombres de sa boutique Vanina en miettes, qu’elle avait rêvée puis construite à la sueur de son cœur, rue Gouraud. Pas un député, pas un ministre, pas un soldat, pas un membre de la municipalité de Beyrouth, pas même notre président, n’a daigné descendre et apporter son épaule, ses bras, ses sous, ses mots ou son soutien à ces corps meurtris qui rôdent comme des zombies sur les vestiges de leurs vies d’avant.

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Ce n’est même pas une question d’arrogance, ils ont simplement peur. Ils ont vu les échafauds que certains leur dressent déjà et ils crèvent de peur. Au milieu de ce sauve-qui-peut, seuls et en silence, de jeunes volontaires par grappes, armés de balais, de pelles, de sacs et de brouettes, ont redressé leurs manches et se sont mis au travail sans savoir par où commencer. Cette fois, ce que je vois dans leurs regards, sous leurs masques, est à ne pas confondre avec cette légendaire résilience qui nous colle à la peau comme la pire des poisses. Cette fois, en eux, en moi, en nous tous, il y a une rage infinie. Finie, la résilience. Comme l’a si bien dit Emmanuel Macron lors de sa visite à Gemmayzé, désormais, il y a « votre colère, qui est ma source d’optimisme ». Et cette colère-là, elle est capable de soulever des montagnes. L’histoire est faite de colère(s), elle a renversé des empires bien plus redoutables que notre association de pitoyables clowns, petits voleurs lâchement pelotonnés derrière l’artillerie d’une milice pro-iranienne.

Beyrouth, peut-être dans trois mois, peut-être en 2021. On aura longtemps et dûment pleuré nos morts et nos victimes qu’on refusera d’appeler martyrs. On aura pris tout le temps qu’il faut pour digérer ce que vous avez osé faire de nous. On se sera emparé des rues, dès le 8 août, et on ne les aura plus quittées jusqu’à ce que justice soit faite. La révolution aura recommencé de plus belle, soufflée par une colère qu’on ne lui soupçonnait plus. La diaspora, de loin, se sera mise en branle et nous aura portés avec ses yeux. On aura eu un résultat d’enquête internationale, ou même pas, qu’importe, on sait qu’ils sont tous coupables, complices de ce crime contre l’humanité. On vous aura fait tomber, ne serait-ce que pour la prunelle de tes yeux, petite Alexandra Najjar. On prendra ta revanche. Les cendres d’Achrafieh se mêleront à celles de votre empire qu’on aura fait voler en éclats. Et après ça, après avoir balayé votre foutoir une dernière fois, et eux au passage, à la faveur d’élections législatives anticipées, on reprendra à zéro, détruits, brisés, les ailes cassées, mais vomissant comme jamais auparavant un doigt d’honneur à vos faces.

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Rania Naufal, dans sa librairie Papercup, sur la rue Pharaon qui portera alors le nom de l’architecte défunt Jean-Marc Bonfils (l’une des premières victimes de l’explosion), sera en train de déposer des bouquets de fleurs sauvages sur les tables de son café. Aussitôt, les clients afflueront et feuilletteront les pages de nos magazines indépendants locaux, Journal Safar ou Cold Cuts, qui auront lancé leurs premiers numéros postdrame. En face ou plus loin, on retournera manger au Baron, chez Maryool, chez Marinella, un dessert chez Oslo, un sandwich au snack du coin. On se collera les uns contre les autres, plus soudés que jamais, et on chantera dans les bars du quartier, de l’Internazionale au Torino, en passant par Anis, le Cyrano, le Dragon Fly, le Electric Bing Sutt et le Demo qui auront rouvert leurs portes grâce au soutien de leurs clients. Là, avec notre appétit de vivre retrouvé, ivres de cette liberté que vous ne nous reprendrez plus jamais, on boira à la santé de ceux qui ont survécu, qu’on tiendra au creux de nos bras comme le plus précieux des joyaux, et des autres, qui ne seront pas tombés pour rien. Des filles embrasseront des filles, des garçons se tiendront la main sans avoir à le cacher. On réapprendra la légèreté, le bonheur. Il y aura des larmes aussi, bien sûr, lorsqu’on regardera le quartier du port où s’élèvera un mémorial en hommage aux victimes. Lequel port sera débarrassé du clientélisme et de la corruption qui l’ont longtemps dévoré. Portée par une foultitude d’ONG qui auront éclos entre-temps, aucune famille, aucune échoppe, aucune petite entreprise des quartiers endommagés ne sera oubliée. Les clients repousseront la porte de Hyam, la couturière de la rue Gouraud, Gergès l’épicier, Halim le quincaillier, Tanios le mécanicien. On trimballera nos cœurs ensoleillés entre les boutiques partout, parmi nos forces créatives qui sont ce qu’on a de mieux, Rabih Kayrouz, David et Nicolas, Diamond Dogs, Emergency Room, Sayar et Gharibeh, Rasha Nawam et Marilyn Massoud, Sandra Mansour, Rosa Maria, Liwan, Nada Debs, Vanina, Sarah’s Bag, et j’en passe. Les galeries du secteur : Tanit, Plan Bey, le Arab Image Center, Marfa’ au port, pour n’en citer que ceux-là, verront leurs murs (re)fleurir d’œuvres d’art venues de partout. Nos artistes en auront tant à dire, à vomir, à dénoncer et décrier. Ils réussiront à exprimer tout ce qu’on aura longtemps gardé au creux du ventre. Les vitraux du musée Sursock brilleront d’un jour nouveau, tout comme ceux des sublimes demeures alentours auxquels un collectif d’architectes forcenés, cornaqués par Fadlo Dagher par exemple, redonneront une seconde vie. Des fêtes s’y joueront comme un talisman contre l’obscurantisme dans lequel on ne versera plus jamais. On n’aura ni oublié ni pardonné, mais on aura décidé d’aller de l’avant. On ne baissera plus les bras. Et puis un jour, on regardera le ciel et on se surprendra avec notre propre (sou)rire. Cette fois, ce n’est pas notre résilience qui nous aura sauvés, mais cette infinie rage que rien ni personne désormais ne pourra freiner.

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Beyrouth, 5 et 6 août 2020. Au lendemain du désastre qui portera à jamais le nom de chacun des vampires de notre classe gouvernante qui ne gouverne plus personne à part un reste de troupeau endoctriné, je descends dans la rue pour tenter d’aider mes amis qui ont littéralement tout perdu en l’espace de 10 secondes : leurs appartements, leurs entreprises, leurs restaurants, leurs...

commentaires (1)

Merci monsieur Boustany pour le sourire triste mais sourire quand meme que vous avez mis ce matin sur mon visage de soixante dixhuitans Qui n arrivait plus a sourire depuis le 4 aout

Dolly Talhame

07 h 13, le 10 août 2020

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Commentaires (1)

  • Merci monsieur Boustany pour le sourire triste mais sourire quand meme que vous avez mis ce matin sur mon visage de soixante dixhuitans Qui n arrivait plus a sourire depuis le 4 aout

    Dolly Talhame

    07 h 13, le 10 août 2020