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Photo-roman

Qu’est-ce qui t’attend ?

Attendre un enfant au Liban, en cette année où le sort du pays est un grand point d’interrogation.

Qu’est-ce qui t’attend ?

Photo Tala Hajjar

Je suis enceinte de huit mois. Encombrée par mes kilos de trop, et avec les coupures d’électricité qui se font de plus en plus fréquentes, surtout la nuit lorsque même le générateur ne nous livre plus de courant, je peine à trouver le sommeil. Lasse de me retourner dans mon lit, il m’est arrivé d’aller farfouiller dans les vieux albums de famille, sans doute à l’affût de la douceur et du réconfort que procurent invariablement les souvenirs du bon vieux temps. Cette nuit, je suis tombée par hasard sur un album datant du milieu des années 80, d’où se détachaient les clichés jaunis de la grossesse de ma mère. J’ai déterré des photos d’elle, le ventre rebondi, tantôt au bord d’une piscine à Kaslik où il faisait bon aller prendre l’air et le soleil entre deux combats, tantôt sur le chantier de la maison que mes parents avaient achetée à crédit, avec leurs quelques économies qui avaient encore de la valeur à l’époque, tantôt dans l’obscurité de l’abri où elle avait passé les dernières semaines avant son accouchement.

L’histoire qui se répète
Longtemps, ces images m’avaient laissée indifférente. Le pays où je suis revenue au lendemain de la guerre me semblait si doux en dépit de son chaos, que l’idée d’y avoir un enfant m’était une aubaine. La famille qui étouffe de son amour, les amis qu’un coup de fil fait accourir, le climat de rêve, l’idée que tout soit possible, la sécurité et le confort auxquels on a longtemps et bêtement cru… aucun autre passeport au monde ne pouvait égaler tout cela. Crédulement, je voulais fonder une famille ici. Mais hier soir, je ne sais pas pourquoi, je me suis longtemps concentrée sur le regard de ma mère et j’ai eu l’étrange impression de croiser le mien sur ce papier glacé. Ce mélange de trouille et de bonheur au fond des yeux, je comprends enfin. Ces photos ne font que le confirmer : à trente-cinq ans d’écart, nous vivons la même chose. Comme ma mère, débordée par mon ventre arrondi, je m’essouffle à courir de pharmacie en pharmacie pour acheter du lait importé, des couches et des crèmes qui coûtent un bras et que je stocke au cas où. Comme ma mère, je passe mes nuits à cogiter à la lueur d’une bougie d’église, à me ronger les sangs dès lors qu’un avion israélien vole trop bas au-dessus de nos têtes.

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Comme ma mère, je pense déjà à des plans B, je garde mon passeport, quelques bijoux de famille, une pile de billets verts et une valise prête, au cas où. J’ai hérité de ses vielles peurs, ses vieux réflexes, voilà ce que ce pays fait de nous. Comme elle, je regarde les images de mon échographie, cette bouche minuscule, cette tête tendre comme du coton, ces yeux qui n’ont encore rien vu, ce corps tellement fragile, et je me demande à quelle(s) guerre(s) faudra-t-il préparer ce petit être si peu aguerri. Comme elle, mais trente-cinq ans plus tard, je vois sous mes yeux ce Liban à genoux, je vois que tout est détruit, j’ai peur et je me demande comment il tiendra sur ses deux pieds. Comment il me faudra l’armer...

Je ne sais pas

Parfois, je pose ma main sur mon ventre, et alors que je ressens sous mes doigts les battements réguliers de son cœur, je me pose toutes ces questions féroces et surtout : qu’est-ce qui l’attend ? Je ne sais pas s’il aura ce que j’ai eu, si ses chagrins se résumeront à un jouet qui tombe et se casse, si ses doigts se tâcheront de pourpre, une mûre qui se détache de l’arbre planté par son grand-père, s’il aura droit à son premier baiser à l’ombre d’un chêne centenaire, sur l’écorce duquel j’ai gravé le nom de mon premier amoureux. Je ne sais pas s’il connaîtra les joies d’un château de sable que vient dévorer une vague sur une plage de Tyr, d’un pique-nique sous les cèdres du Chouf, d’un camp de vacances, à déchiffrer le sifflement des loups dans le jurd du Kesrouan. Je ne sais pas si, un jour, il récitera les vers de Nadia Tuéni, s’il reconnaîtra la lune quand elle roule le long du mont Sannine, si les paysages du Liban-Sud ou de la Békaa lui donneront la chair de poule. Je ne sais pas si un jour il reviendra de l’école en récitant l’hymne national de travers, ou en brandissant un maladroit drapeau en crépon qu’il aura collé tout seul. Je ne sais pas s’il faudra passer la soirée à lui faire avaler un plat de koussa, s’il détestera les cours de grammaire arabe ou s’il se damnera pour le merry cream que lui offrirait, sur une place de village, un homme aux cheveux d’argent qu’il appellera ammo…

Cela dit, je sais que même si un matin ces choses dérisoires ne te suffiront plus ; et que tu finiras par partir sans regarder par-dessus ton épaule, quelque chose de là où tu es te ramènera ici. Malgré toute la peur qui s’empare de moi aujourd’hui, je sais qu’au moins je t’aurai déjà transmis cela.

Chaque lundi, « L’Orient-Le-Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte… de fées ou de sorcières, c’est selon…


Je suis enceinte de huit mois. Encombrée par mes kilos de trop, et avec les coupures d’électricité qui se font de plus en plus fréquentes, surtout la nuit lorsque même le générateur ne nous livre plus de courant, je peine à trouver le sommeil. Lasse de me retourner dans mon lit, il m’est arrivé d’aller farfouiller dans les vieux albums de famille, sans doute à l’affût de la...

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si peu d'espoirs !J.P

Petmezakis Jacqueline

06 h 43, le 27 juillet 2020

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Commentaires (1)

  • si peu d'espoirs !J.P

    Petmezakis Jacqueline

    06 h 43, le 27 juillet 2020